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SECTION III

La Noavelle politique

§ 1er, Destination sociale du positivisme

[le positivisme, en soumettant les faits sociaux à la discipline scientifique se montre apte à réorganiser les sociétés. Il répond directement aux besoins de notre époque] :

a La philosophie théologique et la philosophie métaphysique ayant seules librement entrepris jusqu'ici d'opérer la réorganisation politique des sociétés modernes, de manière à constater pleinement, d'après l'ensemble des explications précédentes, et par la voie expérimentale, et par une analyse rationnelle, leur profonde inanité nécessaire à l'égard d'une telle destination, il s'ensuit évidemment : ou que le problème ne comporterait réellement aucune solution, ce qui serait absurde à penser ; ou qu'il ne nous reste plus qu'à recourir à la philosophie positive, puisque l'esprit humain a désormais vainement épuisé, en essais surabondants, toutes les autres voies intellectuelles, à moins qu'on parvînt à créer un quatrième mode fondamental de philosopher, utopie trop extravagante pour mériter la moindre discussion.

0 L'inévitable ascendant graduel d'une semblable doctrine sociale résultera surtout de sa parfaite cohérence logique dans l'ensemble de ses applications, propriété éminemment caractéristique, dont je ne saurais trop recommander la considération prépondérante comme pouvant, mieux qu'aucune autre, lier intimement le point de vue politique au point de vue scientifique. Directement appliquée à l'état présent de la civilisation, la politique positive en embrassera simultanément tous les aspects essentiels, et fera cesser enfin cette déplorable opposition actuelle, ci-dessus appréciée, entre les deux ordres généraux de nécessités sociales, dont la commune satisfaction

dépendra dès lors d'un même principe. Non seulement la politique contemporaine prendra désormais par là, dans toutes ses diverses parties, un caractère homogène et rationnel qui semble aujourd'hui radicalement impossible : mais, en outre, on reconnaîtra, j'espère, avec une pleine évidence, que la même conception, qui aura ainsi complètement coordonné le présent, l'aura aussi profondément rattaché à l'ensemble du passé, de manière à établir directement une exacte harmonie générale dans le système total des idées sociales, en faisant spontanément ressortir l'uniformité fondamentale de la vie collective de l'humanité ; car cette conception ne pourra, par sa nature, être transportée à l'état social actuel, qu'après avoir préalablement subi l'épreuve générale, non moins décisive qu'indispensable, d'expliquer, sous le même point de vue, la suite continue des principales transformations antérieures de la société. Il importe de noter ici cette nouvelle condition, sans laquelle aucune vraie philosophie politique ne saurait évidemment exister, et qui, néanmoins, est si hautement négligée par toutes les écoles actuelles.

0 Cette subordination rationnelle de l'humanité à une même loi fondamentale de développement continu, qui représente l'évolution actuelle, quelle qu'en soit l'impoitance prépondérante, comme le résultat nécessaire de la suite graduelle des transformations antérieures, constituera certainement une propriété exclusive et spontanée de la nouvelle philosophie politique qui se bornera, sous ce rapport, à étendre enfin aux phénomènes sociaux l'esprit général qui déjà domine à l'égard de tous les autrt^s phénomènes naturels. Pour achever d'apprécier sommairement la cohérence et l'homogénéité qui devront inévitablement caractériser cette philosophie, il suffît de remarquer, en dernier lieu, que, en même temps qu'elle établira ainsi, soit au présent, soit au passé, la plus parfaite liaison dans le système entier des diverses notions sociales, elle rattachera ce système, d'une manière aussi

directe qu'indissoluble, à l'ensemble total de la philosophie naturelle qui, dès lors complétée par cette indispensable extension, réalisera désormais un état permanent et définitif d'unité intellectuelle jusqu'alors essentiellement chimérique, où tous les divers ordres principaux de conceptions humaines, irrévocablement soumis à une même méthode fondamentale, présenteront, envers tous les phénomènes possibles, une suite rationnelle de lois homogènes, qu'une rigoureuse hiérarchie scientifique ne cessera point de coordonner exactement. »

^ 2. La philosophie positive et Vidée d'ordre

[Envisagée quant à l'ordre d'abord, quant au progrès ensuite, la philosophie sociale positive manifestesa supériorité.]

« Considérée surtout quant à l'ordre, la politique positive n'aura, sans doute, jamais besoin d'aucune apologie directe, pour quiconque aura suffisamment apprécié, d'après l'ensemble des parties antérieures de ce Traité, quelle est, à cet égard, la tendance nécessaire d'une telle philosophie, à quelque catégorie d'idées qu'elle s'applique. La science réelle, envisagée du point de vue le plus élevé, n'a, en effet, d'autre but général, que d'établir et de fortifier sans cesse l'ordre intellectuel qui, on ne saurait trop le rappeler, est la première base indispensable de tout ordre véritable.

« A l'égard des idées politiques, l'expérience a désormais suffisamment proiivé que la méthode positive peut seule aujourd'hui discipliner réellement des intelligences devenues de plus en plus rebelles à l'autorité des hypothèses métaphysiques, aussi bien qu'à l'emploi des fictions théologiques. Ne voyons-nous pas, au contraire, ce même esprit actuel, si vainement accusé de tendre au scepticisme absolu, accueillir toujours, avec un avide empressement, la moindre apparence de démonstration positive, lors même qu'elle est encore

prématurée ? Pourquoi en serait-il autrement envers les notions sociales, où le besoin de fixité doit être certes encore mieux senti si, en effet, elles peuvent enfin être dominées par l'esprit positif ?

« Ayant mis en pleine évidence que l'état présent des sociétés modernes ne saurait immédiatement comporter de toute nécessité que des institutions purement provisoires, la politique positive tendra spontanément ainsi à détourner des divers pouvoirs existants, et, à plus forte raison, de leurs titulaires quelconques, l'attention si exagérée que leur accorde encore l'opinion générale, pour concentrer, au contraire, tous les efforts principaux sur une sage rénovation fondamentale des idées sociales, et par suite des mœurs publiques. »

§ 3. La philosophie positioe et Vidée de progrès

[Relativement au progrès, la politique positive est seule capable de l'assurer en organisant scientiflquemeat les idées de la politique révolutionnaire. Un exemple pratique, relatif à la condition des classes ouvrières, le fera nettement sentir] :

0 La seule idée de progrès qui soit réellement propre à la politique révolutionnaire consiste dans la pleine extension continue de la liberté, c'est-à-dire, en termes plus positifs, dans l'essor graduel des facultés humaines ; ce qui constitue surtout une notion négative, en rappelant essentiellement une suppression croissante des diverses résistances. Or, même en ce sens restreint, la supériorité nécessaire de la politique positive ne saurait, ce me semble, être contestée. Car la vraie liberté ne peut consister, sans doute, qu'en une soumission rationnelle à la seule prépondérance, convenablement constatée, des lois fondamentales de la nature, à l'abri de tout arbitraire commandement personnel.

« Tant que les phénomènes politiques ne seront point, à l'exemple de tous les autres, rattachés à d'invariables

lois naturelles et qu'ils continueront à être essentiellement rapportés à des volontés quelconques, soit divines, soit même humaines, l'arbitraire ne saurait être vraiment exclu des divers règlements sociaux ; et, par conséquent, malgré tous les artifices constitutionnels, la liberté resrera forcément illusoire et précaire, à quelque volonté qu'on prétende d'ailleurs appliquer notre obéissance journalière. Je reviendrai, naturellement plus tard, sur cette importante considération. Mais n'est-il pas, dès ce moment, évident que la liberté absolue, dont la métaphysique révolutionnaire a doté aujourd'hui notre intelligence, ne lui sert finalement, en réalité, qu'à courir sans cesse d'une ab.erration à une autre, sous l'audacieux ascendant, momentanément irrésistible, des esprits les moins compétents ? La politique positive pourra seule, en établissant de vrais principes sociaux, empêcher enfin ce déplorable entraînement et substituer de plus en plus l'empire des convictions réelles à celui des volontés arbitraires ; de telle sorte que, à cet égard, comme à tant d'autres, le besoin du progrès et celui de l'ordre seront spontanément confondus dans une commune satisfaction.

« Sous le point de vue pratique le plus étendu, on ne saurait méconnaître les puissantes ressources, nécessaires quoique indirectes, que la nouvelle philosophie politique doit graduellement présenter à l'amélioration fondamentale de la condition sociale des classes inférieures, qui constitue certainement la plus grave difficulté de la politique contemporaine. La politique révolutionnaire, qui seule a servi d'organe jusqu'ici à cette partie du problème social, n'a pu l'envisager encore que sous le point de vue insurrectionnel. Toute sa solution se réduit essentiellement d'ailleurs à déplacer la difficulté, en ouvrant artificiellement une issue plus ou moins large aux plus actives ambitions populaires ; et c'est aussi ce que projette, à son imitation, la politique stationnaire, à cela près de la circonspection exagérée qui la caractérise habituellement. Mais cet irrationnel expédient,

quelle que puisse être sa nécessité provisoire, laisse évidemment tout à fait intacte la question principale : une telle satisfaction, procurée à un petit nombre d'individus, ordinairement devenus ainsi les déserteurs de leur classe, ne saurait, à la longue, aucunement apaiser les justes plaintes des masses, dont la condition générale ne reçoit ainsi aucune' amélioration décisive, à moins qu'on ne veuille décorer de ce nom les espérances, chimériques pour la plupart des individus, qu'entretient sans cesse l'appât dérisoire de cette sorte de jeu ascensionnel, non moins trompeur que tout autre jeu. Il est même incontestable qu'en développant des désirs démesurés, dont la commune satisfaction est impossible, en stimulant la tendance, déjà trop naturelle aujourd'hui, au déclassement universel, on ne décharge ainsi le présent qu'en aggravant beaucoup l'avenir, en suscitant de nouveaux et puissants obstacles à toute vraie réorganisation sociale. . . La masse de notre espèce étant évidemment destinée, d'après une insurmontable fatalité, à rester indéfiniment composée d'hommes vivant d'une manière plus ou moins précaire, des fruits successifs d'un travail journalier, il est clair que le vrai problème social consiste, à cet égard, à améliorer la condition fondamentale de cette immense majorité, sans la déclasser nullement et sans troubler l'indispensable économie générale. Mais une telle manière de concevoir la question est exclusivement réservée, par sa nature, à la politique positive, envisagée comme présidant à la classification findale es sociétés modernes. (1) »

[Tout ce que les doctrines politiques anciennes renferment de provisoirement indispensable sera finalement absorbé et élaboré par le positivisme, mais il n'est pas douteux que ce soit la politique révolutionnaire qui lui fournisse le plus. Le positivisme doit réaliser l'unité intellectuelle et morale du genre humain, ce qu'aucune des doctrines qui l'ont tenté (et que Comte examine dans sa quarante-septième leçon) n'a pu réaliser.]

'î) Cours, IV, p. 90-112.

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SECTION IV De la Méthode en Sociologie

[Ce sont plutôt des considérations relatives à la science aile-même qu'à la méthode proprement dite que nous allons donner ici, avec ces extraits de la quarantehuitième leçon. La justification de ce procédé est expliquée par Comte lui-même] :

« Dans toute science réelle, les conceptions relatives à la méthode proprement dite sont, parleur nature, essentiellement inséparables de celles qui se rapportent directement à la doctrine elle-même. Plus les phénomènes deviennent complexes et spéciaux, moins il est possible de séparer utilement la méthode d'avec la doctrine, puisque ces modifications acquièrent alors une intensité plus prononcée et une plus grande importance. C'est surtout dans l'étude des phénomènes sociaux que la vraie notion fondamentale de la méthode ne peut effectivement résulter aujourd'hui que d'une première conception rationnelle de l'ensemble de la science, en sorte que les mêmes principes paraissents'y rapporter alternativement ou à la méthode ou à la doctrine, suivant l'aspect sous lequel on les y considère (1) ».

§ l**. Caractères généraux de la méthode positive en sociologie

[La politique théologico-métaphysique se signale par la prédominance de l'imagination sur la raison et par la prépondérance de l'esprit d'absolu. La phisolophie sociale positive offre les caractères rigoureusement inverses.]

« La philosophie positive est d'abord, en effet, profondément caractérisée, en un sujet quelconque, par cette

(1) Oovin, IV, p. 151-2.

subordination nécessaire et permanente de l'imagination il l'observation, qui constitue surtout l'esprit scientifique proprement dit, en opposition à l'esprit théologique ou métaphysique. Quoiqu'une telle philosophie offre, sans doute, à l'imagination humaine le champ le plus vaste et le plus fertile, comme nous l'a si hautement témoigné l'appréciation rationnelle des diverses sciences fondamentales, elle l'y restreint cependant sans cesse à découvrir ou à perfectionner l'exacte coordination de l'ensemble des faits observés ou les moyens d'entreprendre utilement de nouvelles explorations. C'est une semblable tendance habituelle à subordonner toujours les conceptions scientifiques aux faits dont elles sont seulement destinées à manifester la liaison réelle, qu'il s'agit, avant tout, d'introduire enfin dans le système des études sociales, où les observations vagues et mal circonscrites n'offrent encore aux raisonnements vraiment scientifiques aucun fondement suffisant, et sont, d'ordinaire, arbitrairement modifiées elles-mêmes au gré d'une imagination diversement stimulée par des passions ■éminememnt mobiles. »

[Toutes les sciences ont été à un moment donné plongées dans le même état ; la sociologie y reste plus longtemps à cause de sa complexité, mais ce n'est qu'un stage, et rien ne s'oppose à ce qu'elle reçoive la régénération philosophique déjà éprouvée par les autres.]

