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LA LEÇON FORTIFIANTE DES RUINES

26 septembre 1914.

Je reçois souvent des lettres de Lorraine. Elles m'arrivent avec bien des retards. J'hésite à les employer, parce que je crois distinguer que la censure nous interdit de donner les faits avec leurs couleurs et leurs contours nets. Pourtant n'est-il pas juste et salutaire que chacun de nous se rende compte des souffrances supportées et des efforts fournis pour la cause commune ? Il y a des gens qui se croient magnanimes en se transportant par l'esprit au moment où ils pardonneront aux Allemands. Je suis étonné qu'ils retombent si vite dans leurs erreurs, ils brûlent de pardonner quoi? Le mal subi par les autres. C'est phénoménal de rester ainsi étranger à la vie nationale.

Nous assumerions une grande responsabilité, nous autres écrivains, si nous laissions affaiblir le sentiment public de notre pays en lui cachant rien des affronts qu'il subit. J 'aurais voulu être autorisé à mener sur tout le territoire une grande enquête, à former une collection des gloires que nous accumulons et des injures que nous subissons. .On ne m'a pas permis de récolter de visu les faits qui eussent constitué ce profond "pourana franco-allemand. Je le regrette. Ce n'est pas assez pour former notre

conscience nationale des chocs que nous donnent quelques atrocités choisies entre mille, et des récits fragmentés qu'on nous rapportera de la guerre : si Ton veut avoir un sentiment vrai, profond, durable, il faut le nourrir des spectacles mêmes où Ton voit en action les natures françaises et allemandes. Je ne distinguerais que des avantages à peindre comment ils piétinent furieusement nos provinces et par exemple à crier qu'on a été en Lorraine malheureux et courageux comme aux pires jours de la guerre de Trente Ans, où les reîtres d'outre-Rhin, les aïeux de ceux d'aujourd'hui, nous foulaient.

Dans les communiqués, vous avez vu revenir souvent le nom de Gerbéviller. C'est une petite ville agréable, dans le pays de Lunéville. A cette saison, dans les années heureuses, j'y vais souvent me promener avec mes amis. Je leur fais voir les vieilles fresques, pleines d'esprit, de la chapelle romane, la Vierge enterre cuite du xvi* siècle, et puis le château avec son parc ravissant.

Il n'y a plus de fresques, il n'y a plus de Vierge, il n'y a plus de Gerbéviller. Il y a eu les Bavarois.

Un témoin m'écrit du milieu des ruines. Ruines effroyables et ruines voulues, me dit-il, car l'incendie allumé volontairement a détruit ce que le canon n'avait pas abattu. De cette petite ville, riante, heureuse, accueillante au milieu de ses vergers et de ses jardins fleuris, il ne reste que des pans de murs noircis et déchiquetés par les obus, des décombres sans nom, au-dessus desquels l'église, crevée, éventrée par les projectiles, élève^ non plus sa croix.

mais une sorte de croissant sinistre, formé par les débris de son clocher.

Quelques rares maisons sont encore debout avec leurs contrevents arrachés, leurs vitres brisées, leurs façades criblées. A l'intérieur, le pillage des Huns a tout dévasté : meubles éventrés, linge, vêtements, bibelots, souvenirs, sont épars sur le sol et piétines au milieu des bouteilles vides et des ordures, tandis que la pluie coule lamentablement à travers les toits effondrés.

Tout àTentour, dans les champs, dans les jardins et sous les décombres gisent des cadavres de soldats et puis de civils, un certain nombre de ces derniers ayant été fusillés par ordre.

Au milieu de ce désert, seule vit encore une maison, un petit hôpital de fortune occupé par cinq sœurs de Saint-Charles et six aides. Durant Tinterminable bataille, elles ont tranquillement continué à soigner leurs blessés. Personne ne les ravitaillait. La nuit, elles se glissaient et allaient dénicher, dans les maisons écroulées, des vivres, de la farine pour leurs blessés, français et allemands, et pour toute une marmaille en détresse de petits Gerbevilloîs. (En voilà qui feront plus tard de fameux soldats, n'est-ce pas?) Le général deCastelnau vient de les porter à Tordre du jour de Tarmée. On va les saluer comme des exemples de la suprématie morale de notre patrie.

