CHAPITRE IV
VALEUB iDFCATTVE ET ÉMAKCIPATIVE DBS SCIENCES
§ 1*'. L'astronomie et F esprit théologique
[Chaque science possède la vertu propre de contribuer à l'affranchissement et au progrès de l'esprit humain. C'est ainsi que l'astronomie a dissipé une foule de terreurs absurdes et de superstitions théologiques, et surtout elle a donné la véritable notion de notre monde et de l'ordre qui s'y établit nécessairement.]
Pour les esprits étrangers à l'étude des corps célestes, quoique souvent très éclairés d'ailleurs sur d'autres parties de la philosophie naturelle, l'astronomie a encore la réputation d'être une science éminemment religieuse, comme si le fameux verset : Cœli enarrant gloriam Dei avait conservé toute sa valeur. Il est cependant certain, ainsi que je l'ai établi, que toute science réelle est en opposition radicale et nécessaire avec toute théologie; et ce caractère est plus prononcé en astronomie que partout ailleurs, précisément parce que l'astronomie est, pour ainsi dire, plus science qu'aucune autre. Aucune n'a porté de plus terribles coups à la doctrine des causes finales, généralement regardée par les modernes comme la base indispensable de tous les systèmes religieux, quoiqu'elle n'en ait été, en réalité, qu'une conséquence. La seule connaissance du mouvement de la terre a dû détruire le premier fonde-
(1) Cours, III, p. 195-231.
ment réel de cette doctrine, l'idée de l'univers subordonné à la terre et par suite à l'homme, comme je l'expliquerai spécialement en traitant de ce mouvement. D'ailleurs, l'exacte exploration de notre système solaire ne pouvait manquer de faire essentiellement disparaître cette admiration aveugle et illimitée qu'inspirait l'ordre général de la nature, en montrant, de la manière la plus sensible, et sous un très grand nombre de rapports divers, que les éléments de ce système n'étaient certainement point disposés de la manière la plus avantageuse, et que la science permettait de concevoir aisément un meilleur arrangement. »
[D'ailleurs, la stabilité de notre système solaire dérive vraisemblablement de sa formation même. Et le finalisme rentre ainsi dans le déterminisme.]
« On devait d'ailleurs à priori s'attendre, en général, à un tel résultat, par cette seule réflexion que puisque nous existons, il faut bien, de toute nécessité, que le système dont nous faisons partie soit disposé de façon à permettre cette existence, qui serait incompatible avec une absence totale de stabilité dans les éléments principaux de notre monde.
« La prétendue cause finale se réduirait donc ici, comme on l'a déjà vu dans toutes les occasions analogues, à cette remarque puérile : il n'y a d'astres habités, dans notre système solaire, que ceux qui sont habitables. On rentre, en un mot, dans le principe des conditions d'existence, qui est la vraie transformation positive de la doctrine des causes finales, et dont la portée et la fécondité sont bien supérieures.
« Tels sont, en aperçu, les services immenses et fondamentaux rendus par le développement des théories astronomiques à l'émancipation de la raison humaine (1). »
(1) Cours, II, p. 15-17.
§ 2. La physique et Vesprit métaphysique.
La physique, sans avoir une action aussi grande sur le développement intellectuel de l'homme, n'en a pas moins son importance. C'est sur son terrain que s'est livrée la lutte décisive entre l'esprit positif et l'esprit métaphysique] :
t n importe, d'ailleurs, de remarquer ici que, à partir de la physique, les phénomènes naturels commencent à être réellement modifiables par l'intervention humaine, ce qui ne pouvait avoir lieu en astronomie, et ce que nous verrons désormais se manifester de plus en plus dans tout le reste de notre série encyclopédique. Si l'extrême simplicité des phénomènes astronomiques ne nous avait nécessairement permis de pousser, à leur égard, la prévision scientifique jusqu'au plus haut degré d'étendue et d'exactitude, l'impossibilité où nous sommes d'intervenir, en aucune manière, dans leur accomplissement, eût rendu éminemment difiicileleuraffranchissement radical de toute suprématie théologique et métaphysique ; mais cette parfaite prévoyance a dû être pour cela bien autrement efficace que la petite action effective de l'homme sur tous les autres phénomènes naturels. Quant à ceux-ci, au contraire, cette action, quelque restreinte qu'elle soit, acquiert, par compensation, une haute importance philosophique, à cause du peu de perfection que nous pouvons apporter dans leur prévision rationnelle. Le caractère fondamental de toute philosophie théologique, ainsi que je l'ai remarqué ailleurs, est de concevoir les phénomènes comme assujettis à des volontés surnaturelles, et, par suite, comme éminemment et Irrégulièrerement variables. Or, pour le public, qui ne saurait entrer réellement dans aucune discussion spéculative approfondie sur la meilleure manière de philosopher, un tel genre d'explications ne peut être finalemtMit renversé
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que par deux moyens généraux, dont le succès populaire est infaillible à la longue : la prévoyance exacte et rationnelle des phénomènes qui fait immédiatement disparaître toute idée d'une volonté directrice ; ou la possibilité de les modifier suivant nos convenances, qui conduit au même résultat sous un autre point de vue, en présentant alors cette puissance comme subordonnée à la nôtre. Le premier procédé est le plus philosophique ; c'est même celui qui peut le mieux entraîner la conviction du vulgaire, quand il est complètement applicable, ce qui n'a guère lieu jusqu'ici, à un haut degré, qu'à l'égard des phénomènes célestes ; mais le second, lorsque sa réalité est bien évidente, détermine non moins nécessairement l'assentiment universel.
