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LA POSITION ENCYCLOPÉDIQUE DES SCIENCES

§ 6. Astronomie

[Nous allons montrer, par quelques extraits, les rapports hiérarchiques que Comte établit entre les

(1) Cours, III, pp. 164-196.

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différentes sciences ; l'interdépendance qui les relie les unes aux autres, depuis les plus générales et les plus simples, jusqu'aux plus spéciales et aux plus complexes.]

« En considérant la nature éminemment simple des recherches astronomiques, et la facilité qui en résulte d'y appliquer de la manière la plus étendue l'ensemble des moyens mathématiques, on conçoit pourquoi l'astronomie est unanimement placée aujourd'hui à la tête des sciences naturelles. Elle mérite cette suprématie :

1* par la perfection de son caractère scientifique ;

2° par l'importance prépondérante des lois qu'elle nous dévoile.

« En considérant maintenant l'ensemble de la science astronomique, non plus relativement à la méthode, mais quant aux lois naturelles qu'elle nous dévoile effectivement, sa prééminence est tout aussi incontestable. . .

« Le grand instrument qui réellement produisit toutes les découvertes fondamentales de l'astronomie, ce fut d'abord la géométrie, et plus tard la mécanique rationnelle, dont les progrès sont, en effet, à chaque époque, un excellent critérium pour présumer, avec une entière certitude, l'état général des connaissances astronomiques correspondantes. L'indépendance de l'astronomie, relativement aux autres branches de la philosophie naturelle, demeure donc incontestable.

« Mais, au contraire, il est certain que les phénomènes physiques, chimiques, physiologiques, et même sociaux, sont essentiellement subordonnés, d'une manière plus ou moins directe, aux phénomènes astronomiques, indépendamment de leur coordination mutuelle. L'étude des autres sciences fondamentales ne peut donc avoir un caractère vraiment rationnel, qu'en prenant pour base une connaissance exacte des lois astronomiques relatives aux phénomènes les plus généraux. Notre esprit pourrait-il penser, d'une manière réellement scientifique, à aucun phénomène terrestre, sans considérer auparavant ce qu'est cette terre dans le monde dont nous faisons partie,

sa situation et ses mouvements devant nécessairement exercer une influence prépondérante sur tous les phénomènes qui s'y passent ? Que deviendraient nos conceptions physiques, et par suite chimiques, physiologiques, sans la notion fondamentale de la gravitation, qui les domine toutes ? Pour choisir l'exemple le plus défavorable, où la subordination est la moins manifeste, il faut reconnaître, quoique cela puisse d'abord sembler étrange, que même les phénomènes relatifs au développement des sociétés humaines ne sauraient être conçus rationnellement sans la considération préalable des principales lois astronomiques. On pourra le sentir aisément en observant que, si les divers éléments astronomiques de notre planète,, comme sa distance au soleil, et, par suite, la durée de l'année, l'obliquité de l'écliptique, etc., éprouvaient quelques changements importants, ce qui, en astronomie,, n'aurait guère d'autre effet que de modifier quelques coefficients, notre développement social en serait sans doute notablement affecté et deviendrait même impossible si ces altérations étaient poussées trop loin (1). »

§ 2. Physique

[La physique dépend des sciences plus générales, elle tient dans sa dépendance l'étude des phénomènes plus complexes que ceux qu'elle a pour objet. Relativement à la méthode surtout, il est bon qu'elle se modèle sur l'astronomie] :

« Quelle préparation immédiate aussi convenable pourrions-nous donc imaginer pour notre intelligence avant de se livrer aux explorations plus difficiles de la physique, que celle qui résulte de l'examen philosophique d'un tel modèle ? Comment procéder rationnellement à l'analyse des phénomènes plus compliqués, sans s'être rendu d'abord un compte général satisfaisant de la manière dont les plus simples peuvent être étudiés?

(1) Cours, II, p. 9-15.

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La physique, plus qu'aucune autre science naturelle, doit surtout se proposer l'imitation d'un tel modèle, puisque ses phénomènes étant les moins compliqués de tous après les phénomènes astronomiques, cette imitation y est nécessairement bien plus complète. »

[La position encyclopédique assignée à la physique n'est pas moins justifiée, si on considère les relations qu'elle soutient avec les sciences classiûées après elle.]

