LE FÉTICHISME
§ 1 . iSa nature et son rôle mentaL
Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré l'inévitable spontanéité générale d'un état intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou moins prononcé, mais ordinairement très durable, de pur fétichisme constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels ou artificiels,
comme animés d'une vie essentiellement analogue à la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. »
a Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre, bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute longtemps produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de l'animalité, jusqu'à produire fréquemmnt l'adoration formelle des animaux, quand ils offraient à l'homme sous un aspect quelconque, un spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire dont il ne retrouverait pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît, à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de l'atmosphère, etc.
« Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée, par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa première situation mentale. Nous avons reconnu que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la vie intellectuelle. Or, cet empire, évidemment plus prononcé, à l'origine, des passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous les corps observables étant ainsi
immédiatement personnifiés et doués de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suflisamment l'épouver, même en nous reportant par la méditation la plus intense et la mieux dirigée, à ce berceau de l'humanité (1). »
§ 2. Influence du fétichisme sur révolution humaine.
[C'est à lui qu'on est redevable de la création du langage ; il permet aussi la formation d'une classe sacerdotale ; enfin il établit et fortifie les premiers liens sociaux ; mais ce n'est encore là que des progrès rudimentaires, et le fétichisme, en somme, constitue vite un obstacle au développement humain] :
Jamais, en effet, l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires du fétiche correspondant.
« Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur l'intelligence humaine n'est point cer tainement aussi oppressive, à beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident qu'une philo-
(1) Cours, V, p. 14-25.
Sophie qui animait directement la nature entière, devait tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination, alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi les premiers essais de tous les beaux-arts sans en excepter la poésie, remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme.
« Quant au développement industriel, philosophiquement défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier âge social où l'humanité, sous les plus importants aspects, a jeté les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes, l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques ; et même le commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale (1).
[Cependant, le fétichisme s'oppose parfois à ce que l'homme utilise telle ou telle substance ou force naturelle ; mais en revanche, il stimule l'activité par l'illusion qu'il donne à l'homme sur sa puissance et sa situation dans le monde.
Il n'a pas été non plus sans importance, au point de vue proprement social.
Ainsi l'origine de la propriété est dans le tabou.
Les premiers principes de gouvernement sont appliqués sous le fétichisme, et grâce à l'imprécision de cette primitive philosophie théologique, ils s'adaptent avec bonheur aux circonstances. Signalons encore quelques
(1) Cours, V, p. 33-37.
exemples de l'influence du fétichisme sur le mode de vie des premiers hommes] :
« Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me sufTise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs , à la manière pour ainsi dire des autres animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les éléments d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujettit invariablement l'homme à une résidence déterminée. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une semblable révolution sur le perfectionnement général du système théologique. Car c'est essentiellement alors que le fétichisme commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup plus spécialement l'in-
fluence. Quelle suite spontanée d'observations astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une population vagabonde, si ce n'est celle de l'état polaire dirigeant ses courses nocturnes ? Il existe donc certainement une double relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et l'établissement final de la vie agricole.
« Quant au second exemple essentiel, et bien moinsincontestable encore, que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la conservation systématique des animaux utiles ainsi que des végétaux. . .
a Si ce premier système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait été alors suffisamment réalisable.Quels qu'aient pu être ensuite les immenses inconvénients du fétichisme, ils ne doivent nullement nous dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles, des végétaux précieux et, en général, de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. . .
a Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement fondamental du caractère humain. (1). »
(1) Cours, V, p. 42-49.