a II importe, en outre, de noter ici, d'après une discussion précédemment indiquée dans cette leçon, que l'étude philosophique de la physique nous présente, comme moyen général d'éducation intellectuelle, une utilité toute spéciale qu'il serait impossible de trouver ailleurs au même degré : la connaissance approfondie de l'art fondamental del'expérimentation, que nous avons reconnu être particulièrement destiné à la physique (1 ). »
§ 3. La chimie et V esprit scientifique
[De même la chimie enseigne à notre esprit l'art des nomenclatures et des classifications, mais elle a une portée philosophique qui dépasse la méthode et touche à la doctrine.]
0 Quelque imparfait que soit jusqu'ici le système des connaissances chimiques, son développement n'en a pas moins déjà puissamment contribué à l'émancipation générale et définitive de la raison humaine. Le caractère fondamental d'opposition à toute philosophie théologique quelconque, qui est nécessairement plus ou
(1) Cours, II, p. 220-223.
moins inhérent à toute science réelle, même dans sa première enfance, se manifeste, pour les intelligences populaires, par ces deux propriétés générales corrélatives de toute philosophie positive : 1° prévision des phénomènes ; 2° modification volontaire exercée sur eux. Ces deux facultés ne sauraient se développer, sans qu'elles tendent inévitablement, chacune d'une manière distincte, mais pareillement décisive, à détruire radicalement, dans l'esprit du vulgaire, toute idée de direction de l'ensemble des événements naturels par aucune volonté surhumaine. J'ai déjà signalé cette double incompatibilité nécessaire. J'ai aussi indiqué, dès lors, à ce sujet, un nouveau théorème philosophique très important qui est éminemment applicable à la science chimique. Il consiste, sommairement, en ce que, plus la faculté de prévoir diminue, par la complication croissante des phénomènes, plus la faculté de modifier augmente, par la variété des moyens d'action qui résulte de cette complication même ; de telle sorte que cette influence antithéologique propre à chaque branche fondamentale de la philosophie naturelle est toujours à peu près également infaillible, soit par une voie, soit par l'autre.
« Mais, en outre, je crois convenable d'indiquer ici une autre voie, encore plus spéciale, et non moins efficace peut-être, par laquelle la chimie est destinée à contribuer à l'affranchissement irrévocable du génie humain de toute tutelle théologique ou métaphysique, en rectifiant, d'une manière irrécusable, sous plusieurs rapports fondamentaux, le système des notions primitives sur l'économie générale de la nature- terrestre.