Un de ces visiteurs me dit : « Après dix-huit jours d'une vie pareille, au milieu de ces ruines fumantes, sous leur toit percé de trois obus, dans leurs chambres où il pleut, nous avons trouvé les cinq reli-

gieuses d'une sérénité parfaite et admirant les infirmiers qui les ont aidées. »

Qui niera que de tels pèlerinages fournissent un grand secours pour nous aider à concevoir la vérité sur les rapports éternels de notre nation et de la race d'outre-Rhin et sur notre mission nationale? C'est en contemplant ces ruines et cette bicoque héroïque qu'on est sûr de la moralité supérieure française. On comprend la tâche de notre nation. Elle cherche à répandre la vie ; elle n'aspire qu'à être généreuse et féconde. Une telle vue, une telle expérience obligent de croire et d'agir, sont très bonnes pour dégager, élever, ébranler l'âme et pour mettre en mouvement des forces qui sommeillent dans le cœur de tout Français. En effet, il ne suffit pas de savoir les qualités de la France, il faut encore éprouver l'exaltation, recevoir le choc qui donne le goût d'agir pour la patrie. Ce sont là de ces moments heureux où l'esprit saisit une plps large vérité et perd sa tendance stérile à douter.

Un habitant de Gerbe viller a compris avec une singulière force la valeur exaltante et pédagogique des ruines de sa petite ville, car il m'écrit : « Nous devrions rebâtir Gerbéviller plus loin et laisser telle qu'elle est notre ancienne cité. Sous ses éboulis gisent notre bonheur et notre tranquillité perdus. Il ne faut pas qu'on oublie comment la vertueuse Allemagne a pratiqué la guerre en 1914. Dans sa désolation, Tancien Gerbéviller formerait une sorte de musée de labarbarie, un pilori pour l'Allemagne. On y mènerait en pèlerinage les écoles de France pour apprendre à nos enfants ce qu'il en coûte de

n'être pas assez forts pour fermer Taccès de la patrie aux Barbares. »

La leçon n'est pas que pour les enfants. Nous avons tous besoin de savoir que les civilisations supérieures sont en butte à la haine et à l'envie des peuplades attardées. On ne possède que ce que Ton peut défendre . Si tu tiens une bourse dans ta poche, tiens un gourdin dans ta main. Si tu construis une cathédrale précieuse et fragile, élève des forteresses tout autour, arme-les, occupe-les. Si tu reçois à travers les siècles des leçons, profîtes-en, ô peuple trop magnanime!

On peut bien imprimer sur le papier des mots qui disent qu'on invitera les' Allemands à entrer dans Tamitié de la France, mais comment ces injurieuses billevesées persuaderont-elles ceux d'entre nous à qui r Allemagne a tenté de briser les os. Soyons tous solidaires de Badonviller, de Gerbéviller, de Nomeny, du nord de la Lorraine, de la Champagne. Nous ne convierons pas l'assassin à s'asseoir aux places laissées vides à la table des familles assassinées. Mais nous mettrons politiquement et militairement les diverses nations allemandes à jamais hors d'état de nuire. Nous les obligerons à rebâtir confortablement nos maisons détruites et à dresser de somptueux tombeaux à nos morts. Après quoi, si elles veulent profiter de notre supériorité intellectuelle et morale, et se mettre à notre enseignement, nous les autoriserons, certes, à profiter de notre vieille culture qui déjà permit à Gœthe de se développer magnifiquement. Nous relèverons leur vie grossière par l'influence de notre vie spiri-

tuelle. Les jeunes Allemands les plus distingués des diverses villes libres et des Etats allemands, s'ils se montrent désireux et capables de profiter dans la société de nos fils, pourront être admis, comme jadis, à suivre dans Strasbourg les cours de nos maîtres français et à policer leurs mœurs. Mais ne devançons pas les événements. Il faut d'abord que la race allemande passe par la période d'expiation, qui, elle-même, ne commencera sérieusement qu'après que les lignes de l'Aisne et puis de la Meuse auront cédé.

29 septembre 1914.