« Ce ne saurait être par accident que, non seulement dans notre langue, mais, en général, dans celles de tous les peuples penseurs, le nom générique primitivement destiné à désigner l'ensemble de l'étude de la nature soit unanimement devenu, depuis environ un siècle, la dénomination spécifique de la science que nous considérons ici. Un usage aussi universel résulte nécessairement du sentiment profond, quoique vague, de la prépondérance que doit exercer la physique proprement dite dans le système de la philosophie naturelle, qu'elle domine en effet tout entier, en exceptant la seule astronomie, qui n'est, en réalité, qu'une émanation immédiate de la science mathématique. Il suffit de considérer directement cette relation générale pour concevoir aussitôt que l'étude des propriétés communes à tous les corps, qu'ils nous manifestent, avec de simples différences de degré, dans tous les faits dont ils sont susceptibles, et qui constituent, par conséquent, l'existence fondamentale de toute matière, doit indispensablement précéder celle des modifications propres aux diverses substances et à leurs divers arrangements. La nécessité d'un tel ordre est même sensible, comme on voit, indépendemment de la loi philosophique qui impose si clairement, sous le rapport de la méthode, l'obligation de n'étudier les phénomènes les plus complexes qu'après les moins complexes.

« Les considérations précédentes, en même temps

qu'elles établissent clairement quel rang la physique doit

occuper dans la hiérarchie rationnelle des sciences fondamentales, font sentir sufTisamment sa haute importance philosophique, puisqu'elles la présentent comme une base indispensable à toutes les sciences que ma formule encyclopédique a placées après elle (1). »

§ 3. Chimie

[Le cas de la chimie, pense Comte, est peut-être celui qui justifie le mieux la classification des sciences qu'il a proposée. Sa liaison avec la biologie devant être examinée à propos de cette dernières science, tenonsnous-en ici aux rapports que Comte signale entre la chimie et les sciences qui la précèdent] :

« Considérons, en premier lieu, la chimie relativement aux sciences qui la précèdent dans notre échelle encyclopédique, et d'abord à la physique, qui lui est immédiatement antérieure.

« Les phénomènes de la première sont, évidemment, d'une nature plus compliquée que ceux de la seconde ; et l'étude en est nécessairement subordonnée à la leur. Quoique les uns et les autres soient rigoureusement généraux, cependant l'ordre de généralité des faits chimiques doit être classé comme réellement inférieur à celui des faits physiques. En comparant ceux-ci aux faits astronomiques, j'ai démontré, dans le volume précédent, que leur généralité est moindre, parce que, propres à tous les corps, ils ne s'y manifestent point cependant dans toutes les circonstances, leur développement étant toujours soumis à certaines conditions. Or, le même principe est applicable ici, et à bien plus forte raison, car les effets chimiques exigent un concours de conditions variées beaucoup plus

étendu La nature nous offre très fréquemment des effets

physiques qui ne sont accompagnés d'aucun effet chimique, tandis que nul phénomène chimique ne saurait avoir lieu sans la coexistence de certains phénomènes

(1) Cours, II, p. 215-219.

physiques D'ailleurs, les agents chimiques les plus puissants sont, désormais, empruntés à la physique qui, en outre, fournit constamment, par ses différents ordres de phénomènes, les premiers caractères distinctifs des diverses substances.

« Si les relations immédiates de la chimie avec la science mathématique, et même avec l'astronomie, sont nécessairement peu considérables sous le point de vue de la doctrine, il n'en saurait être ainsi, à beaucoup près, relativement à la méthode. En ce nouveau sens, il est aisé de reconnaître, au contraire, qu'une suffisante habitude préalable, chez les chimistes, de l'esprit mathématique et de la philosophie astronomique exercerait inévitablement la plus grande et la plus salutaire influence sur la manière de concevoir et de cultiver la chimie, et, par suite, accélérerait beaucoup ses perfectionnements ultérieurs. (1)»

[La mathématique, indispensable à tous les savants, donnera aux chimistes l'esprit géométrique, l'habitude de rigoureuse rationalité encore absente de leurs travaux. L'astronomie leur offre le modèle d'une science délivrée de tout élément métaphysique.)

§ 4. Biologie

(La biologie est dans la dépendance étroite des sciences de l'inorganique, chimie, physique, astronomie, ainsi que de la mathématique.]

a C'est évidemment à la chimie que la biologie doit, par sa nature, se subordonner de la manière à la fois la plus directe et la plus complète. D'après l'analyse élémentaire du phénomène général de la vie proprement dite, il est devenu irrécusable ci-dessus que les actes fondamentaux, dont la succession perpétuelle caractérise un tel état sont nécessairement chimiques, puisqu'ils consistent en

(1) Cours, III, p. 18-23.

une suite continue de compositions et de décompositions plus ou moins profondes.