« Si, au lieu de considérer ainsi l'esprit général delà philosophie positive relativement au mode fondamental de procéder, on l'envisage maintenant quant au caractère •essentiel des conceptions scientifiques, on peut reconnaître aisément que, conformément à notre première indication comparative, cette philosophie se distingue alors principalement de la philosophie théologico-métaphysique par une tendance constante et irrésistible à rendre nécessairement relatives toutes les notions qui, d'abord, étaient, au contraire, nécessairement absolues. Ce passage inévitable de l'absolu au relatif constitue, en effet,

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l'un des plus importants résultats philosophiques de chacune des révolutions intellectuelles qui ont succesivement conduit les divers ordres de nos spéculations de l'état purement théologique ou métaphysique à l'état vraiment scientifique. Du point de vue purement scientifique, et en écartant toute idée d'application, on peut même regarder, ce me semble, un tel contraste général entre le relatif et l'absolu comme la manifestation la plus décisive de l'antipathie fondamentale qui sépare si profondément la philosophie moderne d'avec l'ancienne. . . En sorte que le caractère relatif des conceptions scientifiques est nécessairement inséparable de la vraie notion des lois naturelles. . . Or, il serait superflu d'insister beaucoup pour constater aujourd'hui que cet esprit absolu caractérise encore essentiellement l'ensemble des spéculations sociales.

« On ne risquera donc nullement de tomber dans un dangereux scepticisme en détruisant irrévocablement cet esprit absolu qui caractérise si déplorablement aujourd'hui l'enfance prolongée de la science sociale, pourvu que ce ne soit, comme en tout autre cas, que le résultat spontané du passage nécessaire de cette science finale à l'état vraiment positif (1). »

§ 2. Les lois et la prévision rationnelle en sociologie

[Les philosophes et les politiques, même les mieux j intentionnés, ont une invincible répugnance à concevoir

les phénomènes sociaux comme soumis à des lois naturelies, limitant l'arbitraire de l'action politique et lui assignant des règles fondamentales. Or la notion de lois sociales naturelles est capitale dans la sociologie positive.]

« Il n'y a donc réellement désormais, en philosophie politique, d'ordre et d'accord possibles qu'en assujettissant

(1) Cours, IV, p. 156-158.

les phénomènes sociaux, de la même manière que tous les autres, à d'invariables lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque époque, à l'abri de toute grave incertitude, les limites fondamentales et le caractère essentiel de l'action politique proprement dite : en un mot, en introduisant à jamais dans l'étude générale des phénomènes sociaux ce même esprit positif, qui déjà a successivement régénéré et discipliné tous les autres genres des spéculations humaines, dont l'état primitif n'avait pas été, au fond, plus satisfaisant.

« Afin de résumer utilement l'ensemble de ces indications préliminaires sur les conditions fondamentales que doit inévitablement remplir l'esprit général de la sociologie positive, il suffit enfin d'y appliquer directement aussi le principe de la prévision rationnelle, que j'ai tant présenté, envers toutes les parties antérieures de la philosophie naturelle, comme constituant le plus irrécusable critérium de la positivité scientifique. On peut donc, sous ce dernier point de vue, réduire ici la difiûculté fondamentale à concevoir régulièrement désormais les phénomènes sociaux comme aussi susceptibles de prévision scientifique que tous les autres phénomènes quelconques, entre les limites de précision d'ailleurs compatibles avec leur complication supérieure, suivant la règle générale établie, à cet égard, dès le début de ce Traité. .. La seule pensée d'une prévision rationnelle suppose donc, avant tout, que l'esprit humain a définitivement abandonné, en philosophie politique, la région des idéalités métaphysiques, pour s'établir à jamais sur le terrain des réalités observées, par une systématique subordination, directe et continue, de l'imagination à l'observation ; elle exige, avec une autorité non moins évidente, que les conceptions politiques cessent d'être absolues pour devenir constamment relatives à l'état régulièrement variable de la civilisation humaine, afin que les théories, pouvant toujours suivre le cours naturel des faits, permettent de les prévoir réellement ; enfin, elle implique aussi, de toute nécessité.

l'inévitable limitation permanente de l'action politique d'après des lois exactement déterminées, puisque, s'il en était autrement, la série générale des événements sociaux, toujours exposée à de profondes perturbations inspirées par l'accidentelle intervention prépondérante du législateur, soit divin, soit humain, ne pourrait être aucunement prévue avec une sécurité vraiment scientifique (1). »

§ 3. Uobjet et le caractère des lois sociologiques

[Avant d'exposer, dans la partie consacrée à la philosophie de l'histoire, le contenu des lois sociologiques, il faut en indiquer le sujet et le caractère ; elles sont de deux sortes : statiques et dynamiques, c'est-àdire relatives aux conditions d'existence de la société et à celles de son mouvement continu ; la même distinction divise la biologie, en anatomie et physiologie. Voici les avantages de cette décomposition] :

«Pour mieux caractériser cette indispensable décomposition élémentaire, et afin d'en indiquer, dès ce moment, la portée pratique, je crois essentiel, avant de passer outre, de noter ici qu'un tel dualisme scientifique correspond, avec une parfaite exactitude, dans le sens politique proprement dit, à la double notion de l'ordre et du progrès, qu'on peut désormais regarder comme spontanément introduite dans le domaine général de la raison publique. Car il est évident que l'étude statique de l'organisme social doit coïncider, au fond, avec la théorie positive de l'ordre, qui ne peut, en effet, consister essentiellement qu'en une juste harmonie permanente entre les diverses conditions d'existence des sociétés humaines : on voit, de même, encore plus sensiblement, que l'étude dynamique de la vie collective de l'humanité constitue nécessairement la théorie positive du progrès social qui, en écartant toute vaine pensée de perfectibilité absolue et illimitée, doit naturellement se réduire à la simple notion

(1) Cours, IV, p. 163-2.

de ce développement fondamental. En donnant, à la fois, plus d'intérêt et de clarté à la conception spéculative, plus de noblesse et de consistance à la considération pratique, ce double rapprochement, dont l'heureuse spontanéité ne saurait être contestée, me semble éminemment propre à manifester, d'une manière irrécusable, dès l'origine de la nouvelle philosophie politique, la correspondance générale et continue entre la science et l'application. . . Le sujet permanent de la science pourra être ainsi considéré, en philosophie politique, comme radicalement conforme à l'objet fondamental de l'art : les mêmes relations y étant envisagées sous deux points de vue distincts, mais pleinement équivalents, avec les seules différences naturelles de l'abstrait au concret, et de la spéculation à l'action. Une science qui, au fond, aura constamment en vue, d'après ces explications, l'étude positive des lois réelles de l'ordre et du progrès, ne saurait être taxée d'une présomptueuse témérité spéculative, parles hommes d'action doués de quelque portée intellectuelle, loi-squ'elle prétendra pouvoir seule fournir les véritables bases rationnelles de l'ensemble des moyens pratiques applicables à la satisfaction effective de ce double besoin social : cette correspondance nécessaire finira, sans doute, par être jugée essentiellement analogue à l'harmonie générale désormais unanimement admise en principe, quoique fort imparfaitement développée encore, entre la science biologique et le système des arts qui s'y rapportent, surtout l'art médical. »

§ 5. Les lois de statique sociale

« Le vrai principe philosophique qui leur est propre me semble directement consister dans la notion générale de cet inévitable consensus universel qui caractérise les phénomènes quelconques des corps vivants et que la vie sociale manifeste nécessairement au plus haut degré. Ainsi conçue, cette sorte d'anatomie sociale, qui constitue la sociologie statique, doit avoir pour objet permanent

l'étude positive, à la fois expérimentale et rationnelle, des actions et réactions mutuelles qu'exercent continuellement les unes sur les autres toutes les diverses parties quelconques du système social, en faisant scientifiquement autant que possible, abstraction provisoire du mouvement fondamental qui les modifie toujours graduellement. Sous ce premier point de vue, les prévisions sociologiques, fondées sur l'exacte connaissance générale de ces relations nécessaires, seront proprement destinées à conclure les unes des autres, en conformité ultérieure, avec l'observation directe, les diverses indications statiques relatives à chaque mode d'existence sociale, d'une manière essentiellement analogue, à ce qui se passe habituellement aujourd'hui en anatomie individuelle. Zet aspect préliminaire de la science politique suppose donc évidemment, de toute nécessité, que, contrairement aux habitudes philosophiques actuelles, chacun des nombreux éléments sociaux, cessant d'être envisagé d'une manière absolue et indépendante, soit toujours exclusivement conçu comme relatif à tous les autres, avec lesquels une solidarité fondamentale doit sans cesse le combiner intimement. Il serait, à mon gré, superflu de faire expressément ressortir ici la haute utilité continue d'une telle doctrine sociologique : car elle doit d'abord servir, évidemment, de base indispensable à l'étude définitive du mouvement social, dont la conception rationnelle suppose préalablement la pensée continue de la conservation indispensable de l'organisme correspondant ; mais, en outre, elle peut être, par elle-même, immédiatement employée à suppléer souvent, du moins provisoirement, à l'observation directe qui, en beaucoup de cas, ne saurait avoir lieu constamment pour certains éléments sociaux, dont l'état réel pourra néanmoins se trouver ainsi suffisamment apprécié, d'après leurs relations scientifiques avec d'autres déjà connus (1 ). »

[Cette solidarité, ce coRsensus spontané des éléments de la société, dont la notion est si importante en

(1) Cours, IV, 167-171.

sociologie, commence à être reconnu. Il a toujours existé, et même dans les sociétés les plus anarchiques, les institutions ont été conformes à l'état de la civilisation. Cette idée du consensus social est de la plus haute importance en ce qui concerne l'élaboration de la méthode sociologique.]

« Cette conception élémentaire du consensus social a pour destination essentielle de déterminer immédiatement avec une autorité et une spontanéité remarquables l'un des principaux caractères de la méthode sociologique, celui de tous peut-être suivant lequel elle modifie le plus intimement, d'après la nature des phénomènes correspondants, l'ensemble de la méthode positive. En effet, puisque les phénomènes sociaux sont ainsi profondément connexes, leur étude réelle ne saurait donc être jamais rationnellement séparée ; d'où résulte l'obligation permanente, aussi irrécusable que directe, de considérer toujours simultanément les divers aspects sociaux, soit en statique sociale, soit, par suite, en dynamique. Chacun d'eux peut, sans doute, devenir isolément le sujet préliminaire d'observations propres, et il faut bien qu'il en soit ainsi à un certain degré, pour alimenter la science de matériaux convenables. Mais cette nécessité préalable ne s'applique même, en parfaite rigueur, qu'à la seule époque actuelle, où il s'agit de la première ébauche de la science, forcée d'employer d'abord, avec les précautions indispensables, les incohérentes observations qui ont dû résulter, à toute autre intention, des irrationnelles recherches antérieures. Quand la fondation de la science sera suffisamment avancée, la corrélation fondamentale des phénomènes servira, sans doute, de principal guide habituel dans leur exploration directe, comme je l'expliquerai spécialement ci-dessous. En tout cas, abstraction faite ici du mode propre d'observation immédiate, il est incontestable que, d'après cette solidarité nécessaire qui caractérise un tel sujet, aucun phénomène social, préalablement exploré par un moyen quelconque, ne saurait être utilement introduit dans la science tant qu'il reste

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conçu d'une manière isolée : et cela non seulement sous le point de vue statique, où l'harmonie sociale est toujours directement considérée, mais aussi dans l'étude même du mouvement social, où le consensus, pour être moins immédiat, n'est pas, en réalité, moins prépondérant, ainsi que nous allons le reconnaître. Toute étude isolée des divers éléments sociaux est donc, par la nature de la science, profondément irrationnelle, et doit demeurer essentiellement stérile, à l'exemple de notre économie politique, fût-elle même mieux cultivée.

a Sans doute, la science sociale pourra être un jour rationnellement subdivisée avec utilité à un certain degré, mais nous ne pouvons nullement savoir aujourd'hui en quoi consistera cette division ultérieure, puisque son vrai principe ne doit résulter que du développement graduel de la science, laquelle ne saurait être fondée maintenant que d'après une étude d'ensemble ... Il y aurait même un vrai danger philosophique à vouloir, dès ce moment, réaliser, à titre de décomposition permanente du travail, la distinction indispensable entre l'état statique et l'état dynamique, malgré son évidente rationalité et son usage continu... Il est donc incontestable que des conceptions et des études d'ensemble peuvent seules convenablement concourir aujourd'hui à la fondation directe de la sociologie positive, soit statique, soit dynamique et que les travaux y doivent ensuite descendre graduellement à une spécialité croissante, en considérant toujours l'étude des éléments comme essentiellement dominée par celle du système, dont la notion générale de plus en plus nette devra continuellement fournir le principal éclaircissement de chaque aspect partiel, sauf d'inévitables réactions secondaires (1 ). »

[Cette nécessité de procéder de l'ensemble aux parties n'est pas particulière à la sociologie, quoi qu'elle s'y exerce avec le plus de force : la biologie la connaît aussi.]

(1) Céurs, IV, p. 185-6.

LA PHYSIQUE SOCIALE OU SOCIOLOGIE l3l

§ 5 Lois de dynamique sociale

[Les lofs dynamiques sont celles qui font le mieux ressortir le caractère propre de la sociologie, en mettant en relief l'idée du développement continu de l'humanité.]

« Cela posé, le véritable esprit général de la sociologie dynamique consiste à concevoir chacun de ces états sociaux consécutifs comme le résultat nécessaire du précédent et le moteur indispensable du suivant, selon le lumineux axiome du grand Leibnitz : Le présent est gros de l'avenir. La science a dès lors pour objet, sous ce rapport, de découvrir les lois constantes qui régissent cette continuité, et dont l'ensemble détermine la marche fondamentale du développement humain. En un mot, la dynamique sociale étudie les lois de la succession, pendant que la statique sociale cherche celles de la coexistence : en sorte que l'application générale de la première soit proprement de fournir à la politique pratique la vraie théorie du progrès en même temps gue la seconde forme spontanément celle de l'ordre; ce qui ne doit pas laisser le moindre doute rationnel sur l'aptitude nécessaire d'une telle combinaison philosophique à satisfaire convenablement au double besoin fondamental des sociétés actuelles.

« D'après une telle définition, la dynamique sociale se présente directement avec un pur caractère scientifique, qui permettrait d'écarter comme oiseuse la controverse si agitée encore sur le perfectionnement humain ... Il serait facile, à mon gré, de traiter la physique sociale tout entière sans employer une seule fois le mot de perfectionnement, en le remplaçant toujours par l'expression simplement scientifique de développement, qui désigne, sans aucune appréciation morale, un fait général incontestable. Il est même évident qu'une telle notion abstraite n'est point, par sa nature, exclusivement propre à la sociologie, et qu'elle existe déjà, d'une manière essentielle-

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ment analogue, dans l'étude de la vie individuelle, oîli les biologistes en font un usage continuel . . .