Le général Stenger, commandant la 58*" brigade d'infanterie allemande, ordonne à ses troupes « de ne plus faire de prisonniers, de passer par les armes tous ceux qui tombent entre leurs mains, isolés ou en groupe, et d'achever les blessés, qu'ils soient armés ou sans armes. »

« Les Allemands, dit en terminant le général Stenger, ne doivent laisser aucun Français vivant derrière eux. »

Je ne ferai pas de commentaire direct sur ce général et sur le sort qu'il mérite, car je sens que je sortirais en paroles de la ligne où précisément je veux dire que, nous autres Français, nous aspirons toujours à nous maintenir, à nous rétablir. 11 est possible que les lois régulières de la guerre, sur le vu de tels ordres d'assassinat, permettent de fusiller le général Stenger, si Ton met la main dessus. Je souhaite que ces lois existent et qu'il les subisse. Un Français n'en demande pas plus. Et je vous prie d^entendre l'admirable parole d'un de nos soldats, un paysan breton blessé à Guise.

Une balle lui avait traversé l'épaule, une autre lui avait éraflé la tête en collant le képi au front. Il a fait ainsi plusieurs kilomètres de marche pour

échapper aux Allemands qu'il avait vus achever les blessés. Il a été témoin de telles atrocités qu'un excès de colère serait justifié. Eh bien! non, à la jeune dame française qui le soigne, il vient de dire, d'un ton admirable de mépris et de pitié :

« Les Français ne peuvent pas faire ça. »

Si nous étions des vaincus, cette magnanimité, je vous l'avoue franchement, m'épouvanterait. Mais chez nos jeunes gens qui se battent comme des lions, qui sont gais, qui sont vainqueurs, cette déclaration m'émeut jusqu'aux larmes. Nos soldats sont les frères des héros de Corneille.

Tout homme s'appuie sur sa nation pour s'élever. Nous nous appuyons sur Bayard, sur Corneille, sur Jeanne d'Arc, sur saint Vincent de Paul, sur saint Louis, sur Pascal. Et l'expérience quotidienne, tout autant que les livres, nous forme. Les fastes de l'armée française et de la vie ouvrière, de la vie des faubourgs, au jour le jour, sont pleins de grands traits de générosité et de dévouement. Nous avons nos modèles. Et notre but, c'est de faire régner dans le monde la vertu que nous avons apprise à aimer dans nos hétos. Nous voulons donnera Thumanité, à l'univers, un cœur chevaleresque.

Mais les Allemands, que veulent-ils ? Ils veulent des pendules. C'est clair. Mais dans l'ordre de la spiritualité ? Je ne sais pas quel fruit nouveau ils prétendent faire apparaître sur l'arbre de vie. Le monde entier peut aujourd'hui les juger à l'œuvre.

Un homme fort distingué, grand « humanitaire » et qui disait sous mille formes que c'est une invention misérable de croire qu'il existe des différences

\ de formation entre les peuples et un esprit national

dans chaque individu, me faisait l'autre jour son

meâ culpa :

« Je le reconnais, je n'aurais jamais cru cela des Allemands. »

Dame ! il faut se servir de son intelligence et comprendre une nation par les hommes et les idées qui lui servent de drapeau, par les grands faits dont elle tire vanité. Il y a deux mois, j'étais là-^bas, en Asie, sur l'Euphrate, où les ingénieurs allemands venaient de précipiter des ouvriers indigènes qu'ils volaient et qui avaient eu la mauvaise idée de s'en mécontenter. Il fallait entendre de quel accent glorieux ces Allemands disaient : « Nous autres, nous ne savons pas nous faire aimer. » Que les Français sachent se faire aimer, cherchent à se faire aimer, c'est quelque chose de honteux aux yeux d'un digne Allemand d'aujourd'hui. Quand on sait cela comme une vérité, on est fixé, on s'attend à tout. Il ne manque qu'une occasion pour tirer de telles âmes quelque étincelle. Qu'elle vienne, Toccasion, et voilà des assassinats, des incendies méthodiques.