« Ainsi, la complication souvent inextricable produite par la vie animale, ne saurait, en principe, empêcher la subordination nécessaire de l'ensemble des fonctions organiques proprement dites au système des lois qui régissent tous les phénomènes quelconques de composition et de décomposition : l'usage réel de ces lois devient seulement beaucoup plus difficile et bien moins propre à fournir d'exactes indications, par la nécessité de considérer, outre le simple organisme, la nouvelle source continue de modifications qui résulte de l'action nerveuse. Cette relation générale est d'une telle importance philosophique que, sans elle, on ne pourrait vraiment concevoir, en biologie, aucune théorie scientifique digne de ce nom, puisque les phénomènes les plus fondamentaux y seraient dès lors regardés comme susceptibles de variations entièrement arbitraires, qui ne comporteraient aucune loi réelle. »

[Des rapports analogues existent entre la biologieet la physique.]

« Relativement à la doctrine, il est évident, en principe, qu'aucun phénomène physiologique ne saurait être convenablement analysé sans exiger, par sa nature, l'application exacte des lois générales propres à une ou plusieurs branches principales de la physique . . . Cette application est d'abord indispensable pour apprécier judicieusement la vraie constitution du milieu sous l'influence duquel l'organisme accomplit ses phénomènes vitaux. . . Mais, de plus, les études biologiques dépendent encore destiiéories physiques par la considération directe de l'organisme lui-même qui, sous quelque aspect qu'on l'envisage, ne saurait cesser, malgré ses propriétés caractéristiques, d'être constamment soumis à l'ensemble des diverses lois fondamentales relatives aux phénomènes.

généraux soit de la pesanteur, soit de la chaleur, ou de l'électricité, etc. »

[Toutefois les biologistes ne doivent pas accepter aveuglément tout ce que les physiciens leur présentent comme propre à diriger leurs travaux, un choix est nécessaire et les biologistes sont seuls compétents pour le faire, de même que les physiciens ont seuls qualité pour régler l'emploi de l'analyse mathématique en physique.]

« En considérant maintenant, sous le seul point de vue ■de la méthode, la vraie relation générale de la biologie à la physique, on conçoit, d'après les principes établis <ians ce Traité, et spécialement rappelés par la discussion précédente, que ce n'est point relativement à la saine institution des hypothèses scientifiques que je puis proposer la physique pour type préliminaire aux biologistes.

« Mais, sous un aspect différent, dont l'importance philosophique n'est pas moindre, la physique est, au contraire, éminemment apte à fournir à la biologie les modèles les plus parfaits de la méthode positive universelle. On conçoit que je veux parler de l'observation proprement dite, et surtout de l'expérimentation.

« Sous le point de vue de la doctrine, il fîtut reconnaître, ce me semble, que cette relation directe de la biologie avec l'astronomie, quoique beaucoup moins intime et surtout bien moins précise que dans le cas précédent, a plus d'importance réelle qu'on ne le suppose communément... Je regarde, comme radicalement impossible de concevoir, d'une manière vraiment scientifique, le système général <ies conditions d'existence réellement propres aux corps vivants, si l'on néglige de prendre en suffisante considération l'ensemble des éléments astronomiques qui caractérisent la planète à la surface de laquelle nous étudions la vie. Quoique, sur un tel sujet, toute observation directe et toute appréciation comparative nous soient nécessairement à jamais interdites, les raisonnements les plus

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positifs de la philosophie naturelle ne nous permettent point de méconnaître l'influence fondamentale de ces conditions astronomiques sur le mode effectif d'accomplissement des phénomènes physiologiques. »

[A ce sujet, Comte entre dans quelques explications. Il montre les conditions astronomiques de notre planète agissant sur la population, sur les éléments de la vie organique. Il fait dépendre l'intensité des principaux phénomènes physiologiques de la vitesse angulaire effective propre à la rotation de la terre et imagine les effets que produirait une variation de cet élément. A quoi tiennent ces relations étroites entre la biologie et l'astronomie î]

« Cela tient essentiellement à ce que, malgré l'indispensable nécessité de la physique et de la chimie, l'astroromie et la biologie constituent néanmoins, par leur nature, les deux principales branches de la philosophie naturelle proprement dite. Ces deux grandes études, complémentaire l'une de l'autre, embrassent, dans leur harmonie rationnelle, le système général de toutes nos conceptions fondamentales. A l'une, le monde ; à l'autre, l'homme : termes extrêmes, entre lesquels seront toujours comprises nos pensées réelles. Le monde d'abord, l'homme ensuite : telle est, dans l'ordre purement spéculatif, la marche positive de notre intelligence ; quoique, dans l'ordre directement actif, elle doive être nécessairement inverse. Car les lois du monde dominent celles de l'homme, et n'en sont pas modifiées. Entre ces deux pôles corrélatifs de la philosophie naturelle viennent s'intercaler spontanément, d'une part, les lois physiques, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, d'une autre part, les lois chimiques, préliminaire immédiat des lois biologiques. Tel est, du point de vue philosophique le plus élevé, l'indissoluble faisceau rationnel des diverses sciences fondamentales. »