« Il sera facile de constater, sous quelque aspect qu'on envisage la société, que ses modifications successives sont toujours assujetties à un ordre déterminé, dont l'explication rationnelle, d'après l'étude de la nature humaine, est déjà possible en un assez grand nombre de cas pour que, dans les autres, on puisse espérer de l'apercevoir ultérieurement. Cet ordre présente d'ailleurs une fixité remarquable, que manifeste essentiellement l'exacte comparaison des développements parallèles, observés chez les populations distinctes et indépendantes, comme chacun peut aisément en retrouver des exemples caractéristiques, dontles principaux seront d'ailleurs spontanément appréciés dans la partie historique de ce volume. Puis donc que, d'une part, l'existence du mouvement social est désormais incontestable, et que, d'une autre part, la succession des divers états de la société ne se fait, sous aucun rapport, dans un ordre arbitraire, il faut bien regarder, de toute nécessité, ce grand phénomène continu comme soumis à des lois naturelles aussi positives, quoique plus compliquées, que celles de tous les autres phénomènes quelconques, à moins d'employer l'artifice théologique d'une providence permanente, ou de recourir à la vertu mystique des entités métaphysiques. Il n'y a point, en effet, d'autre alternative intellectuelle : aussi est-ce seulement sur la catégorie des phénomènes sociaux que devra réellement se terminer, dans notre siècle, la lutte fondamentale directement établie depuis trois siècles entre l'esprit positif et l'esprit théologico -métaphysique. A jamais chassées successivement de toutes les autres classes de spéculations humaines, du moins en principe, la philosophie théologique et la philosophie métaphysique ne dominent plus maintenant que dans le système des études sociales : c'est de ce dernier domaine qu'il s'agit enfin de les exclure aussi ; ce qui doit surtout résulter de la conception fondamentale du mouvement social comme soumis nécessairement à d'invariables lois

naturelles, au lieu d'être régi par des volontés quelconques (1 ) ».

[Ce développement continu de l'humanité est particulièrement facile à saisir dans l'histoire des populations étendues et de civilisation avancée. Le développement de l'humanité, en fait, en est un perfectionnement, mais c'est là une question que la théorie scientifique de la sociologie n'a pas à examiner ; toutefois, elle doit considérer que ce progrès est un résultat spontané de ce développement.]

« Pour achever ici de caractériser sommairement cette conception préliminaire du développement humain, qui constitue le sujet propre de toute sociologie dynamique, j'y dois encore signaler, sous un dernier point de vue, la disposition générale qu'elle doit spontanément produire à toujours conisdérer l'état social, envisagé sous tous ses divers aspects principaux, comme ayant été essentiellement aussi parfait, à chaque époque, que le comportait l'âge correspondant de l'humanité, combiné avec le système co-relatif des circonstances quelconques sous l'empire desquelles s'accomplissait son évolution actuelle.

a Pas plus dans un cas que dans l'autre, il ne s'agit ainsi de causes finales, ni de direction providentielle quelconque. C'est toujours, pour le mouvement, comme nous l'avons déjà reconnu pour l'existence, la simple suite nécessaire de cet ordre spontané, résultant d'invariables lois naturelles, envers tous les phénomènes possibles, et qui seulement doit se manifester d'une manière moins régulière, mais pareillement inévitable, à l'égard des phénomènes sociaux, soit statiques, soit dynamiques, en vertu de leur complication supérieure. Le même principe doit, sans doute, directement exclure aussi, à ce nouveau sujet, cette irrationnelle accusation d'optimisme prétendu, sur laquelle je me suis déjà suffisamment expliqué en ce qui concerne la statique sociale, et qui, certes, n'est pas ici moins étrange. Ce serait sans doute attribuer aux mesures

(1) Cours, IV, p. 192-196.

politiques proprement dites une puissance inintelligible, radicalement contraire à l'ensemble des observations que de leur attribuer principalement les progrès sociaux. Puisque donc le perfectionnement effectif résulte surtout du développement spontané de l'humanité, comment pourrait-il, à chaque époque, n'être pas essentiellement ce qu'il pouvait être d'après l'ensemble de la situation (1). »

[Cela n'exclut pas cependant la possibilité des aberrations humaines, ni le droit pour l'historien de les juger, ni celui, pour le sociologue, d'édifier une théorie positive de l'intervention humaine en histoire. L'action politique a cependant ses limites ; les indiquer, c'est préciser la véritable nature des lois dynamiques] :

« Sous ce point de vue principal, on doit préalablement concevoir les phénomènes sociaux comme étant, de toute nécessité, en vertu même de leur complication supérieure, les plus modifiables de tous, d'après la loi philosophique que j'ai démontrée à cet égard dans les deux volumes précédents. Ainsi, l'ensemble des lois sociologiques comporte naturellement des limites de variations plus étendues que ne le permet même le système des lois biologiques proprement dites, et, à plus forte raison, celui des lois chimiques, ou physiques, ou surtout astronomiques. Si donc, parmi les diverses causes modificatrices, l'intervention humaine occupe le même rang d'influence proportionnelle, comme il est naturel de le supposer d'abord, son influence devra donc être, en effet, plus considérable dans le preimer cas que dans un autre, malgré toute apparence contraire... Mais quoique les modifications produites par des causes quelconques soient ainsi nécessairement plus grandes, dans l'ordre des phénomènes politiques qu'envers des phénomènes plus simples et moins variés, elles ne sauraient cependant s'élever jamais, là comme ailleurs et même plus qu'ailleurs, au-dessus de la nature de pures modifications,

(1) Cours, IV, p. 203-4.

c'est-à-dire qu'elles demeurent toujours subordonnées aux lois fondamentales, soit statiques, soit dynamiques qui règlent l'harmonie constante des divers éléments sociaux et la filiation continue de leurs variations successives. Il n'y a pas d'influence perturbatrice, soit extérieure, soit humaine, qui puisse faire coexister, dans le monde politique réel, des éléments antipathiques ni altérer à aucun titre les vraies lois naturelles du développement de l'humanité... Appliqué au monde politique, cet indispensable principe de philosophie positive y montre, en général, que, sous le rapport statique, les diverses varitations possibles n'y sauraient jamais consister que dans l'intensité plus ou moins prononcée des différentes tendances spontanément propres à l'ensemble de chaque situation sociale, envisagée d'un point de vue quelconque, mais sans que rien ne puisse, en aucun cas, empêcher ni produire ces tendances respectives, ni, en un mot, les dénaturer : de même sous le rapport dynamique, l'évolution fondamentale de l'humanité devra être ainsi conçue comme seulement modifiable, à certains degrés déterminés, quant à sa simple vitesse, mais sans aucun renversement quelconque dans l'ordre fondamental du développement continu, et sans qu'aucun intermédiaire un peu important puisse être entièrement franchi (1). »

[Ainsi doivent être dissipées sans retour les ambitieuses illusions relatives à l'action indéfinie de l'homme sur la civilisation; par l'étude des lois statiques et dynamiques, l'art social deviendra systématique et utilisera les vraies relations qui lient entre eux les fsùts sociaux.]

§ 6. Les instruments de la méthode sociologique.

[Parmi les divers moyens d'exploration dont dispose la sociologie, les uns lui sont propres, les autres dérivent de ses relations avec les autres sciences. L'examen

(1) Cours, IV, p. 206-209.

de la position encyclopédique de la sociologie, qui remplira la section suivante nous éclairera sur les seconds ; le présent paragraphe est uniquement consacré aux premiers.]

« En sociologie, comme en biologie, l'exploration scientifique emploie concurremment les trois modes fondamentaux que j'ai distingués, dès le second volume de ce Traité, dans l'art général d'observer : c'est-à-dire l'observation pure, l'expérimentation proprement dite, et eifli la méthode comparative, essentiellement adaptée à toute étude quelconque sur les corps vivants. II s'agit donc d'apprécier sommairement ici la portée relative et le caractère propre de ces trois procédés successifs, en ce qui concerne la nature et la destination, précédemment définies de cette science nouvelle . »

[Ici l'observation est fournie surtout par les témoignages historiques ; quelque injuste scepticisme que l'on professe à leur égard, on est bien contraint de reconnaître qu'aucune science ne se passe des preuves testimoniales. De même, il ne faut pas songer à interdire l'emploi d'une théorie pour l'observation historique.]

« On procède d'un grossier empirisme à l'égard des observations sociales surtout historiques, lorsqu'on y interdit dogmatiquement, à titre d'impartialité, l'emploi d'aucune théorie quelconque... En quelque ordre de phénomènes que ce puisse être, même envers les plus simples, aucune véritable observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque... Loin de dispenser aucunement de cette obligation fondamentale, la philosophie positive ne fait, au contraire, que la développer et la satisfaire de plus en plus à mesure qu'elle multiplie et perfectionne les relations des phénomènes. Il est désormais évident, du point de vue vraiment scientifique, que toute observation isolée entièrement empirique est essentiellement oiseuse, et même radicalement incertaine ; la science ne saurait employer

que celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi quelconque ; c'est une telle liaison qui constitue la principale différence caractéristique entre les observations des savants et celles du vulgaire, qui cependant embrassent essentiellement les mêmes faits, avec la seule distinction des points de vue ; les observations autrement conduites ne peuvent servir tout au plus qu'à titre de matériaux provisoires, exigeant même le plus souvent une indispensable révision ultérieure. Une telle prescription logique doit, par sa nature, devenir d'autant plus irrésistible, qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués, où, sans la lumineuse indication d'une théorie préalable, d'ailleurs plus efficace quand elle est plus réelle, l'observateur ne saurait même le plus souvent ce qu'il doit regarder dans le fait qui s'accomplit sous ses yeux ; c'est alors par la liaison des faits précédents qu'on apprend vraiment à voir les faits suivants (1 ). ■

[Les théories positives serviront à orienter les recherches d'érudition, si souvent incohérentes et inutilec.]

(c Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait social ; purement isolé, il reste inévitablement à l'état stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de satisfaire une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel. »

« Explorés d'après des vues rationnelles de solidarité de succession, les phénomènes sociaux comportent, sans aucun doute, des moyens d'observation bien plus variés et plus étendus que tous les autres phénomènes moins compliqués . . . Tout esprit rationnel, préparé par une éducation convenable pourra parvenir, après un suffisant exercice, à convertir instantanément en précieuses indications sociologiques, les impressions spontanées qu'il reçoit de presque tous les événements que la vie sociale

(1) Cours, IV, p. 216-220.

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peut lui offrir, d'après les points de contact plus ou moins directs qu'il y saura toujours apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de l'universelle connexité des divers aspects sociaux. »

V expérimentation

[En sociologie comme en biologie, l'expérimentation ne peut être qu'indirecte et spontanée ; il y a aussi une sorte de pathologie sociale.]

« Ici, cette analyse pathologique consiste essentiellement dans l'examen des cas, malheureusement trop fréquents, où les lois fondamentales, soit de l'harmonie, soit de la filiation, éprouvent, dans l'état social, des perturbations plus ou moins prononcées, par des causes accidentelles ou passagères, d'ailleurs spéciales ou générales, comme on le voit surtout aux diverses périodes révolutionnaires, et principalement aujourd'hui. Ces perturbations quelconques constituent pour l'organisme social, l'analogue exact des maladies proprements dite de l'organisme individuel : et je ne crains pas d'avancer que cette assimilation philosophique sera d'autant mieux appréciée, à tous égards, proportion gardée de l'inégale complication des organes, qu'on la soumettra à une discussion plus approfondie. Dans l'un et l'autre cas, c'est sans doute faire un noble usage de la raison humaine, que de l'appliquer à mieux dévoiler les lois réelles de notre nature, soit individuelle, soit sociale, par l'analyse scientifique des désordres plus ou moins graves dont son développement est nécessairement accompagné.

a On pense, il est vrai, que les cas de perturbation sociale sont impropres à dévoiler les lois fondamentales de l'organisme politique, que l'on regarde alors comme détruites ou du moins suspendues : c'est la même erreur qu'envers l'organisme individuel... En tous deux, les cas pathologiques ne sauraient constituer aucune viola-

lion réelle des lois fondamentales de l'organisme normal, dont les phénomènes essentiels sont alors modifiés seulement dans leurs divers degrés, sans pouvoir jamais l'être dans leur nature ni dans leurs relations, comme je l'ai expliqué en philosophie biologique... Puis donc que les lois fondamentales subsistent toujours essentiellement en un état quelconque de l'organisme social, il y a lieu de conclure rationnellement, avec les précautions convenables, de l'analyse scientifique des perturbations à la théorie positive de l'existence normale. (1) »

La comparaison

[Ce procédé, complément nécessaire de l'observation, est susceptible de la plus large extension.