« Quoique depuis l'école d'Aristote, les philosophes aient dû toujours penser que les mêmes substances élémentaires se reproduisent essentiellement dans l'ensemble de toutes les grandes opérations naturelles, malgré leur indépendance apparente, cependant l'entière impossibilité de réaliser ce vague aperçu métaphysique devait nécessairement maintenir l'empire universel du dogme
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théologique de destructions et créations absolues, jusqu'à la grande époque de cet admirable développement du génie chimique, qui forme le principal caractère scientifique du dernier quart du siècle précédent. En effet, tant qu'on ne pouvait avoir aucun égard ni aux matériaux ni aux produits gazeux, un grand nombre de phénomènes remarquables devaient inévitablement inspirer l'idée d'anéantissement ou de production réelle de matière dans le système général de la nature. Il a fallu, avant tout, la décomposition de l'air et de l'eau, et ensuite l'analyse élémentaire des substances végétales et animales, et, peut-être même, le complément, un peu tardif, d'un tel ensemble, par l'analyse des alcalis proprement dits et des terres, pour établir, d'une manière entièrement irrécusable, le principe fondamental de la perpétuité nécessairement indéfinie de toute matière, et pour tendre à remplacer irrévocablement, dans l'universalité des esprits, les idées théologiques de destruction et de création, par les notions positives de décomposition et de recomposition (1). »
§ 4. Za biologie et le principe des causes finales
[A l'égard des phénomènes vitaux cet enseignement de la chimie est particulièrement précieux. Mais c'est de la biologie qu'on doit attendre ici l'influence la plus efficace. Les propriétés philosophiques de cette science sont , I d'ailleurs , nombreuses été minentes. Tout d'abord elle permet de révéler la véritable supériorité intellectuelle de ceux qui s'y livrent, parce qu'elle n'a pas d'appareil compliqué dont le maniement, accessible aux médiocres (comme le langage mathématique, par exemple) puisse faire illusion. Au point de vue méthodologique, elle perfectionne l'art de classer et l'art de comparer, plus qu'aucune autre science.
Mais surtout la biologie se montre, plus que toute
(1) Cours, III, p. 29-35
autre science, incompatible avec l'esprit théologique ou métaphysique.]
« Un tel témoignage général résulte inévitablement, en effet, de cette exacte analyse des diverses conditions, soit organiques, soit extérieures, indispensables à chacun des actes de l'existence des corps vivants, analyse qui constitue immédiatement l'objet perpétuel de toutes les études anatomiques ou physiologiques. L'opposition spontanée de ce genre de recherches à toute conception théologique ou métaphysique doit être aujourd'hui particulièrement remarquée à l'égard des théories relatives aux phénomènes intellectuels et affectifs, dont le positivisme est si récent, et qui sont enfin les seuls, avec les phénomènes sociaux qui en dérivent, au sujet desquels la lutte demeure encore engagée, pour le vulgaire des esprits, entre la philosophie positive et l'ancienne philosophie. Ces phénomènes sont, en effet, en vertu même de leur complication supérieure, ceux dont l'accomplissement régulier exige nécessairement le concours le plus déterminé de l'ensemble le plus étendu de conditions diverses, tant extérieures qu'intérieures ; en sorte que leur étude positive peut faire plus aisément ressortir, avec une évidence irrésistible pour les intelligences les moins cultivées, la profonde inanité nécessaire des prétendues explications abstraites émanées de la philosophie théologique ou métaphysique ; ce qui rend facilement raison de l'aversion plus prononcée que cette étude a le privilège d'inspirer spontanément aujourd'hui aux différentes sectes de théologiens ou de métaphysiciens. »
[Enûn, elle ruine définitivement le finalisme.]
« Attaquant à son tour, et à sa manière, le dogme élémentaire des causes finales, elle l'a graduellement transformé dans le principe fondamental des conditions d'existence, dont le développement et la systématisation appartiennent, sans aucun doute, à la biologie, quoique, en lui-même, il soit d'ailleurs essentiellement applicable à tous les ordres quelconques de phénomènes naturels..
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« Le véritable esprit général de la science biologique doit certainement nous conduire à penser que par cela même que tel organe fait partie de tel être vivant, il concourt nécessairement , d'une manière déterminée quoique peut-être inconnue, à l'ensemble des actes qui composent son existence : cq qui revient simplement à concevoir qu'il n'y a pas plus d'organe sans fonction que de fonction sans organe. Puisque le développement précis de la corrélation nécessaire entre les idées d'organisation et les idées de vie constitue, comme je l'ai établi, le but caractéristique de toutes nos études biologiques, une telle disposition intellectuelle est donc éminemment philosophique et d'un usage indispensable. Mais il faut convenir que cette tendance systématique à regarder tout organe quelconque comme exerçant nécessairement une certaine action dégénère encore très fréquemment en une aveugle admiration antiscientifique du mode effectif d'accomplissement des divers phénomènes vitaux. Une semblable disposition, émanation évidente de l'ancienne suprématie théologique, est en opposition directe avec toute saine interprétation du principe des conditions d'existence, d'après lequel, quand nous avons observé une fonction quelconque, nous ne saurions être surpris que l'analyse anatomique vienne réellement dévoiler, dans l'organisme, un mode statique propre à permettre l'accomplissement de cette fonction. Cette admiration irrationnelle et stérile, en nous persuadant que tous les actes organiques s'opèrent aussi parfaitement que nous puissions l'imaginer, tend immédiatement à comprimer l'essor général de nos spéculations biologiques : elle conduit souvent à s'émerveiller sur des complications évidemment nuisibles (1) »,
[On a vu que Comte recommandait aux biologistes d'imaginer des organismes fictifs, et il est certain qu'on en peut concevoir de plus parfaits que ceux qui existent.]