Je ne me fie pas à des eaux dormantes. Pour connaître la rivière, je regarde sur l'échelle les diverses élévations des eaux au-dessus de l'étiage. Quelqu'un a vu des prisonniers allemands employés à la voirie. Us enfouissaient des cadavres de chevaux. Il me les décrit avec sympathie : « Les voilà devenus de placides travailleurs avec un bon sourire sur les lèvres... »

Parfaitement. La brute est rentrée en sommeil. Mais n'allez pas vous y fier ! Qu'une circonstance

vienne réveiller dans ces êtres leur sentiment propre et le fasse agir, alors une fois de plus, vous entendrez ce qu'est la Germanie, et vous serez glacé d'effroi devant le danger qu'elle fait courir à la civilisation.

Les intellectuels allemands prennent conscience de cette brutalité qui repose au fond de leur être, et loin de chercher à s'en guérir, à s'en dégager, à se hausser, ils tirent gloire de leur nature. Un médecinmajor me rapporte ses conversations avec des blessés allemands.

L'un d'eux, professeur de philosophie à Cologne, prétend que beaucoup des incendies sont dus aux obus. Il reconnaît toutefois que plusieurs ont été allumés par ordre.

« Mais, dit-il, dès maintenant, un changement est intervenu. L'ordre d'un simple officier ne suffira plus. Il faudra un général.

— Mais ne craignez-vous pas que nous en fassions autant quand nous aurons passé le Rhin ?

Et l'Allemand de répondre, avec un sourire un peu narquois :

— Non, noblesse oblige. »

N'oubliez jamais une telle phrase. Cet intellectuel, ce professeur de Cologne, n'ignore pas les caractéristiques de la France, mais il les méprise. 11 nous méprise d'aspirer à la générosité et au dévouement chevaleresque, et de nous faire de la force une idée que Pascal a formulée à la perfection, quand il nous a appris que « le propre de la puissance est de protéger ».

La civilisation, telle que nous la comprenons,

échappe aujourd'hui aux Allemands. Est-elle inconciliable avec leur nature? C'est ce que nous apprendrons quand nous nous serons sérieusement occupés de les soustraire à leur mauvaise organisation politique et de perfectionner leur formation générale.

MAtlBICI BARRÉS

15 octobre 1914.

J E viens d'aller par Troyes, Chaumont et Langres, à Belfort, en Alsace, à Epinal, à Saint-Dié, à Lunéville, à Nancy, au cœur même de nos armées, chaque jour aux prises avec l'ennemi sur le sol lorrain dévasté, et quand j'ai eu constaté avec une infinie amitié les misères de mes compatriotes, pour aider à les réparer, et quand j'eus pieusement écouté l'hymne de reconnaissance qu'ils élèvent d'une voix unanime en l'honneur des soldats de Castelnau et de Dubail, je suis revenu à Paris par Toul, Châlons, la montagne de Reims et Meaux, à travers les tombes encore fraîches de la victoire de la Marne.

Ce voyage, d'un si prodigieux intérêt, je voudrais, toutes précautions prises, le raconter à nos lecteurs pour qu'ils sachent mieux encore ce que nul n'ignore : à quel point les âmes sont transformées, haussées et unies, en France, par la vue claire d'un ignominieux adversaire, qui veut « briser les os » de notre nation et anéantir notre œuvre. Je rapporte des notes nombreuses et précises recueillies sur place, et voici que, dans cette minute où j'ai le cœur tout indigné, tout rempli des ruines lorraines, je lis le manifeste des intellectuels allemands.

Ah ! messieurs les intellectuels allemands, vous approuvez et louangez les abominables soldats de

Badonviller, de Raon-1'Etape, de Gerbéviller, de Nomény, et vous prétendez établir une filiation entre eux et les nobles penseurs de l'Allemagne de jadis ! Double thèse scandaleuse. « Intellectuels allemands, soldats allemands, nous ne faisons qu'une seule âme, dites vous, et Gœthe, Kant, Beethoven sont nos pères » . C'est pitoyable de méchanceté et de dérision. Vous avez fusillé les notables, cnrés et maires, vous avez martyrisé de pauvres gens inoffensifs, vous avez brûlé volontairement des villages entiers, vos officiers ont fait venir leurs femmes pour piller avec elles les maisons où ils logeaient et ces Gretchens voleuses ont entassé les meubles et la literie dans des fourgons; vous avez fait réguHèrement vos ordures dans les lits où vous couchiez. Gœthe, Kant et Beethoven ne vous le conseillaient pas. Gœthe a écrit ses faits et gestes durant « la campagne de France » de 1792. Dans ce beau livre on ne voit rien d'analogue à vos actes et à vos pensées. Tout au contraire, on s'y assure d'une manière certaine qu'il se fût détourné avec dégoût de personnages tels que vous.