La comparaison, enfin, vient s'y ajouter : elle doit s'appliquer d'abord aux sociétés animales, puis aux sociétés humaines entre elles] :

a Quand les études sociales seront enfin convenablement dirigées par l'esprit positif, on ne tardera point, sans doute, à y reconnaître l'utilité permanente, et, en plusieurs cas, la nécessité d'y introduire, à un certain degré, la comparaison sociologique de l'homme aux autres animaux, et surtout aux mammifères les plus élev^, du moins après que les sociétés animales, encore si mal connues, auront été enfin mieux observées et mieux appréciées... Le principal défaut d'un tel ordre de comparaisons sociologiques sera, sans doute, d'être borné, par sa nature, aux seules considérations statiques, sans pouvoir atteindre jusqu'aux considérations dynamiques, qui doivent constituer, surtout de nos jours, le sujet prépondérant et direct de la science. Cette restriction résulte évidemment de ce que l'état social des animaux, sans être, en réalité, aussi absolument fixe qu'on l'imagine, n'éprouve essentiellement, depuis que la prépondérance humaine s'est pleine-

(1) Cours, IV, p. 225-228.

ment développée, que d'imperceptibles variations, nullement comparables à la progression continue de l'humanité envisagée même dans son essor primitif le moins prononcé. Mais, réduite à la statique sociale, l'utilité scientifique d'une telle comparaison me semble vraiment incontestable, pour y mieux caractériser les lois les plus élémentaires de la solidarité fondamentale, en manifestant directement, avec une évidence irrésistible, leur vérification spontanée dans l'état de société le plus imparfait, de manière à pouvoir même quelquefois inspirer, en outre, d'utiles inductions sur la société humaine. Rien n'est plus propre surtout à faire ressortir combien sont pleinement naturelles les principales relations sociales, que tant d'esprits sophistiques croient encore aujourd'hui pouvoir transformer au gré de leurs vaines prétentions : ils cesseront, sans doute, de regarder comme factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine, en les retrouvant avec le même caractère essentiel chez les animaux, et d'une manière d'autant plus prononcée que l'organisme y devient plus élevé, plus rapproché de l'organisme humain. En un mot, pour tout ce qui concerne les premiers germes des relations sociales, les premières institutions qui ont fondé spontanément l'unité de la famille ou de la tribu, dans cette partie élémentaire de la sociologie qui se confond presque avec la biologie intellectuelle et morale ou du moins avec ce qu'on nomme l'histoire naturelle de l'homme dont elle semble constituer un simple prolongement général, il y aura non seulement un grand avantage scientifique, mais une vraie nécessité philosophique à employer convenablement la comparaison rationnelle de la société aux autres sociétés animales (1) 't.

La méthode historique

[La méthode proprement historique est le véritable instrument des études sociologiques parce que la

(1) Cours, IV, p. 229-230.

simple observation des sociétés animales et celle des sociétés humaines inférieures (que nous allons voir conseillée par Comte) n'a aucun égard à la succession, à la filiation des états sociaux] :

La comparaison historique des divers états consécutifs de l'humanité ne constitue pas seulement le principal artifice scientifique de la nouvelle philosophie politique : son développement rationnel formera directement aussi le fond même de la science, en ce qu'elle pourra offrir de plus caractéristique à tous égards. C'est surtout ainsi que la science sociologique doit d'abord se distinguer profondément de la science biologique proprement dite... En effet, le principe positif de cette indispensable séparation philosophique résulte de cette influence nécessaire des diverses générations humaines sur les générations suivantes qui, graduellement accumulée d'une manière continue, finit bientôt par constituer la considération prépondérante de l'étude directe du développement social . . . Ce n'est pas seulement sous le point de vue scientifique proprement dit que l'usage prépondérant de la méthode historique doit donner à la sociologie son principal caractère philosophique : c'est encore, et peut-être même d'une manière plus prononcée, sous l'aspect purement logique. On doit, en effet, reconnaître, que par la création spontanée de cette nouvelle branche essentielle de la méthode comparative fondamentale, la sociologie aura aussi perfectionné, à son tour, suivant un mode qui lui était exclusivement réservé, l'ensemble de la méthode positive, au profit commun de toute la philosophie naturelle, et d'une manière dont la haute importance scientifique peut à peine être entrevue aujourd'hui des meilleurs esprits. Dès à présent, nous pouvons signaler cette méthode historique comme offrant la vérification la plus naturelle et l'application la plus étendue de cet attribut caractéristique que nous avons démontré ci-dessus dans la marche habituelle propre à la science sociologique, et qui consiste à procéder surtout de l'ensemble aux détails. . . Puisque c'est surtout dans

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leur développement que les divers éléments sociaux sont nécessairement solidaires et inséparables, il s'ensuit qu'aucune filiation partielle, entièrement isolée, ne saurait avoir de réalité, et que toute explication de ce genre, avant de pouvoir devenir, à aucun égard, spéciale, doit d'abord reposer sur une conception générale et simultanée de l'évolution fondamentale. Que peut signifier, par exemple, l'histoire exclusive, et surtout partielle, d'une seule science ou d'un seul art, sans être préalablement rattachée à une telle étude de l'ensemble du progrès humain . . . Enfin, on doit noter ici, sous le point de vue pratique, que la prépondérance générale de la méthode historique proprement dite dans les études sociales a aussi l'heureuse propriété de développer spontanément le sentiment social, en mettant dans une pleine évidence, aussi directe que continue, cet enchaînement nécessaire des divers événements humains, qui nous inspire aujourd'hui, même pour les plus lointains, un intérêt immédiat, en nous rappelant l'influence réelle qu'ils ont exercée sur l'avènement de notre propre civilisation.

« Elle y complétera nécessairement la notion plus sensible et plus élémentaire de la solidarité habituelle entre les individus et les peuples contemporains, en indiquant par une conception encore plus noble et plus parfaite de l'unité humaine, les diverses générations successives de l'humanité concourant aussi à un même but final, dont la réalisation graduelle exigeait, de la part de chacune d'elles, une participation déterminée (1). »

[Cette méthode historique servira à rechercher des séries sociales, qui mettront en relief l'accroissement continu de chaque disposition quelconque de l'espèce, combiné avec le décroissement indéfini de la disposition opposée, et permettront la prévision de l'ascendant final de l'une ou l'autre. Pour s'habituer à manier la prévision, le sociologue l'appliquera d'abord au passé, aux relations historiques qu'il aura pu observer. A

(1) Cours, IV, p. 237-240.

vrai dire, cette méthode, Comte le reconnaît, peut engendrer beaucoup d'erreurs et d'illusions, mais il en va de même avec toute méthode scientifique ; la garantie réside dans le bon esprit scientifique de celui qui s'en sert et dans la rigoureuse pratique des vérifications.]

SECTION V Position encyclopédique de la sociologie

[En examinant les liens que la sociologie soutient avec les autres sciences fondamentales, nous compléterons rénumération des procédés méthodologiques dont elle dispose. Le principe de la hiérarchie des sciences est que toute science dépend de celles qui la précède tandis qu'elle est indépendante de celles qui la suivent. La sociologie dépend donc de toutes les autres sciences, puisqu'elle est au sommet de la classification, mais elle réagit sur elles en quelque manière.] (1).

§ l*'. Relations avec la biologie

« Cette intime subordination philosophique n'a jamaiff pu être plus irrécusable et plus prononcée que dans le cas actuel, où elle est néanmoins si profondément méconnue jusqu'ici. Elle y résulte immédiatement, en effet, du rang incontestable que notre hiérarchie fondamentale assigne nécessairement aux phénomènes sociaux après toutes les autres catégories principales des phénomènes naturels, en vertu de la complication supérieure, de la spécialité plus complète et de la personnalité plus directe, qui les distinguent si hautement même des phénomènes les plus élevés de la vie individuelle. Pour concevoir, en général, comment ces caractères irrécusables déterminent

(1) Cf. Cours, VI, p. 433 sq. et 477.

ainsi l'étroite dépendance rationnelle de la science sociologique envers les différentes branches antérieures de la philosophie naturelle, il suffît de considérer d'abord que l'étude positive du développement social suppose, de toute nécessité, la co-relation (1) continue de ces deux notions indispensables, l'humanité qui accomplit le phénomène, et l'ensemble constant des influences extérieures quelconques, ou le milieu scientifique proprement dit, qui domine cette évolution partielle et secondaire de l'une des races animales. Sans l'usage permanent d'un tel dualisme philosophique, aucune spéculation sociale ne saurait, évidemment, jamais comporter une vraie positivité. Or, le premier terme de ce dualisme fondamental subordonne directement la sociologie à l'ensemble de la philosophie organique, qui fait seul connaître les véritables lois de la nature humaine ; et le second la lie aussi, d'une manière non moins inévitable, au système entier de la philosophie inorganique, duquel seul peut dériver une juste appréciation des conditions extérieures d'existence de l'humanité. En un mot, l'une de ces deux grandes sections de la philosophie naturelle détermine, en sociologie, l'agent dû phénomène, et l'autre le milieu où il se développe. Comment l'étude d'une telle évolution pourrait-elle devenir aucunement positive, tant qu'elle sera toujours poursuivie en y faisant abstraction totale de cette double co-relation? Tel est, sous le point de vue purement scientifique, le principe propre et direct de la subordination nécessaire de la science sociale envers l'ensemble de la philosophie naturelle. »

[La biologie fournit les principales vérifications des inductions sociologiques.]

« Sous le premier rapport, la biologie doit d'abord fournir le point de départ nécessaire de l'ensemble des spéculations sociales, d'après l'analyse fondamentale de

(1) Comte écrit ainsi le mot corrélation, pour en mieux marquer la signification étymologique.

LA PHYSIQUE SOCIAJiE OV SOCIOI-OOIB 145

la sociabilité humaine, et des diverses conditions organiques qui déterminent son caractère propre. Mais, en outre, les termes les plus élémentaires de la série sociale ne pouvant comporter presque aucune exploration directe, ils doivent être essentiellement construits en appliquant la théorie positive de la nature humaine à l'ensemble de circonstances correspondant, en concevant les faibles renseignements isolés que peut immédiatement admettre cette première ébauche de la société comme bien plutôt destinés à faciliter et à perfectionner cette détermination rationnelle qu'à suggérer eux-mêmes le vrai caractère d'une telle enfance de l'humanité. Quand le développement social est devenu trop prononcé pour qu'une pareille -déduction continue à rester possible, comme je l'expliquerai ci-dessous, alors commence, sous le second point de vue, une invariable participation sociologique, toutefois moine directe et moins spéciale de la théorie biologique de l'homme, à laquelle l'évolution de l'humanité doit, évidemment, se montrer toujours conforme. Il en résulte, dans le système entier des études sociologiques, soit statiques, soit dynamiques, de précieuses vérifications continues, et quelquefois même d'heureuses indications générales, ainsi que je l'ai indiqué à la fin de la leçon précédente. Ces vérifications et ces indications sont immédiatement fondées, avec une irrésistible rationalité, sur l'invariabilité nécessaire de l'organisme humain, dont les diverses dispositions caractéristiques, soit physiques, soit morales, soit intellectuelles, doivent se retrouver essentiellement les mêmes à tous les degrés de l'échelle sociale, et toujours identiquement coordonnées entre elles, le développement plus ou moins étendu que l'état social leur procure ne pouvant jamais altérer aucunement leur nature, ni, par conséquent, créer ou détruire des facultés quelconques, ou seulement même intervertir leur mutuelle pondération primitive. A toute époque de l'évolution humaine, un aperçu sociologique direct ne saurait donc être scientifiquement admis, quelque puissantes que semblent d'ailleurs les

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inductions historiques sur lesquelles il repose, s'il est contradictoire aux lois connues de la nature humaine (1) ».

[La biologie est ainsi surtout ua moyen de contrôle pour la science sociale, mais cela n'implique pas que cette dernière ne puisse se constituer que comme un appendice de la biologie et n'ait le droit d'être connu comme une science distincte. Relativement à la méthode, la biologie enseigne à la sociologie la substitution du principe des conditions d'existence à celui des causes finales. — Il s'agit maintenant de caractériser les relations immédiates de la physique sociale avec la philosophie inorganique] :

§ 2. Relations avec la philosophie inorganique

0 En premier lieu, cette philosophie peut seule convenablement analyser le système total des diverses conditions extérieures, chimiques, physiques et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution sociale, et qui doivent surtout exercer une influence prépondérante pour déterminer, conjointement avec les conditions organiques, sa vitesse fondamentale. Comment pourrait-on concevoir rationnellement les phénomènes sociaux, sans avoir d'abord exactement apprécié, sous ces différents rapports essentiels, le milieu réel où ils se développent. .. Toutes les perturbations extérieures quelconques qui affecteraient l'existence individuelle de l'homme ne sauraient manquer aussi d'altérer consécutivement son existence sociale; et, réciproquement, celle-ci ne pourrait, sans doute être gravement troublée, par des modifications du milieu qui ne dérangeraient aucunement la première.

« Afin de prévenir, autant que possible, toute interprétation vicieuse d'une telle subordination, maintenant

(1) Cours, IV, p. 25-259.

incontestable, il convient de préciser davantage la notion générale de l'influence sociale propre aux diverses conditions inorganiques, en remarquant que, par sa nature, elle ne saurait affecter les lois caractéristiques du développement humain, toujours essentiellement invariables, mais seulement la vitesse effective de l'évolution totale ou de ses diverses phases principales, du moins en se restreignant à des variations compatibles avec l'existence du phénomène. »

[C'est là un principe qui a déjà été établi pour la biologie et qui emprunte ici une force spéciale à la complexité et à la supériorité des phénomènes envisagés.]

« Pour compléter cet aperçu préliminaire de la relation générale entre la philosophie sociologique et l'ensemble de la philosophie inorganique, je dois enfin signaler^ à ce sujet, une nouvelle considération directe, d'autant plus importante ici, qu'elle s'applique surtout, par sa nature, aux connaissances physico -chimiques qui, dans les indications précédentes, ont pu paraître négligées comparativement aux doctrines astronomiques. Il s'agit de l'action réelle de l'homme sur le monde extérieur, dont le développement graduel constitue, sans doute, l'un des principaux aspects de l'évolution sociale, et sans l'essor de laquelle on peut même dire que l'ensemble de cette évolution n'eût pas été possible,puisqu'elle eût été arrêtée, à sa naissance, par la prépondérance des obstacles matériels propres à la condition humaine... Or il est évident que l'action de l'homme sur la nature dépend principalement de ses connaissances acquises quant aux lois réelles des phénomènes inorganiques... Voilà donc un nouveau motif général, d'une irrécusable évidence, et qu'il suffit de signaler ici pour faire hautement ressortir l'impossibilité radicale d'une étude rationnelle du développement social, sans la combinaison immédiate et permanente des spéculations sociologiques

avec l'ensemble des doctrines de la philosophie inorganique (1) ».

[Quant à la méthode enfin, la philosophie inorganique enseigne aux sociologues les notions et habitudes préalables nécessaires à toute investigation scientifique ; le sentiment de l'évidence scientifique, l'habitude de l'argumentation rationnelle.]

§ 3. Réaction de la sociologie sur les autres sciences

[La sociologie doit exercer sur tout le système des connaissances une puissante régénération scientifique; il ne s'agit ici que d'examiner la réaction immédiate qu'elle fait subir aux sciences, en vertu de ses principales propriétés logiques ou scientifiques.]