(1) Cours, IV, p. 17-19.
Sociologie dogmatique
[Nous venons de voir comment Comte conçoit les caractères, la méthode et la valeur des sciences fondamentales. La sixième et la plus compliquée de toutes, la sociologie, devait avoir une place à part, et à vrai dire, c'est d'elle seule qu'il agira dans tout le reste de ce volume, et c'est à elle que Comte a consacré la majeure partie de ses œuvres. Elle résume toutes les autres sciences, dont le développement historique et rationnel forme un des objets sur lesquels portent ses recherches.
Dans le présent chapitre, nous réunirons les textes qui concernent la partie dogmatique de la physique et les tendances de la sociologie, sur sa méthode, sa position encyclopédique, enfin sur les éléments fondamentaux de la statique sociale et sur les grandes lois de la dynamique sociale.]
SECTION PREMIÈRE Déeadence des Anciens systjèmes politiques
§ 1er. Méconnaissance de la relation entre V ordre et le progrès
[La difiiculté et l'importance qu'il y a à créer la science sociale ne doivent pas faire de doute. Les tentatives antérieures au positivisme ont échoué, dit Comte, il est nécessaire de les recommencer scientifiquement] :
« Sans changer de nature ni de destination, l'opération philosophique que j'ai osé entreprendre devient donc maintenant plus difficile et plus hardie, et doit présenter un nouveau caractère : au lieu de juger et d'améliorer, il s'agit désormais essentiellement de créer un ordre tout entier de conceptions scientifiques, qu'aucun philosophe antérieur n'a seulement ébauché, -et dont la possibilité n'avait même jamais été nettement entrevue.
« Une telle création, fût-elle plus heureusement accomplie, ne saurait, évidemment, élever tout à coup cette branche complémentaire de la philosophie naturelle, qui se rapporte aux phénomènes les plus compliqués, au niveau rationnel des diverses sciences fondamentales déjà constituées, de celles mêmes dont le développement est le moins avancé. Que cette fondation soit d'abord poussée au point, non seulement de constater, pour tous les bons esprits, la possibilité actuelle de concevoir et de cultiver la science sociale à la manière des sciences pleinement positives, mais aussi de marquer nettement le vrai caractère philosophique de cette science définitive, et d'en établir solidement les principales bases, c'est là sans doute tout ce qu'il est permis de tenter de nos jours : en même temps, cela suffit essentiellement, comme j'espère le démontrer, à nos plus urgentes nécessités intellec-
tuelles et même aux besoins les plus impérieux de la pratique sociale, surtout actuelle.
0 L'ordre et le progrès, que l'antiquité regardait comme essentiellement inconciliables, constituent de plus en plus, par la nature de la civilisation moderne, deux conditions également impérieuses, dont l'intime et indissoluble combinaison caractérise désormais et la faculté fondamentale et la principale ressource de tout véritable système politique. Aucun ordre réel ne peut plus s'établir, ni surtout durer, s'il n'est pleinement compatible avec le progrès ; aucun grand progrès ne saurait effectivement s'accomplir s'il ne tend finalement à l'évidente consolidation de l'ordre. Tout ce qui indique une préoccupation exclusive de l'un de ces deux besoins fondamentaux, au préjudice de l'autre, finit par inspirer aux sociétés actuelles une répugnance instinctive, comme méconnaissant profondément la vraie nature du problème scientifique. Aussi la politique positive sera-t-elle surtout caractérisée, dans la pratique, par son aptitude tellement spontanée à remplir cette double indication, que l'ordre et le progrès y paraîtront directement les deux aspects nécessairement inséparables d'un même principe, suivant la propriété essentielle déjà graduellement réalisée, à certains égards, pour les diverses (lasses d'idées devenues maintenant positives... Les notions réelles d'ordre et de progrès doivent être, en physique sociale, aussi rigoureusement indivisibles que le sont, en biologie, les notions d'organisation et de vie d'où, aux yeux de la science, elles dérivent évidemment.
a Mais l'état présent du monde politique est encore très' éloigné de cette inévitable conciliation finale. Car le vice principal de notre situation sociale consiste, au contraire, en ce que les idées d'ordre et les idées de progrès se trouvent aujourd'hui profondément séparées, et semblent même nécessairement antipathiques (1).
