LA FRANGE EN ARMES
16 octobre 1914.
Qu'elle soit en armes, nous le savons tous, mais ce n'est rien de le savoir, il faut le voir, il faut, comme je viens de faire pendant dix jours, circuler à travers notre patrie, la même et méconnaissable, où le sol, le ciel, l'horizon, les villes, au moins de Paris à Belfort, n'ont pas changé, où pourtant rien n'est pareil.
Que de fois je l'ai suivie, cette route qui mène en Lorraine ! Je connais ces nuages bas d'octobre, cette atmosphère ouatée, cette demi-obscurité dès les trois heures; mais il règne aujourd'hui une gravité religieuse sur ces campagnes immobiles qui retiennent leur respiration dans l'attente des événements. Pas une voiture sur la route, où, semés à des intervalles inégaux, d'innombrables postes de territoriaux, la baïonnette en avant, arrêtent la voiture, et, d'un œil soupçonneux, épellent notre laissezpasser. Au village, sur la place, quatre sexagénaires attendent les nouvelles et discutent les communiqués ; ils s'approchent, nous interrogent : « A Paris, que dit-on? — Tout va bien, tout finira bien. — Oh! nous en sommes sûrs. — Avez-vous perdu beaucoup d'enfants du pays? » Et l'on cause comme des membres d'une même famille; puis, avant de se quitter, on se serre la main affectueusement.
m — MAURICE BARRÉS
A mesure qu'on avance vers l*Est, Taspect guerrier du pays, qui fut toujours sensible dans les mœurs des habitants et dans les hautes positions de Chaumont, de Langres, s'accuse, domine et règne seul. On traverse les dépôts, où, massés en arrière des lignes combattantes, et brûlant d'y entrer, les plus vieux et les plus jeunes s'entraînent...
D'un bout à l'autre de mon voyage, j'ai entendu l'éloge unanime des recrues de 1914, ces admirables enfants qui parachèveront la victoire et dont une partie a déjà reçu le baptême du feu, solide et gaie comme les vieux soldats. Salut, jeunes gens, les meilleurs que la France ait nourris, et qu'elle s'excuse d'appeler au péril à peine au sortir de l'enfance, et qui lui répondent par des cris d'enthousiasme et d'amour.
Je ne manquais jamais de mettre pied à terre pour admirer ces Marie-Louise. Et que de rencontres heureuses, durant ces dix jours, j'ai faites! Voulez-vous des nouvelles du colonel Marchand, de Hansi, de Zislin? J'ai pu les voir, leur donner l'accolade. Marchand, arrêté pour quelques jours par une blessure qu'il nie, est toujours le héros, entraîneur d'hommes, une des gloires les plus pures de la France, et les deux patriotes alsaciens, sous l'uniforme, pleins de vaillance comme de talent, rayonnent de bonheur. J'ai manqué Marcel Habert et le commandant Tournade, Tun et l'autre aux lignes de feu, mais leurs camarades me les ont célébrés en termes pleins d'estime et d'amitié, que j'aurais voulu qu'entendissent tous nos ligueurs et M"*^ Déroulède.