« Quant à la doctrine, le principe essentiel de cette universelle réaction résulte d'abord de cette évidente considération philosophique, que toutes les spéculations scientifiques quelconques, en tant que travaux humains, doivent être, de toute nécessité, profondément subordonnées à la vraie théorie générale du développement de l'humanité. Si, par une hypothèse évidemment chimérique, on pouvait concevoir cette théorie devenue jamais assez parfaite pour qu'aucun obstacle intellectuel n'y bornât la libre plénitude de ses déductions les plus précises, il est clair que la hiérarchie scientifique, dès lors totalement intervertie, présenterait désormais, à priori, les différentes sciences comme de simples parties de cette science unique (2). Quoique la faiblesse de notre intelligence et l'extrême complication d'une telle étude ne puissent, sans doute, aucunement permettre à l'esprit humain de réaliser jamais une pareille situation philosophique, cette supposition est néanmoins très propre à faire immédiatement comprendre la légitime interven-

(1) Cours, IV, p. 261-273.

(2) On aperçoit ici la première idée de la synthèse subjective.

tion générale de la vraie science sociale dans tous les ordres possibles de spéculations humaines. A la vérité, cette haute intervention semble d'abord appartenir plutôt à la théorie biologique de notre nature. . . Mais, en approfondissant davantage cette grande considération, on peut aisément reconnaître que cette influence universelle doit proprement appartenir à la théorie de l'évolution sociale beaucoup plus qu'à celle de l'homme individuel, quoique, sous ce rapport surtout, la sociologie soit naturellement inséparable de la biologie. Cette restriction plus précise résulte évidemment de ce que le développement de l'esprit humain n'est possible que par Tétat social, dont la considération directe doit donc prévaloir toutes les fois qu'il s'agit immédiatement des résultats quelconques de ce développement. Tel est donc, en aperçu, le premier titre philosophique de la physique sociale, à son inévitable intervention intellectuelle dans la culture effective des diverses parties de la philosophie naturelle proprement dite. »

[L'influence méthodologique de la sociologie n'est pas moins considérable. Comme les autres sciences elle contribue à manifester l'un des attributs de la méthode positive : elle introduit la méthode historique, mode d'observation nouveau, susceptible d'être étendu avec fruit aux autres recherches.)

« Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation était, par sa nature, si évidemment réservée à la biologie est vraiment, au fond, plus au moins applicable à tous les ordres quelconques de spéculations scientifiques. Il suffît, pour cela, suivant le principe incontestable ci-dessus indiqué, de concevoir chaque découverte quelconque à l'instant où elle s'accomplit, comme constituant un véritable phénomène humain, et, à ce titre, soumis aux lois de succession et aux méthodes d'exploration qui caractérisent cette grande évolution. D'un tel point de départ, dont la rationalité ne saurait être méconnue, on embrasse aussitôt l'entière univer-

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salité nécessaire de la méthode historique, dès lors envisagée dans toute son éminente dignité intellectuelle. N'est-il point sensible, en effet, que, par une telle méthode, les diverses découvertes scientifiques deviennent à un certain degré susceptibles d'une vraie prévision rationnelle, d'après une exacte appréciation du mouvement antérieur de la science, convenablement interprété suivant les lois fondamentales de la marche réelle de l'esprit humain . . . Comparant ainsi convenablement l'état présent de chaque science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite philosophique des états antérieurs, il deviendra, sans 'doute, possible d'assujettir ultérieurement l'art des découvertes à une sorte de théorie rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du génie individuel, dont la marche propre ne saurait être vraiment indépendante du développement collectif de l'esprit humain, quelque illusion naturelle que puisse inspirer, à cet égard, le sentiment exagéré de la supériorité personnelle, malheureusement si disposée, d'ordinaire, surtout en ce genre, à un isolement chimérique. La méthode historique est donc destinée, en dominant désormais l'usage systématique de toutes les autres méthodes scientifiques quelconques, à leur procurer une plénitude de rationalité qui leur manque essentiellement encore, en transportant, autant que possible, à l'ensemble cette progression sagement ordonnée qui n'existe aujourd'hui que pour les détails.

a Ainsi, l'intime dépendance nécessaire où, par la nature de ses phénomènes, la physique sociale est si évidemment placée entre toutes les sciences antérieures, comme nous l'avons d'abord reconnu, se trouve réciproquement accompagnée d'une double influence capitale, non moins inévitable, qu'elle doit, à son tour, exercer constamment sur elles, de manière à leur rendre des offices essentiellement équivalents à ceux qu'elle en aura reçus, quoique d'une autre nature. On peut donc apercevoir déjà cette éminente propriété caractéris-

tique d'une telle science de former pour ainsi dire le nœud principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ces divers rapports naturels, soit de subordination, soit de direction, avec toutes les autres, ainsi que je l'expliquerai ultéiieurement. C'est par là que la vraie coordination homogène de nos diverses sciences réelles tend à ressortir spontanément de leur développement positif, au lieu d'être vainement empruntée à des conceptions antiscientifiques sur une chimérique unité des différents phénomènes quelconques comme on l'a jusqu'ici exclusivement tenté. (1) »

SECTION VI Statique sociale ou théorie de l'ordre

r [Auguste Comte a consacré le deuxième volume du Système de politique positive à la « théorie abstraite de l'ordre humain ». Les considérations qu'il y développe diffèrent assez peu de celles que contient la cinquantième leçon du Cours de philosophie positive, et c'est dans cette dernière que nous choisissons, relativement à cette théorie, les extraits qui vont suivre- Dans ces pages Comte apprécie les conditions d'existence sociale relatives aux éléments de la société, individu et famille, et à la société elle-même.]

§ 1". V individu.

a En ce qui concerne l'individu nous pouvons préalablement écarter ici, comme devenue aujourd'hui heureusement superflue pour tous les esprits éclairés, toute démonstration formelle de la sociabilité fondamentale de l'homme. La théorie cérébrale de l'illustre Gall a non seulement établi scientifiquement l'irrésistible ten-

(1) Cours, IV, p. 273-282.

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dance sociale de la nature humaine : elle a même détruit les fausses appréciations qui avaient systématiquement conduit à la méconnaître... Outre cette précieuse analyse biologique, une simple considération, de philosophie sociologique, que je crois utile d'indiquer ici, suffirait à mettre directement en évidence la haute irrationalité nécessaire de l'étrange doctrine qui fait uniquement dériver l'état social de l'utilité fondamentale que l'homme en retire pour la satisfaction plus parfaite de ses divers besoins individuels. Car cette incontestable utilité, quelque influence qu'on lui suppose, n'a pu réellement se manifester qu'après un long développement préalable de la société dont on lui attribue ainsi la création.

« Il importe de signaler l'influence nécessaire des plus importants attributs généraux de notre nature, pour donner à la société humaine le caractère fondamental qui lui appartient constamment, et que son développement quelconque ne saurait jamais altérer. Il faut, à cet effet, considérer d'abord cette énergique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles qui, moins prononcée chez l'homme qu'en aucun autre animal, détermine cependant, avec tant d'évidence, la première notion essentielle sur notre véritable nature, aujourd'hui si heureusement représentée, à cet égard, par l'ensemble de la physiologie cérébrale...

« Quoique la continuité d'action constitue certainement en un genre quelconque, une indispensable condition préalable de succès réel, l'homme cependant, comme tout autre animal, répugne spontanément à une telle persévérance, et ne trouve d'abord un vrai plaisir dans l'exercice de son activité propre qu'autant qu'elle est suffisamment variée : cette diversité importe même, sous ce rapport, davantage que la modération d'intensité, surtout dans les cas les plus ordinaires, où aucun instinct n'est hautement prononcé. Les facultés intellectuelles étant naturellement les moins énergiques, leur activité, pour peu

qu'elle se prolonge identiquement à un certain degré, détermine chez la plupart des hommes une véritable fatigue, bientôt insupportable... Néanmoins, c'est surtout de l'usage convenablement opiniâtre de ces hautes facultés que doivent évidemment dépendre, pour l'espèce comme pour l'individu, les modifications graduelles de l'existence humaine pendant le cours naturel de notre évolution sociale : en sorte que, par une déplorable coïncidence, l'homme a précisément le plus besoin du genre d'activité auquel il est le moins propre. Les imperfections physiques et les nécessités morales de sa condition lui imposent, plus impérieusement qu'à aucun autre animal, l'indispensable obligation d'employer constamment son intelligence à améliorer sa situation primitive.

« Le second caractère essentiel auquel nous devons avoir égard pour l'appréciation sociologique préliminaire de notre nature individuelle consiste en ce que, outre l'ascendant général de la vie affective sur la vie intellectuelle, les instincts les moins élevés, les plus spécialement égoïstes, ont, dans l'ensemble de notre organisme moral, une irrécusable prépondérance sur les plus nobles penchants, directement relatifs à la sociabilité. »

[Nous ne sommes cependant pas purement égoïstes, mais, comme l'a démontré la physiologie cérébrale, « cette saine théorie biologique de l'homme », il faut "econ naître :]

« Que nos diverses affections sociales sont malheureusement très inférieures en persévérance et en énergie à nos affections purement personnelles, quoique le bonheur commun doive surtout dépendre de la satisfaction continue des premières, qui seules, après nous avoir spontanément conduits d'abord à l'état social, le maintiennent essentiellement d'ordinaire contre la divergence fondamentale des plus puissants instincts individuels.

« On doit concevoir l'instinct sympathique et l'activité intellectuelle comme destinés surtout à suppléer muluelle-

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lement à leur commune insuffisance sociale. On peut dire, en effet, que, si l'homme devenait plus bienveillant, cela équivaudrait essentiellement, dans la pratique sociale, à le supposer plus intelligent, non seulement en vertu du meilleur emploi qu'il ferait alors spontanément de son intelligence réelle, mais aussi en ce que celle-ci ne serait plus autant absorbée par la discipline, indispensable quoique imparfaite, qu'elle doit s'efforcer d'imposer constamment à l'énergique-prépondérance spontanée des penchants égoïstes. Mais la relation n'est pas moins exacte réciproquement, bien qu'elle y doive être moins appréciable ; car tout vrai développement intellectuel équivaut finalement, pour la conduite générale de la vie humaine, à un accroissement direct de la bienveillance naturelle, soit en augmentant l'empire de l'homme sur ses passions, soit en rendant plus net et plus vif le sentiment habituel des réactions déterminées par les divers contacts sociaux. Si, sous le premier aspect, on doit hautement reconnaître qu'aucune grande intelligence ne saurait se développer convenablement sans un certain fonds de bienveillance universelle, qui peut seul procurer à son libre élan un but assez éminent et un assez large exercice, de même en sens inverse, il ne faut pas douter davantage que tout noble essor intellectuel ne tende directement à faire prévaloir les sentiments de sympathie générale, non seulement en écartant les impulsions égoïstes, mais encore en inspirant habituellement, en faveur de l'ordre fondamental, une sage prédilection spontanée qui, malgré sa froideur ordinaire, peut aussi heureuesment concourir au maintien de la bonne harmonie sociale que des penchants plus vifs et moins opiniâtres (1) ».

[Ainsi donc, il y a une harmonie continue et réelle entre l'activité intellectuelle *et l'instinct social, harmonie grâce à laquelle l'esprit d'amélioration s'oppose à l'esprit de conservation, fondé, lui, sur l'intérêt personnel.]

(1) Cours, IV, 283-294.

LA PUy^K^UK SOCIALE OU SOCIOLOGIE 155

§ 2. — La famille.

[Elle constitue la véritable unité sociale ; aussi est-ce un symptôme de désorganisation générale quand cette institution reçoit des atteintes ; cependant elle est modifiable et se modifie sans cesse, mais l'étude de sa constitution fait découvrir les règles véritables auxquelles la politique positive saura l'assujettir.]

« Un système quelconque devant nécessairement être formé d'éléments qui lui soient essentiellement homogènes, l'esprit scientifique ne permet point de regarder la société humaine comme étant réellement composée d'individus. La véritable unité sociale consiste certainement dans la seule famille, au moins réduite au couple élémentaire qui en constitue la base principale. Cette considération fondamentale ne doit pas seulement être appliquée en ce sens physiologique, que les familles deviennent des tribus, comme cellesci des nations ; en sorte que l'ensemble de notre espèce pourrait être conçu comme le développement graduel d'une famille primitivement unique, si les diversités locales n'opposaient point trop d'obstacles à une telle supposition. Nous devons ici envisager surtout cette notion élémentaire sous le point de vue politique, en ce que la famille présente spontanément le véritable germe nécessaire des diverses dispositions essentielles qui caractérisent l'organisme social. Une telle conception constitue donc, par sa nature, un intermédiaire indispensable entre l'idée de l'individu et celle de l'espèce ou de la société. Il y aurait autant d'inconvénients scientifiques à vouloir le franchir dans l'ordre spécultaif, qu'il y a de dangers réels, dans l'ordre pratique, à prétendre aborder directement la vie sociale sans l'inévitable préparation de la vie domestique. Sous quelque aspect qu'on l'envisage, cette transition nécessaire se reproduit toujours, soit quant aux notions élémentaires de l'harmonie fondamentale, soit pour l'essor spontané des sentiments so-

ciaux. C'est par là seulement que l'homme commence réellement à sortir de sa pure personnalité, et qu'il apprend d'abord à vivre dans autrui, tout en obéissant à ses instincts les plus énergiques. Aucune autre société ne saurait être aussi intime que cette admirable combinaison primitive, où s'opère une sorte de fusion complète de deux natures en une seule. Par l'imperfection radicale du caractère humain, les divergences individuelles sont habituellement trop prononcées pour comporter, en aucun autre cas, une association aussi profonde.

[La physique sociale ne peut encore dire quels changements subira la famille, mais déjà elle peut affirmer qu'ils resteront conformes à l'esprit fondamental de l'institution.]