(1) Cours, IV, p. 1-7.
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§ 2. Illogisme des anciens systèmes
[Les idées théoriques sont demeurées inférieures aux nécessités pratiques et tous les anciens systèmes sont en décadence. Après avoir eu leur réelle utilité, ils doivent disparaître, car ils ne peuvent plus rien expliquer ni fonder.)
« Envisagé du seul point de vue logique, le problème fondamental de notre réorganisation sociale me semble nécessairement réductible à cette unique condition essentielle : construire une doctrine politique assez rationnellement conçue pour que, dans l'ensemble de son développement actif, elle puisse toujours être pleinement conséquente à ses propres principes. Aucune des doctrines existantes ne satisfait aujourd'hui, même par une grossière approximation , à cette gran de obligation intellectuelle : toutes renferment, comme éléments indispensables, ainsi que je vais l'indiquer sommairement, des contradictions nombreuses et directes sur la plupart des points importants. C'est surtout en cela que leur profonde insuffisance est le plus nettement caractérisée. On peut, en effet, poser en principe que la doctrine qui, relativement aux diverses questions fondamentales de la politique, aurait fourni des solutions exactement concordantes, sans que la progression des applications réelles l'amenât jamais à se démentir, devrait, par cette seule épreuve indirecte, être reconnue suffisamment apte à réorganiser la société ; puisque cette réorganisation intellectuelle doit principalement consister à rétablir enfin, dans le système profondément troublé de nos diverses idées sociales, une harmonie réelle et durable. Quand une telle régénération ne serait même d'abord exactement accomplie que dans une seule intelligence (et il faudra bien que, au début, elle commence nécessairement ainsi), sa généralisation plus ou moins prochaine n'en resterait pas moins assurée ; car le nombre des esprits ne saurait nullement augmenter les difficultés essentielles de la convergence
intellectuelle, et ne peut influer que sur le temps nécessaire à sa réalisation. J'aurai soin de signaler, en cas opportun, l'éminente supériorité que doit, sous ce rapport, manifester spontanément la philosophie positive qui, une fois étendue aux phénomènes sociaux, liera nécessairement les divers ordre des idées humaines beaucoup plus complètement qu'ils n'ont jamais pu l'être par aucune autre voie. Telle est la principale règle qui, dès l'origine de mes travaux en philosophie politique, m'a toujours dirigé dans l'exacte appréciation de mes progrès successifs vers la conception d'une véritable doctrine sociale (1). »
§ 3. Politique théologique
[La « décrépitude irrévocable de la politique théologique ou « rétrograde » se manifeste d'une façon décisive »] :
t Cet esprit d'incohérence et de division de l'école rétrograde s'est fréquemment manifesté de nos jours, à tous les vrais observateurs, sous des formes très variées, mais également significatives, soit dans les triomphes partiels et momentanés de la politique théologique, soit dans ses revers. Pour un parti aussi fier de sa prétendue cohésion, la possession du pouvoir devait sans doute rallier naturellement toute les nuances secondaires vers la réalisation fondamentale d'une doctrine dont on avait tant vanté la liaison et l'homogénéité. N'avons-nous pas vu, au contraire, pendant de longues années, les scissions les plus prononcées éclater successivement entre les subdivisions de plus en plus nombreuses de ce parti triomphant, et servir enfin d'instiniment immédiat à sa chute politique ? Malgré l'intime et évidente relation de leurs causes, les partisans du catholicisme et ceuxde la féodalité ne se sont-ils pas alors violemment séparés ? Parmi ces derniers, les défenseurs de l'aristocratie et ceux de la royauté ne se sont-ils pas mutuellement combattus ? En
(1) Cours, IV, 11 13.