[Relativement à la méthode, l'astronomie fournit à la biologie comme aux autres sciences, « le plus parfait

, modèle de la manière fondamentale de philosopher sur

des phénomènes quelconques »; elle constitue un guide d'autant plus précieux que la science considérée est plus compliquée. Enfin, l'astronomie est seule propre à fournir au biologiste « la saine institution générale des hypothèses scientifiques dignes de ce nom ».

Il y a aussi une dépendance étroite de la biologie à la mathématique.

L'étude rationnelle de la nature suppose que les faits sont soumis à des lois invariables ; quand ces faits demeurent simples, ils sont calculables ; leur complexité seule, et non leur nature, les soustrait à l'emprise mathématique].

« Quoique l'abus de l'esprit mathématique, ou plutôt de l'esprit de calcul, ait été fréquemment nuisible, sous divers rapports, du vrai développement de l'étude positive des corps vivants, les biologistes, qu'un sentiment exagéré de cette fâcheuse influence a conduits à méconnaître toute subordination réelle de cette étude à l'ensemble des études mathématiques, n'en ont point moins commis une erreur grave, directement préjudiciable au perfectionnement systématique de leur science.

« Mais, en outre, on ne peut contester qu'une judicieuse application des notions fondamentales de la géométrie et de la mécanique ne devienne directement nécessaire pour bien comprendre, soit la structure, soit le jeu, d'un appareil aussi compliqué que l'organisme vivant, surtout dans les animaux. Cela est particulièrement évident envers tous les divers phénomènes de la mécanique animale, statiques ou dynamiques, qui doivent paraître profondément inintelligibles à tous ceux auxquels sont étrangères les lois générales de la mécanique rationnelle. L'absurde principe de la prétendue indépendance des êtres vivants à l'égard des lois universelles du monde matériel a souvent conduit les physiologistes à regarder ces êtres comme essentiellement soustraits à l'empire des théories fondamentales de l'équilibre et du mouvement ; tandis que ces théories constituent, au contraire.

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la véritable base élémentaire de l'économie organique •envisagée sous cet aspect. »

[Quant à la méthode, c'est encore à la mathématique, source spontanée de l'art du raisonnement positif, que la biologie doit demander ses principes. L'étude de la logique pure ne saurait y suppléer et ne peut même qu'être dangereuse] :

« La méthode positive, malgré ses modifications diverses, reste, au fond, constamment identique dans l'ensemble de ses applications quelconques, surtout en ce •qui concerne directement l'art homogène du raisonnement. C'est pourquoi les sciences les plus compliquées, et la biologie elle-même, ne sauraient offrir aucun genre •de raisonnement dont la science mathématique ne puisse •d'abord fournir fréquemment l'analogue plus simple et plus pur. Ainsi, même sous cet aspect, la philosophie positive forme, par sa nature, un système rigoureusement complet, qui peut entièrement suffire, d'après ses seules ressources propres, à tous ses divers besoins réels, sans emprunter à aucun titre le moindre secours étranger ; ce qui doit enfin conduire à l'élimination totale de l'unique portion de l'ancienne philosophie susceptible de présenter encore quelque apparence d'utilité véritable, c'est-à-dire sa partie logique, dont toute la valeur effective est désormais irrévocablement absorbée par la science mathématique. C'est donc exclusivement à cette dernière ^cole que les biologistes rationnels doivent aller maintenant étudier l'art logique général avec assez d'efficacité pour l'appliquer convenablement au perfectionnement de leurs difficiles recherches. »

[La méthode mathématique enseignera l'usage et la formation des notions abstraites et des fictions scientifiques. Comte admet que le biologiste pourrait, par imagination « intercaler entre les divers organismes connus, certains organismes purement fictifs, artificiellement imaginés de manière à faciliter leur comparaison, en rendant la série biologique plus homogène

et plus continue, en un mot, plus régulière, et dont plusieurs admettraient peut-être une réalisation ultérieure plus ou moins exacte, parmi les organismes d'abord inexplorés (1). »]

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