« Or, cet esprit consiste toujours dans cette inévitable subordination naturelle de la femme envers l'homme, dont tous les âges de la civilisation reproduisent, sous des formes variées, l'ineffaçable caractère, et que la nouvelle philosophie politique saura définitivement préserver de toute grave tentative anarchique, en lui ôtant à jamais ce vain caractère religieux qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à la compromettre, pour la rattacher immédiatement à la base inébranlable fournie par la connaissance réelle de l'organisme individuel et de l'organisme social. »

[La subordination spontanée des enfants aux parents qui est la deuxième caractéristique de la famille, constitue un modèle de discipline naturelle pour les relations sociales.]

« Aucune économie naturelle ne peut mériter, sans doute, plus d'admiration que cette heureuse subordination spontanée qui, après avoir ainsi constitué la famille humaine, devient ensuite le type nécessaire de toute sage coordination sociale. Tous les âges de la civilisation ont rendu, sous des formes diverses, un hommage décisif à l'excellence de ce type fondamental, que l'homme a

même pris involontairement pour modèle lorsqu'il a voulu rêver, dans la conception du gouvernement providentiel, la plus parfaite direction possible de l'ensemble des événements. En quel autre cas social pourrait-on trouver, au même degré, de la part de l'inférieur, la plus respectueuse obéissance spontanément imposée, sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance ; et, chez le supérieur, l'autorité la plus absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour mériter proprement le nom de devoir ? Il est certainement impossible que, dans des relations plus étendues et moins intimes, l'indispensable discipline de la société puisse jamais pleinement réaliser ces admirables caractères de la discipline domestique : la soumission ne saurait y être aussi complète ni aussi spontanée, la protection aussi touchante ni aussi dévouée. Mais la vie de famille n'en demeurera pas moins, à cet égard, l'école éternelle de la vie sociale, soit pour l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent nécessairement, en tout autre cas, se rapprocher, autant que possible, de ce modèle élémentaire. »

[Enfin, la famille donne le sentiment de la perpétuité sociale, et le positivisme le régularise et le perfectionne.]

« Pour compléter la sommaire appréciation sociologique de la subordination domestique, il importe d'y remarquer aussi sa haute propriété, non moins caractéristique, d'établir spontanément la première notion élémentaire de la perpétuité sociale, en rattachant, de la manière la plus directe et la plus irrésistible, l'avenir au passé. Généralisés autant que possible, cette idée et ce sentiment, après avoir passé des pères aux ancêtres, se transforment finalement en ce respect universel pour nos prédécesseurs, qui doit être, à tous égards, regardé comme indispensable à toute économie sociale. Sous des formes quelconques, il n'y a point d'état social qui n'en doive constamment offrir d'importants témoignages.

158 PAGES CHOISIES d' AUGUSTE COMTB

La moindre prépondérance des tradition* à mesure que l'esprit humain se développe, sa préférence croissante de la transmission écrite à la transmission Orale, doivent sans <ioute modifier beaucoup, chez les peuples modernes, sinon l'intensité, du moins l'expression d'une telle disposition nécessaire. Mais, à quelque degfré que puisse jamais parvenir la progression sociale, il sera toujours d'une importance capitale que l'homme ne se croie pas né d'hier, et que l'ensemble de ses institutions et de ses mœurs tende constamment à lier, par un système convenable de signes intellectuels et matériels, ses souvenirs du passé total à ses espérances d'un avenir quelconque... Une philosophie qui prend nécessairement l'histoire pour principale base scientifique, qui représente, à tous égards, les hommes de tous les temps, aussi bien que de tous les lieux, comme d'indispensables coopérateurs aune même évolution fondamentale, intellectuelle ou matérielle, morale ou politique, et qui, en un cas quelconque, s'efforce toujours de rattacher le progrès actuel à l'ensemble des antécédents réels, doit être certainement jugée bien pluî propre aujourd'hui qu'aucune autre à régulariser l'idée et le sentiment de la continuité sociale, sans encourir le <ianger de cette servile et irrationnelle admiration du passé qui devait jadis, sous l'empire de la philosophie théologique, tant entraver le développement humain (1). j

§ 3. La société,

fElle sera envisagée, dans les passages qui suivent comme formée de familles, et non d'individus, e examinée en ce que sa structure fondamentale offr de commun à tous les temps et à tous les lieux.]

« Bien loin que la simplicité constitue la mesur» principale de la perfection réelle, le système entie des études biologiques concourt à montrer, au con

(1) Covws, IV, p. 394-408.

traire, que la perfection croissante de l'organisme animal consiste surtout dans la spécialité de plus en plus prononcée de diverses fonctions accomplies par les organes de plus en plus distincts, et néanmoins toujours exactement solidaires, dont il devient graduellement composé en se rapprochant davantage de l'organisme humain, combinant ainsi de plus en plus l'unité du but avec la diversité des moyens. Or, tel est éminemment le caractère propre de notre organisme social, et la principale cause de sa supériorité nécessaire sur tout organisme individuel. Peut-on réellement concevoir, dans l'ensemble des phénomènes naturels, un plus merveilleux spectacle que cette convergence régulière et continue d'une immensité d'individus, doués chacun d'une existence pleinement distincte et, à un certain degré, indépendante, et néanmoins tous disposés sans cesse, malgré lesdifférences plus ou moins discordantes de leurs talents et surtout de leurs caractères, à concourir spontanément,, par une multitude de moyens divers, à un même développement général, sans s'être d'ordinaire nullement concertés, et le plus souvent à l'insu de la plupart d'entre eux, qui ne croient obéir qu'à leurs impulsions personnelles ? Cette invariable conciliation de la séparation des travaux avec la coopération des efforts, d'autant plus prononcée et plus admirable que la société se complique et s'étend davantage, constitue, en effet, le caractère fondamental des opérations humaines, quand on s'élève du simple point de vue domestique au vrai point de vue social. »

[La famille difTàre de la société, en ce qu'elle est plutôt une union qu'une association.]

« Dans les combinaisons sociales proprement dites, l'économie élémentaire présente inévitablement un caractère inverse : le sentiment de coopération, jusqu'alore accessoire, devient, à son tour, prépondérant, et l'instinct sympathique, malgré son indispensable persistance, ne peut plus former le lien principal. Sans doute, l'homme

est, en général, assez heureusement organisé pour aimer ses coopérateurs, quelque nombreux et quelque lointains qu'ils puissent être, ou même quelque indirecte que soit leur participation effective. Mais un tel sentiment, dû à une précieuse réaction de l'intelligence sur la sociabilité, ne saurait certainement par sa nature, avoir jamais assez d'énergie pour diriger la vie sociale. . . Ainsi, malgré l'indispensable participation directe, soit primitive, soit continue de l'instinct sympathique à tous les cas possibles d'association humaine, il doit rester incontestable que, lorsqu'on passe de la considération d'une famille unique à la coordination générale des diverses familles, le principe de la coopération finit nécessairement par prévaloir. »

[La coopération, pour permettre le développement des sociétés, doit devenir rationnelle, se manifester dans une bonne division du travail social.]

« Pour apprécier convenablement cette coopération et cette distribution nécessaires, comme constituant la condition la plus essentielle de notre vie sociale, abstraction faite de la vie domestique, il faut la concevoir dans toute son étendue rationnelle, c'est-à-dire l'appliquer à l'ensemble de toutes nos diverses opérations quelconques, au lieu de la borner, comme il est trop ordinaire, à de simples usages matériels. Alors elle conduit immédiatement à regarder non seulement les individus et les classes, mais aussi, à beaucoup d'égards, les différents peuples, comme participant à la fois, suivant un mode propre et un degré spécial exactement déterminés, à une œuvre immense et commune, dont l'inévitable développement graduel lie d'ailleurs aussi les coopérateurs actuels à la série de leurs prédécesseurs quelconques et même à la suite de leurs divers successeurs. C'est donc la répartition continue des différents travaux humains, qui constitue principalement la solidarité sociale, et qui devient la cause élémentaire de l'étendue et de la complication

croissante de l'organisme social, ainsi susceptible d'être conçu comme embrassant l'ensemble de notre espèce.

a L'habitude de cette coopération partielle est, en effet, éminemment propre à développer, par voie de réaction intellectuelle, l'instinct social, en inspirant spontanément à chaque famille un juste sentiment continu de son étroite dépendance envers tous les autres, et, en même temps, de sa propre importance personnelle, chacune pouvant alors se regarder comme remplissant, à un certain degré, une véritable fonction publique, plus ou moins indispensable à l'économie générale, mais inséparable du système total. Ainsi envisagée, l'organisation sociale tend de plus en plus à reposer sur une exacte appréciation des diversités individuelles, en répartissant les travaux humains de manière à appliquer chacun à la destination qu'il peut le mieux remplir, non seulement d'après sa nature propre, le plus souvent trop peu prononcée en aucun sens, mais aussi d'après son éducation effective, sa position actuelle, en un mot, suivant l'ensemble de ses principaux caractères quelconques ; en sorte que toutes les organisations individuelles soient finalement utilisées pour le bien commun, sans en excepter même les plus vicieuses ou les plus imparfaites, sauf les seuls cas de monstruosité prononcée. Tel est du moins le type idéal qu'on doit dès lors concevoir comme une limite fondamentale de l'ordre réel, qui s'en rapproche nécessairement de plus en plus, sans pouvoir néanmoins y parvenir jamais, ainsi que nous l'expliquera bientôt l'étude directe du développement graduel de l'humanité. »

[Cette divsion du travail présente un danger : elle peut engendrer la spécialisation à outrance, déformer les cerveaux humains au point de les rendre étranger à toute idée d'ensemble, insensibles à tout sentiment social. Ce sera le devoir du gouvernement positif de réagir contre celte fâcheuse tendance. C'est surtout à l'esprit d'ensemble qu'il appartient de présider à la

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réorganisation sociale, bien que l'esprit de détail soit lui aussi nécessaire dans la société et qu'il y ait même été prépondérant pendant la période métaphysique, ainsi qu'on le verra, dans l'analyse historique. — Heureusement, si la tendance dispersive s'est développée, en même temps s'établissait une subordination spontanée des fonctions les unes aux autres] :

« L'exacte appréciation scientifique de cette subordination élémentaire et spontanée en fait, ce me semble, nettement découvrir la loi principale, qui me paraît surtout consister en ce que les diverses sortes d'opérations particulières se placent naturellement sous la direction continue de celles d'un degré de généralité immédiatement supérieur.

« Une fois admise, cette loi fait aussitôt comprendre la liaison spontanée de cette subordination sociale élémentaire avec la subordination politique proprement dite, base indispensable du gouvernement, et qui se présente ainsi comme le dernier degré nécessaire d'une hiérarchie de plus en plus étendue. Car, les diverses fonctions particulières de l'économie sociale étant dès lors naturellement engagées dans des relations d'une généralité croissante, toutes doivent graduellement tendre à s'assujettir finalement à l'universelle direction émanée de la fonction la plus générale du système entier, directement caractérisée par l'action constante de l'ensemble sur les parties.

« Telle est donc la tendance élémentaire de toute société humaine à un gouvernement spontané. Cette tendance nécessaire est en harmonie, dans notre nature individuelle, avec un système correspondant de penchants spéciaux, les uns vers le commandement, les autres vers l'obéissance.

a Si les hommes étaient spontanément aussi indisciplinables qu'on le suppose souvent aujourd'hui, on ne saurait aucunement comprendre comment ils auraient pu jamais être vraiment disciplinés. Il est, au contraire,

évident que nous sommes tous plus ou moins enclins à respecter involontairement, chez nos semblables, une supériorité quelconque, surtout intellectuelle ou morale, même indépendamment de tout désir personnel de la voir s'exercer à notre avantage : et cet instinct de soumission n'est, en réalité, que trop souvent prod'gué à des apparences mensongères. Quelque désordonnée que soit aujourd'hui, par suite de notre anarchie spirituelle, la soif universelle du commandement, il n'est personne, sans doute, qui, dans un secret et scrupuleux examen privé, n'ait souvent senti, plus ou moins profondément, combien il est doux d'obéir, lorsque nous pouvons réaliser le bonheur, de nos jours presque impossible, d'être convenablement déchargés, par de sages et de dignes guides, de la pesante responsabilité d'une direction générale de notre conduite : un tel sentiment est peut-être surtout éprouvé par ceux qui seraient les plus propres à mieux commander (1). »

SECTION VII Théorie générale du progrès ou Dynamique sociale

[La théorie dynamique, qui n'est qu'un c immense corollaire » de la statique sociale a été systématisée dans le cours de piiilosophie positive, 51» leçon, et reprise au point de vue de la Religion de l'Humanité, dans le Système de politique positive où elle remplit le tome III. La so<fiologie historique enfin qui comprend les deux derniers volumes du Cours, n'en est qu'un développement. Dans les pages qui vont suivre, on trouvera l'exposé des lois générales de l'évolution-humaine, au double point de vue matériel et intellectuel.]

§ l^*^. Le sens de révolution humaine.

« Or, en considérant, du point de vue scientifique le plus élevé, l'ensemble total du développement humain, on est

<1) Cours, IV, p. 308-325.

d'abord conduit à le concevoir, en général, comme consistant essentiellement à faire de plus en plus ressortir les facultés caractéristiques de l'humanité, comparativement à celles de l'animalité, et surtout par rapport aux facultés qui nous sont communes avec tout le règne organique^ quoique celles-ci continuent toujours à former nécessairement la base primordiale de l'existence humaine, aussi bien que de toute autre vie animale. C'est en ce sens philosophique que la plus éminente civilisation doit être au fond jugée pleinement conforme àla nature, puisqu'elle ne constitue réellement qu'une manifestation plus prononcée des principales propriétés de notre espèce qui, primitivement dissimulées par un inévitable engourdissement, ne pouvaient devenir suffisamment saillantes que dans un haut degré de la vie sociale, pour laquelle leur destination exclusive ne saurait être contestée. Le système entier de la philosophie biologique concourt à démontrer, ainsi que je l'ai expliqué au volume précédent, que, dans l'ensemble de la hiérarchie animale, la dignité fondamentale propre à chaque race est surtout déterminée par la prépondérance générale de plus en plus prononcée de la vie animale sur la vie organique, à mesure qu'on s'approche davantage de l'organisme humain. Sous un tel aspect philosophique, notre évolution sociale ne constitue donc réellement que le terme le plus extrême d'une progression générale, continuée sans interruption parmi tout le règne vivant depuis les simples végétaux et les moindres animaux, en passant successivement aux derniers animaux pairs, remontant ensuite jusqu'aux oiseaux et aux çtiamraifères, et, chez ceux-ci, s'élevant graduellement vers les carnassiers et les singes : la prédominance nécessaire des fonctions purement oiganiques devenant partout de moins en moins marquée, et le développement des fonctions animales proprement dites, principalement celui des fonctions intellectuelles et morales, tendant au contraire, de plus en plus, vers un ascendant vital, qui toutefois ne saurait jamais être pleinement obtenu, même dans la plus haute perfection de la nature humaine.