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un mot, cette courte période n'a-t-elle point successivement reproduit, sous nos yeux, l'effective manifestation, irrécusable quoique sommaire, des mêmes principes essentids de discorde et de décomposition qui, lentement développés pendant les siècles antérieurs, avaient réellement déterminé l'irrévocable dissolution du système théologique et féodal ? Si, par impossible, un succès analogue venait à se renouveler, je ne crains pas d'affirmer que, malgré cette expérience formelle, des séparations beaucoup plus prononcées encore éclateraient nécessairement, et plus tôt, dans l'intérieur du parti rétrograde, par l'influence inévitable de l'incompatibilité chaque jour plus complète et mieux sentie de l'état social actuel avec l'ancien système politique, dont la véritable pensée générale tend même de plus en plus à s'effacer et à se perdre entièrement chez ses plus zélés partisans. Plus la politique théologique trouve aujourd'hui à se développer et à s'appliquer, plus elle engendre d'inconciliables subdivisions que dissimule le vague assentiment accordé à ses principes généraux, tant qu'ils sont contenus à l'état spéculatif : c'est, du point de vue scientifique, le symptôme ordinaire de toute théorie incompatible avec les faits (1). »
§ 4 Politique métaphysique
[La politique métaphysique, critique ou révolutionnaire ne résiste pas davantage à une pareille appréciation. Progressive tant qu'elle détruisait les vieilles formes théologiques, elle devient nuisible en tant qu'elle s'oppose à l'avènement d'un état social l'organique. Le fait que cette doctrine est devenue « directement hostile à sa destination primordiale, constitue le symptôme le moins équivoque de sa prochaine décadence inévitable ».)
« Sous quelque aspect qu'on l'envisage, l'esprit général de la métaphysique révolutionnaire consiste tou-
(1) Cours, IV, p. 17-19.
jours à ériger systématiquement en état normal et permanent la situation nécessairement exceptionnelle et transitoire qui devait se développer chez les nations les plus avancées, depuis que l'impuissance de l'ancien ordre politique à diriger désormais le mouvement social avait commencé à y devenir irrécusable, jusqu'à la manifestation suflisamment caractérisée d'un ordre nouveau. G)nsidérée dans son ensemble, cette doctrine, par une subversion directe et totale des notions politiques les plus fondamentales, représente le gouvernement comme étant, par sa nature, l'ennemi nécessaire de la société, contre lequel celle-ci doit se constituer soigneusement en état continu de suspicion et de surveillance, disposée sans cesse à restreindre de plus en plus sa sphère d'activité, afin d'empêcher ses empiétements, en tendant finalement à ne lui laisser d'autres attributions réelles que les simples fonctions de police générale, sans aucune participation essentielle à la suprême direction de l'action collective et du développement social. Mais, malgré l'exactitude évidente d'une telle appréciation, la doctrine critique serait trop imparfaitement jugée si cette négation systématique de tout véritable gouvernement, après avoir été regardée comme une suite inévitable de la décadence du régime ancien, n'était point envisagée aussi comme une condition temporairement indispensable à la pleine efficacité de la lutte qui devait préparer l'avènement du régime nouveau, ainsi que je l'expliquerai spécialement en analysant plus tard cette dernière phase historique de l'évolution sociale. Il est, sans doute, très déplorable que, pour remplir suffisamment cette condition préliminaire, l'esprit humain ait été forcé de concevoir comme absolue et indéfinie une doctrine qui, depuis qu'elle n'est plus exclusivement employée à la démolition de l'ancien ordre politique, tend ainsi de plus en plus à devenir un obstacle direct à toute vraie réorganisation. Néanmoins, ce grave inconvénient doit sembler, du point de vue philosophique, malheureusement inséparable de notre faible nature. Non seulement un tel caractère a dû spontané-
ment résulter de l'état nécessairement métaphysique où notre intelligence était alors enfermée ; mais, en outre, une opération sociale, dont l'accomplissement devait exiger deux ou trois siècles, aurait-elle pu, même dans l'état le plus avancé de la raison publique, ne point passer pour absolue et définitive, aux yeux du vulgaire ? Enfin, ce qu'il faut surtout considérer, c'est que, sans un tel attribut, la métaphysique révolutionnaire eût été nécessairement impuissante à remplir convenablement son office essentiel contre l'ancien système politique. Car la véritable nature du système nouveau étant profondément inconnue, si toute puissance directrice n'avait pas été, par une sorte de dogme formel, radicalement déniée au gouvernement, elle eût été, en réalité, inévitablement conservée ou rendue aux pouvoirs mêmes qu'il s'agissait de détruire, puisqu'ils prétendaient seuls à une semblable attribution, sans qu'on pût encore concevoir aucune meilleure manière de l'exercer (1). »
[Le principe fondamental de cette doctrine est'celui du libre examen, auquel tous les esprits adhèrent, plus ou moins explicitement.