Gœthe avait été préparé par ses aïeux dans une grande ville libre où il y avait des mœurs et de la culture. Il était citoyen de Francfort. C'est en vain que vous voulez le ranger sous la même désignation que les hordes que nous sommes en train de corriger et de chasser de France ; c'est en vain que vous nommez, pêle-mêle, les uns et les autres des AUeinands : sous ce mot subsistent des réalités très diverses. Gœthe appartenait à une ancienne civilisation hbérale et ne se réclamait pas d'Attila. Il se

proposait de s'approprier cette large civilisation latine, française, que vous vous proposez de détruire. Il voulait devenir chaque jour un cœur et un esprit plus larges. Il travailla triomphalement durant tout un siècle pour être le bénéficiaire et le collaborateur d'une grande tradition d'humanité où vous vous glorifiez, malheureuses gens, de ne pas pénétrer.

Messieurs les intellectuels, si je vous énumérais les injustices et les atrocités que j'ai vu que vous aviez accomplies en Lorraine contre mes compatriotes, vous diriez que c'est la guerre, qu'il est absurde de l'ennoblir avec de la chevalerie comme nous désirons le faire, et que vous êtes ravis d'apprendre qu'on vole, qu'on brûle et qu'on martyrise des paysans français inofifensifs. Mais si je vous montre de quelle manière vos gens de culture et de science, au cours de cette guerre, se conduisent envers leurs propres soldats, alors quelques-uns d'entre vous peut-être seront amenés à réfléchir et à constater à quel degré de dégradation vous êtes tombés depuis précisément que vous avez quitté la voie où Goethe s'était efforcé de vous mettre, depuis que, pour vous soumettre à la discipline prussienne, vous avez renoncé à conquérir, comme il le voulait, la pleine possession des hautes richesses de la civilisation traditionnelle et de la raison humaine ; bref, depuis que vous opposez le germanisme à l'humanité tout entière.

Messieurs les intellectuels d'Allemagne, je vous invite à demander aux autorités de votre pays d'ouvrir une enquête dans votre « ambulance de la caserne », à Raon-l' Étape.

Quand les Français, après le départ des Allemands qui avaient à demi anéanti Raon-PEtape, sont rentrés dans cette petite ville, ils sont allés à l'ambulance allemande installée à la caserne. Ils ont reculé d'horreur. Ils y ont trouvé vos blessés tout affolés, absolument terrifiés par leurs propres médecins. Les salles étaient remplies mi-parties de blessés et de cadavres datant de huit à dix jours. Le linge sale, les pansements, les déjections, on les jetait dans la ruelle des lits. Les blessés nageaient dans le pus. Je note les renseignements techniques que m'a dictés un praticien témoin de cette ignominieuse situation : « Nous avons trouvé des opérations inachevées datant de quelques jours, des amputations en gigot, une débauche d'intervention, le tout suppurant. » Enfin, toujours dans l'ambulance, une salle d'horreur contenait empilés des corps en putréfaction !

Faites votre enquête, messieurs les intellectuels. Je ne vous dis que ce qui se rapporte à vos propres blessés. Je pense bien qu'il vous serait égal de savoir que vos médecins faisaient enterrer les morts à quinze mètres de l'autre hôpital, sur les places publiques, sur les quais de la Meurthe, tout contre la rivière. Qu'importe, s'il ne s'agit que de nuire aux Français! Pourtant cela est significatif pour compléter ce que je veux que l'on comprenne : à se permettre d'agir sans aucun respect de l'ennemi, on arrive nécessairement à perdre le respect de la science, de son art, de son devoir professionnel, de sa dignité propre.

A deux pas de Raon-l'Etape, dans la vallée de Celles, logeait un illustre chirurgien allemand, une des gloires de la science d'outre-Rhin. Pas une fois

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