Cette indispensable appréciation comparative détermine essentiellement la première notion scientifique qu'il faut se former de l'ensemble du progrès humain, ainsi rattaché à la série universelle du perfectionnement animal, dont il réalise le plus éminent degré (1). »

[La civilisation, elle-même, à mesure qu'elle progresse accentue cette prépondérance des facultés intellectuelles. Moins absorbé par la préoccupation de ses besoins matériels qui sont plus aisément satisfaits, l'homme donne la conduite de sa vie à la raison.]

§ 2. La vitesse de révolution humaine.

[Si l'on élimine la considération des éléments accessoires (climat, race, etc.), on voit que plusieurs conditions déterminent cette vitesse, tenant à l'organisme et au milieu.]

« Je dois indiquer, en second lieu, la durée ordinaire de la vie humaine, comme influant peut-être plus profondément sur cette vitesse qu'aucun autre élément appréciable. En principe, il ne faut point se dissimuler que notre progression sociale repose essentiellement sur la mort ; c'est-à-dire que les pas successifs de l'humanité supposent nécessairement le renouvellement continu, suffïïsamment rapide, des agents du mouvement général, qui, habituellement presque imperceptible dans le cours de chaque vie individuelle, ne devient vraiment prononcé qu'en passant d'une génération à la suivante. L'organisme social subit, à cet égard, et d'une manière non moins impérieuse, la même condition fondamentale que l'organisme individuel où, après un temps déterminé, les diverses parties constituantes, inévitablement devenues, par suite même des phénomènes vitaux, radicalement impropres à concourir davantage à sa composition, doivent être graduellement remplacées par de nouveaux

(1) Cours, IV, p. 328-332.

éléments. Pour apprécier convenablement une telle nécessité sociale, il serait superflu de recourir à la supposition chimérique d'une durée indéfinie de la vie humaine, d'où résulterait évidemment la suppression presque totale et très prochaine du mouvement progressif. Sans allei* jusqu'à cette extrême limite, il suffirait, par exemple, d'imaginer que la durée effective fût seulement décuplée, en concevant d'ailleurs que ses diverses époques naturelles conservassent les mêmes proportions respectives. Si rien n'était changé, du reste, dans la constitution fondamentale du cerveau humain, une telle hypothèse déterminerait, ce me semble, un ralentissement inévitable, quoique impossible à mesurer, dans notre développement social. Car la lutte indispensable et permanente, qui s'établit spontanément entre l'instinct de conservation sociale, caractère habituel de la vieillesse, et l'instinct d'innovation, attribut ordinaire de la jeunesse, se trouverait dès lors notablement altérée en faveur du premier élément de cet antagonisme nécessaire. . . Mais si, d'une part, on ne saurait douter qu'une durée trop prolongée de la vie humaine ne tendît nécessairement à retarder notre évolution sociale, il n'est pas moins incontestable, d'une autre part, qu'une existence trop éphémère deviendrait, à d'autres titres, un obstacle non moins essentiel à la progression générale, en attribuant, au contraire, un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance indispensable que lui oppose spontanément l'opiniâtre instinct conservateur de la vieillesse peut seule, en effet, suffisamment obliger l'esprit d'amélioration à subordonner convenablement ses efforts actuels à l'ensemble des résultats antérieurs.

« Nous devons enfin signaler sommairement, parmi les causes générales, qui modifient spontanément la vitesse fondamentale de notre évolution sociale, l'accroissement naturel de la population humaine, qui contribue surtout à l'accélération continue de ce grand mouvement.

« On peut d'abord aisément reconnaître que cette influence contribue toujours beaucoup, surtout à l'ori-

gine, à déterminer, dans l'ensemble du travail humain, une division de plus en plus spéciale, nécessairement incompatible avec un trop petit nombre de coopérateurs. En outre, par une propriété plus intime et moins connue, quoique encore plus capitale, une telle condensation stimule directement d'une manière très puissante, au développement plus rapide de l'évolution sociale, soit en poussant les individus à tenter des nouveaux efforts pour s'assurer, par des moyens plus raffinés, une existence qui autrement deviendrait ainsi plus difficile, soit aussi en obligeant la société à réagir avec une énergie plus opiniâtre et mieux concertée pour lutter suffisamment contre l'essor plus puissant des divergences particulières. A l'un et à l'autre titre, on voit qu'il ne s'agit point ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais surtout de leur concours plus intense sur un espace donné, conformément à l'expression spéciale dont j'ai fait usage, et qui est éminemment applicable aux grands centres de populations, où, en tout temps, les principaux progrès de l'humanité durent, en effet, recevoir constamment leur première élaboration. En créant de nouveaux besoins et des difficultés nouvelles, cette agglomération graduelle développe spontanément aussi des moyens nouveaux, non seulement quant au progrès, mais aussi pour l'ordre même, en neutralisant de plus en plus les diverses inégalités physiques, et donnant, au contraire, un ascendant croissant aux forces intellectuelles et morales, nécessairement maintenues dans leur subalternité primitive chez toute population trop restreinte (1). »

§ 3. Prépondérance de révolution intellectuelle.

[La dynamique sociale de Comte est dominée par cette pensée, que les idées mènent le monde ; c'est

(1) Cours, IV, p. 332-340.

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donc une philosophie intellectualiste de l'histoire qu'il exposera] :

« Malgré l'inévitable solidarité qui règne sans cesse, suivant les principes déjà établis, parmi les différents éléments de notre évolution sociale, il faut bien aussi que, au milieu de leurs mutuelles réactions continues, l'un de ces ordres généraux de progrès soit spontanément prépondérant, de manière à imprimer habituellement à tous les autres une indispensable impulsion primitive, quoique lui-même doive ultérieurement recevoir, à son tour, de leur propre évolution, un essor nouveau. Il suffit ici de discerner immédiatement cet élément prépondérant, dont la considération devra diriger l'ensemble de notre exposition dynamique, sans nous occuper d'ailleurs expressément de la subordination spéciale des autres envers lui ou entre eux, qui se manifestera suffisamment ensuite par l'exécution spontanée d'un tel travail. Or, ainsi réduite la détermination ne saurait présenter aucune grave difficulté, puisqu'il suffit de distinguer l'élément social dont le développement pourrait le mieux être conçu, abstraction faite de celui de tous les autres, malgré leur universelle connexité nécessaire ; tandis que la notion s'en reproduirait, au contraire, inévitablement dans la considération directe du développement de ceux-ci. A ce caractère doublement décisif, on ne saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle, comme principe nécessairement prépondérant de l'ensemble de l'évolution de l'humanité. . . Quoique notre faible intelligence ait, sans doute, un indispensable besoin de l'éveil primitif et de la stimulation continue qu'impriment les appétits, les passions et les sentiments, c'est cependant sous sa direction nécessaire qu'a toujours dû s'accomplir l'ensemble de la progression humaine. C'est seulement ainsi, et par l'inffuence de plus en plus prononcée de l'intelligence sur la conduite générale de l'homme et de la société, que la marche graduelle de notre espèce a pu réellement acquérir ces caractères de consistante régu-

larité et de persévérante continuité qui la distinguent si profondément de l'essor vague, incohérent et stérile, des espèces animales les plus élevées, quoique nos appétits, nos passions, et même nos sentiments primitifs, se retrouvent essentiellement chez beaucoup d'entre elles, et avec une énergie supérieure, au moins à plusieurs égards importants. Si l'analyse statique de notre organisme social le montre reposant finalement, de toute nécessité, sur un certain système d'opinions fondamentales, comment les variations graduelles d'un tel système pourraient-elles ne pas exercer une influence prépondérante sur les modifications successives que doit présenter la vie continue de l'humanité ?

« Ainsi d'après l'évidente nécessité scientifique de coordonner l'ensemble de l'analyse historique par rapport à une évolution prépondérante, afin de prévenir la confusion et l'obscurité que toute autre marche produirait inévitablement soit dans l'exposition, soit même dans la conception, d'un tel système de développements solidaires et simultanés, nous devons évidemment choisir ici, ou plutôt conserver l'histoire générale de l'esprit humain, comme guide naturel et permanent de toute étude historique de l'humanité. . . C'est donc l'appréciation successive du système fondamental des opinioiîs humaines relatives à l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot, l'histoire générale de la philosophie, quelque soit d'ailleurs son caractère effectif, théologique, métaphysique ou postiif, qui devra présider à la coordination rationnelle de notre analyse historique (1) ».

§ 4. Loi générale de révolution humaine.

[Cette loi est celle des trois états. Comte nous montre comment la succession de ces trois états fut aussi

(1) Cours, IV, 340-344.

inévitable qu'indispensable. Voici d'abord une page où se révèle la confiance inébranlable que Comte avait en la certitude de sa découverte] :

« Tous ceux qui possèdent quelques connaissances réelles sur l'histoire générale de l'esprit humain ont dû, sans doute, déjà exécuter, par eux-mêmes, cette immédiate confirmation historique, préalablement indiquée, d'une manière irrécusable, pour tous les bons esprits, d'après la marche actuelle de notre développement individuel depuis l'enfance jusqu'à la virilité, comme je l'ai signalé au commencement du premier volume. On peut appliquer à cette importante vérification les divers moyens quelconques d'exploration rationnelle que nous avons reconnus, dans la quarantehuitième leçon, devoir appartenir aux études sociologiques, soit l'observation pure, directe ou indirecte, soit même l'expérimentation, soit surtout chacune des nombreuses formes distinctes de la méthode comparative : dix-sept ans de méditation continue sur ce grand sujet, discuté sous toutes ses faces, et soumis à tous les contrôles possibles, m'autorisent à affirmer d'avance, sans la moindre hésitation scientifique, que toujours on verra ces différentes explorations partielles ou totales, convenablement opérées, converger finalement vers l'irrésistible confirmation d'une telle proposition historique, qui me semble maintenant aussi pleinement démontrée qu'aucun des faits généraux actuellement admis dans les autres parties de la philosophie naturelle. »

[Ce n'est que tardivement que l'homme arrive à réfléchir sur ses propres états d'esprit, et longtemps, s'érigeant en type universel, il transporte au monde extérieur les caractères qu'il croit découvrir en lui-même. Il est alors dans l'état théologique] :

« L'esprit humain a dû, en effet, parvenir à un degré notable de raffinement dans ses méditations habituelles avant de pouvoir s'étonner de ses propres actes, en réfléchissant sur lui-même une activité spéculative que le

monde extérieur devait d'abord si exclusivement provoquer. Si, d'une part, l'homme se regarde nécessairement à l'origine, comme le centre de tout, il est alors, d'une autre part, non moins inévitablement disposé à s'ériger aussi en type universel. Il ne saurait concevoir d'autre explication primitive à des phénomènes quelconques que de les assimiler, autant que possible, à ses propres actes, les seuls dont il puisse jamais croire comprendre le mode essentiel de production, par la sensation naturelle qui les accompagne directement... Telle est donc l'origine spontanée de la philosophie théologique, dont le véritable esprit élémentaire consiste, en effet, à expliquer la nature intime des phénomènes et leur mode essentiel de production en les assimilant, autant que possible, aux actes produits par les volontés humaines d'après notre tendance primordiale à regarder tous les êtres quelconques comme vivant d'une vie analogue à la nôtre, et d'ailleurs le plus souvent supérieure, à cause de leur grande énergie habituelle (1)...»

« A cette seule philosophie, il appartenait, en vertu de son admirable spontanéité caractéristique, de dégager réellement l'esprit humain du cercle radicalement vicieux où il paraissait d'abord irrévocablement enchaîné, entre les deux nécessités opposées également impérieuses d'observer préalablement pour parvenir à des conceptions convenables, et de concevoir d'abord des théories quelconques pour entreprendre avec efficacité des observations suivies.

« Quelques vaines que doivent maintenant paraître ces puériles spéculations, il ne faut oublier, en aucun sujet, que toujours et partout elles ont pu seules tirer le génie humain de sa torpeur primitive, en offrant à son activité

(1) Comte a déjà exposé ces idées, dans un de ses premiers écrits : Considérations philosophiques sui les sciences et les savants (1825).

permanente l'unique aliment spontané qui pût exister d'abord. »

[Des motifs moraux et sociaux viennent s'ajouter à ces motifs intsllectuels : les seconds apparaîtront quand nous étudierons historiquement l'état théologique ; quant aux premiers, il faut les indiquer] :

« La philosophie théologique est caractérisée à l'origine, par cette heureuse propriété de pouvoir seule alors animer l'homme d'une confiance suffisamment énergique, en lui inspirant, au sujet de sa position générale et de sa puissance finale, un sentiment fondamental de suprématie universelle qui, malgré sa chimérique exagération, a été longtemps indispensable au développement graduel de notre action réelle... Si, au contraire, il pouvait d'abord concevoir le monde strictement assujetti à des lois invariables, l'impossibilité évidente où il se trouverait d'en modifier aucunement l'exercice aussi bien que de les connaître lui inspirerait, de toute nécessité, un fatal découragement, qui l'empêcherait de sortir jamais de son apathie primitive autant que de sa torpeur mentale (1). »

[La philosophie théologique réalisait l'indispensable unité de sentiments, le premier système d'opinions communes qui doit alimenter toute société ; il investissait en même temps une certaine classe d'hommes, du pouvoir et du loisir nécessaire pour se livrer à l'activité spéculative. Cependant une inévitable décadence devait frapper l'état théologique, qui contenait en lui les germes de l'état positif.]