Ce principe est appuyé parfois par les adversaires mêmes de la politique métaphjrsique. Mais quelque utile qu'il ait été, il est de nature essentiellement transitoire] :
« Quelque salutaire et même indispensable qu'ait été jusqu'ici, et que soit encore, à divers titres essentiels, ce grand principe de la doctrine critique, on ne saurait néanmoins douter, en l'examinant d'un point de vue vraiment philosophique, que non seulement il ne peut nullement constituer un principe organique, comme on a dû le croire d'abord par l'illusion naturelle d'une longue habitude, mais qu'il tend même directement désormais à opposer de plus en plus un obstacle systématique à
(l) Cours, IV, p. 25-26.
toute vraie réorganisation sociale, depuis que son activité destructive n'est plus essentiellement absorbée par 0 démolition, maintenant presque accomplie, de l'ancien ordre politique. Dans un cas quelconque, soit privé, soit pablic, l'état d'examen ne saurait être évidemment que provisoire, comme indiquant la situation d'esprit qui précède et prépare une décision finale, vers laquelle tend sans cesse notre intelligence, lors même qu'elle renonce à d'anciens principes pour s'en former de nouveaux. Prendre l'exception pour la règle, au point d'ériger en ordre normal et permanent l'interrègne passager qui accompagne inévitablement de telles transitions, c'est certainement méconnaître les nécessités les plus fondamentales de la raison humaine qui, par dessus tout, a besoin de points fixes, seuls susceptibles de rallier utilement ses efforts spontanés, et chez laquelle, par suite, le scepticisme momentanément produit par le passage plus ou moins difficile d'un dogmatisme à un autre constitue une sorte de perturbation maladive, qui ne saurait se prolonger sans de graves dangers au delà des limites naturelles de la crise correspondante. Examiner toujours, sans se décider jamais, serait presque taxé de folie dans la conduite privée. Comment la consécration dogmatique d'une semblable disposition, chez tous les individus, pourraitelle constituer la perfection définitive de l'ordre social, à l'égard d'idées dont la fixité est à la fois beaucoup plus essentielle et bien autrement difficile à établir ? N'est-il pas, au contraire, évident qu'une telle tendance est, par sa nature, radicalement anarchique, en ce que, si elle pouvait indéfiniment persister, elle empêcherait toute véritable organisation spirituelle ?
« Aucune association quelconque, n'eût-elle qu'une destination spéciale et temporaire, et fût-elle limitée à un très petit nombre d'individus, ne saurait réellement subsister sans un certain degré de confiance réciproque, à la fois intellectuelle et morale, entre ses divers membres,
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dont chacun éprouve le besoin continu d'une foule de notions à la formation desquelles il doit rester étranger, et qu'il ne peut admettre que sur la foi d'autrui. Par quella, monstrueuse exception cette condition élémentaire dé toute société, si clairement vérifiée dans les cas les plus simples, pourrait-elle être écartée envers l'association totale de l'espèce humaine, c'est-à-dire là même où le point de vue individuel est le plus profondément séparé du point de vue collectif, et où chaque membre doit être ordinairement le moins apte, soit par nature, ou par position, à entreprendre une juste appréciation des maximes générales indispensables à la bonne direction de son activité personnelle ? Quelque développement intellectuel qu'on puisse jamais supposer dans la masse des hommes, il est donc évident que l'ordre social demeurera toujours nécessairement incompatible avec la liberté permanente laissée à chacun, sans le préalable accomplissement d'aucune condition rationnelle, de remettre chaque jour en discussion indéfinie les bases mêmes de la société (1). »
[Il en est de même des autres dogmes de la politique révolutionnaire, celui de l'égalité par exemple, qui, après avoir été le meilleur instrument de lutte contre les anciennes inégalités, est devenu ensuite le pire obstacle à un nouveau classement social ; ou encore, celui de la souveraineté du peuple, indispensable pour ruiner les antiques tyrannies et nuisible parce qu'il met arbitrairement les supérieurs dans la dépendance de la multitude. La politique révolutionnaire aboutit à des contradictions : ainsi quand elle conduit à réclamer un retour à l'état primitif, ou quand elle fait effort pour établir la centralisation dans l'État.]
(1) Cours, IV, p. 28-33.
SECTION II La Crise sociale
§ !«'. La morale publique
[Du conflit des doctrines opposées, rétrograde, stationnaire et révolutionnaire, résulte une profonde anarchie morale et sociale qui appelle une réorganisation. Il faut en montrer les principaux éléments.]