« En ayant d'abord égard à la destination intellectuelle, on trouvera constamment, en un sujet quelconque, que l'ascendant spontané de la philosophie théologique, après avoir exclusivement déterminé le premier éveil de notre intelligence, et présidé même à ses progrès successifs tant qu'aucune philosophie plus réelle n'était encore devenue suffisamment possible, a dû nécessairement

(1) Cours, IV, p. 347 et suiv.

finir par tendre partout à la compression de l'esprit humain, depuis que son antagonisme radical avec la philosophie positive a pu commencer à se caractériser nettement. De même, dans l'ordre moral, il est au moins aussi évident que la confiance consolante et l'active énergie, si heureusement inspirées au premier âge de l'humanité, par les illusions d'une telle philosophie, ont graduellement tendu à se changer, en dernier lieu, sous son empire trop prolongé, en une terreur oppressive et une langueur apathique, dont les exemples ne sont que trop communs, à partir du moment où, sa prépondérance s'étant trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser. La supériorité finale de la philosophie est aussi indubitable à ce titre qu'au précédent, comme l'ensemble de notre analyse historique le démontrera spontanément : à elle seule il appartient, dans l'état viril de la raison humaine, de développer en nous, au milieu de nos entreprises les plus hardies, une vigueur inébranlable et une constance réfléchie, directement tirées de notre propre nature, sans aucune assistance extérieure, et sans aucune entrave chimérique. Enfin, sous le point de vue social, malgré que l'ascendant réel de la philosophie théologique ait dû, à cet égard, se prolonger davantage, il serait inutile aujourd'hui de constater formellement que, bien loin de tendre à lier les hommes suivant sa destination originaire, elle contribue essentiellement à les diviser de même que, après avoir créé l'activité spéculative, elle a dû aboutir à l'entraver radicalement. La propriété de réunir, comme celles de stimuler et de diriger, appartiennent désormais, d'une manière de plus en plus exclusive, depuis la décadence des croyances religieuses, à l'ensemble des conceptions positives, seules capables aujourd'hui d'établir spontanément, d'un bout du monde à l'autre, sur des bases aussi durables qu'étendues, une véritable communauté intellectuelle, pouvant servir de fondement solide à la plus vaste oi^nisation politique (1) a.

(1) Cours, rV, p. 362-369.

[La substitution de l'état positif à l'état théologique, encore incomplètement achevée, n'a pu se faire sans transition. Entre ces deux périodes organiques, a dû s'intercaler, par une indispensable et inévitable nécessité, une époque critique, l'état métaphysique] :

A mesure que la théologie se retire du domaine spéculatif, et avant que la physique puisse définitivement s'y établir, l'occupation spontanée de la métaphysique le prépare provisoirement ; en sorte que, dans chaque cas, toute contestation de suprématie entre ces trois philosophies peut, au fond, se réduire à une simple question d'opportunité, jugée d'après l'examen rationnel du développement fondamental de l'esprit humain. Cette modification métaphysique de la philosophie théologique s'opère naturellement, en un sujet quelconque, par la substitution graduelle de l'entité à la divinité, lorsque les conceptions religieuses se généralisent en diminuant sans cesse le nombre des agents surnaturels aussi bien que leur intervention active, et surtout quand elles parviennent, sinon en réalité, du moins en principe, à une rigoureuse unité suprême. Dans ce dernier état général de la philosophie théologique, l'action surnaturelle, perdant sa spécialité primitive, n'a pu habituellement abandonner la direction immédiate du phénomène sans y laisser, à sa place, une mystérieuse entité, d'abord nécessairement émanée d'elle, mais à laquelle, par l'usage journalier, l'esprit humain a dû rapporter, d'une manière de plus en plus exclusive, la production particulière de chaque événement. Or, cette étrange manière de philosopher a diî être longtemps nécessaire, soit pour faciliter le déclin graduel de la théologie en éliminant peu à peu l'intervention spéciale des causes surnaturelles, soit pour préparer l'essor progressif de la physique en habituant toujours davantage à la considération exclusive des phénomènes : à l'un et à l'autre titre, cette situation transitoire constitue à la fois un symptôme inévitable et un indispensable concours.

§ 5. Esquisse du développement matériel des sociétés.

[Ce développement suit une marche parallèle et même analogue au développement intellectuel ; il est caractérisé par le passage des civilisations militaires aux civilisations industrielles, qui accompagne le passage de l'état théologique à l'état intellectuel positif.]

Tous les divers moyens généraux d'exploration rationnelle, applicables aux recherches politiques, ont déjà spontanément concouru à constater, d'une manière également décisive, l'inévitable tendance primitive de l'humanité à une vie principalement militaire, et sa destination finale non moins irrésistible à une existence essentiellement industrielle. Aussi aucune intelligence un peu avancée ne refuse-t-elle désormais de reconnaître, plus ou moins explicitement, le décroissement continu de l'esprit militaire et l'ascendant graduel de l'esprit industriel, comme une double conséquence nécessaire de notre évolution progressive, qui a été, de nos jours, assez judicieusement appréciée, à cet égard, par la plupart de ceux qui s'occupent convenablement de philosophie politique (1 )

L'invincible antipathie de l'homme primitif pour tout travail régulier ne lui laisse évidemment à exercer d'autre activité soutenue que celle de la vie guerrière, la seule à laquelle il puisse alors être essentiellement propre, et qui constitue d'ailleurs, à l'origine, le moyen le plus simple de se procurer sa subsistance, même indépendamment d'une trop fréquente anthropophagie : la marche générale de l'individu est, à cet égard, pleinement conforme à celle de l'espèce. Quelque déplorable que doive sembler d'abord une telle nécessité, son universalité caractéristique et son développement continu, en des temps

(1) C'est là une des principales idées empruntées par Comte à Saint-Simon.

même assez avancés pour que l'existence matérielle pût reposer sur d'autres bases, doivent faire sentir à tous les vrais philosophes que ce régime militaire, auquel la société a été si longtemps et si complètement assujettie, doit avoir rempli un éminent et indispensable office, du moins provisoire, dans la progression générale de l'humanité. Il est aisé de concevoir, en effet, quelle que soit maintenant la prépondérance sociale de l'esprit industriel, que l'évolution matérielle des sociétés humaines a dû, au contraire, longtemps exiger l'ascendant exclusif de l'esprit militaire, sous le seul empire duquel l'industrie humaine pouvait se développer convenablement. Les motifs généraux de cette indispensable tutelle sont essentiellement analogues à ceux de la semblable fonction provisoire accomplie par l'esprit religieux pour préparer l'essor ultérieur de l'esprit scientifique, d'après les explications précédentes. Car elle tient surtout à ce que l'esprit industriel, bien loin de pouvoir diriger d'abord la société temporelle, y supposait, au contraire, par sa nature, l'existence préalable d'un développement déjà considérable, qui ne pouvait donc s'être opéré que sous l'influence nécessaire de l'esprit militaire, sans l'heureuse spontanéité duquel les diverses familles seraient demeurées essentiellement isolées, de manière à empêcher toute importante division de l'ensemble du travail humain, et par suite tout progrès régulier et continu de notre industrie. Les propriétés sociales, et surtout politiques, de l'activité militaire, quoique ne devant exercer qu'une prépondérance provisoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, sont, à l'origine, parfaitement nettes et décisives, en un mot, pleinement conformes à la haute fonction civilisatrice qu'elles doivent alors remplir. Plusieurs philosophes ont déjà suffisamment reconnu, à ce sujet, l'aptitude spontanée d'un tel mode d'existence à développer des habitudes de régularité et de discipline, qui n'auraient pu d'abord être autrement produites, et sans lesquelles aucun vrai régime politique ne pouvait, évidemment, s'organiser. Nul autre but suffisamment éner-

gique n'aurait pu, en effet, établir une association durable et un peu étendue entre les familles humaines que l'impérieux besoin de se réunir, d'après une inévitable subordination quelconque, pour une expédition guerrière, ou même pour la simple défense commune. Jamais l'objet de l'association ne peut être plus sensible ni plus urgent,, jamais les conditions élémentaires du concours ne sauraient devenir plus irrésistibles. Tout cet ensemble d'at-^ tributs se trouve admirablement adapté à la nature et aux besoins des sociétés primitives, qui ne pouvaient, sansdoute, apprendre réellement l'ordre à aucune autre école que celle de la guerre, comme on peut, même aujourd'hui, s'en former une faible idée à l'égard des individus exceptionnels que la discipline industrielle ne peut suffisamment assouplir, et qui, sous ce rapport, nous représentent,, autant que possible, l'ancien type humain. Ainsi, malgré de vaines rêveries poétiques sur l'institution primordiale des pouvoirs politiques, on ne saurait douter que les premiers gouvernements n'aient dû être, de toute nécessité, essentiellement militaires, quand on se borne à n'y envisager que les simples considérations temporelles, de même que l'autorité spirituelle ne pouvait y être d'abord que purement théologique (1).

[En même temps qu'il assurait la consolidation des sociétés anciennes, l'état militaire en permettait l'agrandissement ; par là, ainsi que par la création de l'esclavage, il favorisait les premiers développements de l'industrie. Avant de provoquer, par sa décomposition, l'éclosion spontanée de la civilisation industrielle, l'état militaire se modifiait et donnait naissance à un état transitoire, de caractère équivoque, où la puissance militaire, d'offensive qu'elle était, devenait simplement défensive, et où l'hégémonie sociale appartenait aux légistes.]

(1) Cour$, IV, p. 377-8.

Sociologie liistorique

[La philosophie de l'histoire constitue la sociologie concrète ; elle ne pouvait être étudiée qu'après la sociologie abstraite dont elle sert à vérifier les lois. Enfin, elle prépare aux prévisions rationnelles et à la création d'un art politique pratique.]

SECTION I Considérations générales sur la Soeiologie historique

[Il importe de circonscrire le domaine dans lequel Comte va pratiquer ses recherches historiques : il se borne à étudier les civilisations avancées et les faits les plus élémentaires.]

La plus importante de ces restrictions logiques, et qui comprend implicitement toutes les autres, consiste à concentrer essentiellement notre analyse scientifique sur une seule série sociale, c'est-à-dire à considérer exclusivement le développement effectif des populations les plus avancées, en écartant, avec une scrupuleuse persévérance, toute vaine et irrationnelle digression sur les divers autres centres de civilisation indépendante, dont l'évolution a été, par des causes quelconques, arrêtée jusqu'ici à un état plus imparfait ; à moins que l'examen comparatif de ces séries accessoires ne puisse utilement éclairer le sujet principal, comme je l'ai expliqué en traitant de la méthode sociologique. Notre exploration historique devra donc être presque uniquement réduite à

l'élite où l'avant-garde de l'humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les nations européennes, en nous bornant même, pour plus de précision, surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale. A une époque quelconque, notre appréciation rationnelle devra être principalement relative aux véritables ancêtres politiques de cette population privilégiée, quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un mot, nous ne devons comprendre, parmi les matériaux historiques de cette première coordination philosophique du passé humain, que des phénomènes sociaux ayant évidemment exercé une inûuence réelle, au moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement graduel des phases successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations les plus avancées.

« Ainsi circonscrit le véritable champ convenable à notre analyse historique doit seulement embrasser les résultats les plus généraux de l'exploration ordinaire du passé, en écartant avec soin toute appréciation trop détaillée. Si ma conception sociologique peut effectivement parvenir, dans l'étude de la série sociale la plus complète, à instituer enfin une vraie liaison scientifique entre les faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui familiers à tous les hommes éclairés, j'ose avancer que,, par cela seul, elle aura déjà suffisamment réalisé ce que la nature d'un tel sujet offre à la fois de plus difficile et de plus important, soit pour la théorie, soit même pour la pratique. Dans la recherche des véritables lois de la sociabilité, tous les événements exceptionnels ou tous les détails trop minutieux, si puérilement recherchés par la curiosité irrationnelle des aveugles compilateurs d'anecdotes stériles, doivent être presque toujours élagués comme essentiellement insignifiants : tandis que la science doit surtout s'attacher aux phénomènes les plus vulgaires, que chacun de ceux qui y participent pourrait spontanément apercevoir autour de soi, comme constituant le fonds principal de la vie sociale habituelle. Il est vrai que, par cela même, de tels phénomènes sont

nécessairement beaucoup plus difficiles à observer, de manière à pouvoir servir de base réelle aux saines spéculations scientifiques. . .

« Or, des motifs essentiellement semblables doivent désormais empêcher soigneusement de confondre la recherche abstraite des lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire concrète des diverses sociétés humaines dont l'explication satisfaisante ne peut évidemment résulter que d'une connaissance déjà très avancée de l'ensemble de ces lois. Ainsi quelque indispensable fonction que doive remplir l'histoire en sociologie, pour alimenter et pour diriger ses principales spéculations, on voit que son emploi y doit rester essentiellement abstrait.

a II est donc sensible que la sociologie doit seulement emprunter à l'incohérente compilation de faits déjà improprement qualifiée d'histoire, les renseignements susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes de la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales de la sociabilité. Quant à la réaction capitale que rinsJ,itution de la dynamique sociale devra nécessairement exercer sur le perfectionnement de l'histoire proprement dite, et que la suite de ce volume commencera, j'espère, à manifester d'une manière incontestable, elle consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du passé humain, une suite rationnelle de jalons fondamentaux, propres à rallier et à diriger toutes les observations ultérieures ; ces jalons devant être d'ailleurs d'autant plus rapprochés,, que nous avancerons davantage vers les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement social (1 ). »

[II est donc nécessaire de laisser provisoirement de côté un grand nombre de questions incidentes de sociologie concrète, de les ajourner jusqu'au moment où la

(1) Cours, V, p. 1-10.

sociologie abstraite sera plus développée. Avant d'examiner l'état de la société aux trois phases de son développement, il faut bien se rendre compte qu'il n'y a pas entre ces trois phases une succession nette ; les éléments de la société progressent inégalement, et les trois états peuvent fort bien coexister sur des points diflérents. Néanmoins quand les idées morales et politiques ont définitivement abandonné le caractère d'une phase déterminée, on peut dire que cette phase est achevée.]

SECTION II L'Ëtat théologique

[Il comprend trois périodes : fétichisme, polythéisme, monothéisme, enchaînées par une filiation nécessaire.]

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