« La plus universelle conséquence de cette fatale situation, son résultat le plus direct et le plus funeste, source première de tous les autres désordres essentiels, consiste dans l'extension toujours croissante et déjà effrayante, de l'anarchie intellectuelle, désormais constatée par tous les vrais observateurs, malgré l'extrême divergence de leurs opinions spéculatives sur sa cause et sa terminaison.
tt En vertu de leur complication supérieure, et par suite aussi de leur plus intime contact avec l'ensemble des passions humaines, les questions sociales devraient, par leur nature, encore plus scrupuleusement que toutes les autres, rester concentrées chez un petit nombre d'intelligences d'élite, que la plus forte éducation préliminaire, convenablement suivie d'études directes, aurait graduellement préparées à en poursuivre avec succès la diflBcile élaboration. Tel est du moins, à cet égard, avec une pleine évidence, le véritable état normal de l'esprit humain, pour lequel toute autre situation constitue réellement, pendant les époques révolutionnaires, une sorte de cas pathologique plus ou moins caractérisé, d'ailleurs provisoirement inévitable et même indispensable, comme je l'ai expliqué. Quels doivent donc être les profonds ravages de cette maladie sociale
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en un temps où tous les individus, quelque inférieure <jue puisse être leur intelligence, et malgré l'absence souvent totale de préparation convenable, sont indistinctement provoqués, par les plus énergiques situations, A trancher journellement, avec la plus déplorable légèreté, sans aucun guide et sans le moindre frein, les questions politiques les plus fondamentales ! »
« Ce qui caractérise le plus nettement, sous ce rapport, l'absence totale de principes généraux vraiment propres à. diriger convenablement nos pensées politiques, c'est la déplorable universalité de cette tendance anarchique, la funeste disposition des intelligences même les plus normales à se laisser entraîner, souvent par l'unique impulsion d'une vanité très blâmable, à l'apologie momentanée des plus pernicieux paradoxes.
« L'inévitable résultat général d'une semblable épidémie chronique a dû être, par une évidente nécessité, la démolition graduelle, maintenant presque totale, de la morale publique qui, peu appuyée, chez la plupart des hommes, sur le sentiment direct, a besoin, par dessus tout, que les habitudes en soient constamment dirigées par l'uniforme assentiment en volontés individuelles à des règles invariables et communes, propres à fixer, en chaque occasion, la vraie notion du bien public. Telle est la nature éminemment complexe des questions sociales que, même, sans aucune intention sophistique, le pour et le contre peuvent y être soutenus, sur presque tous les points, d'une manière extrêmement plausible ; car il n'y a pas d'institution quelconque, pour si indispensable qu'elle puisse être au fond, qui ne présente, en réalité, de graves inconvénients, les uns partiels, les autres passagers ; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre toujours, comme on sait, quelques avantages incontestables.
LA PHYSIQUE SOCIALB OIT SOCIOLOGIE llS
§ 2. Z.a morale privée
« La morale privée dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions générales que celles d'opinions fixement établies. Dans les cas les plus usuels, le sentiment naturel y parle sans doute bien plus fortement qu'à l'égard des relations publiques. En outre, l'adoucissement continu de nos mœurs, d'après un développement intellectuel plus commun, par un goût plus familier, ainsi qu'un plus juste sentiment des divers beaux-arts, l'amélioration graduelle des conditions à la suite des progrès toujours croissants de l'industrie humaine, ont dû puissamment contre-balancer, à cet égard, les influences désorganisatrices. Il faut d'ailleurs remarquer que ces influences, primitivement concentrées sur la vie politique proprement dite, n'ont dû se manifester que beaucoup plus tard et avec une moindre intensité, envers la morale domestique ou personnelle, dont enfin, les règles ordinaires, d'une démonstration plus faciles peuvent, par leur nature, supporter jusqu'à un certain point, sans d'aussi imminents périls, la libre irruption des analyses individuelles. Toutefois, le temps est désormais venu où ces inévitables aberrations, jusqu'alors essentiellement dissimulées, commencent à développer éminemment leur dangereuse activité (1). »
[Les symptômes de la désorganisation sociale abondent ; un des plus graves consiste peut-être dans la prépondérance accordée au point de vue matériel, dans toutes les questions politiques; il en résulte qu'au lieu d'être réorganisatrices les politiques ne procèdent que par « tâtonnements empiriques et règlent par l'ordre temporel ce qui dépend surtout de l'ordre spirituel. On croit aboutir à une réforme viable en modifiant les choses, alors qu'il faut d'abord agir sur les intelligences.]
(1) Cours, IV, p. 61-70.
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