‹ Pages choisies; notice sur la vie et la doctrine de Comte et commentaires reliant les divers morceauxChapitre 19 sur 46 · LE POLYTHÉISME · texte numérisé non relu

LE POLYTHÉISME

[II constitue le principal état théologique de l'humanité et coïncide avec un développement du régime militaire. Nous aurons ici à donner les pages où Comte analyse l'influence du polythéisme sur le développement scientifique, religieux, esthétique, industriel et politique, et celles où il le caractérise dans les divers aspects qu'il a pris en Egypte, en Grèce, à Rome.]

^ U Le polythéisme et le développement intellectuel.

[A ce point de vue, il constitue < un premier décroissement de l'influence mentale propre à la philosophie théologique ». Relativement à l'influence qu'il exerce sur le développement scientifique] :

On doit aujourd'hui être d'abord frappé surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique •devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable esprit scientifique, alors obligé de lutter, presque à chaque pas, contre des explications religieuses très détaillées de la plupart des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute idée d'invariabilité des lois physiques. . .

« Mais cette grande création des dieux constitue certainement par sa nature le premier essai général de l'activité purement spéculative propre à notre intelligence qui, jusque-là, n'avait fait essentiellement que suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement à l'intensité effective de leurs phénomènes. Mais, outre que notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à orendre un caractère dis»

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tinct, par le seul exercice provisoire qui pût alors exister, cette grande révolution théologique a constitué, sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. . . .

a D'ailleurs le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes doivent sans doute paraître, dans l'enfance de la raison humaine, infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme, par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables divinités avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc fallu ajouter au système un indispensable complément général en créant un dieu particulier pour l'immuabilité dont tous les autres dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards, reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est, par sa nature inséparable . . .

« Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire, il tendait éminemment, d'une autre part, à exécuter directement les modifications philosophiques, en établissant entre toutes nos idées quelconques, une première liaison fondamentale qui, malgré sa nature essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère d'unité de

méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état pleinement normal de notre intelligence et qu'elle avait alors spontanément acquis sous la dénomination franche et uniforme du système théologique. C'est seulement à la prépondérance plus pure encore et plus universelle de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans un inévitable et prochain avenir, de réaliser d'une manière beaucoup plus parfaite et surtout plus durable cette propriété fondamentale (1). »

[Enfin, le polythéisme stimulait l'esprit d'observation en liant tous les phénomènes à la destinée de l'homme. Il était non moins actif au point de vue esthétique bien que l'ofiice fondamental dans les sociétés antiques n'ait jamais été réservé, comme on l'a souvent supposé, aux beaux arts ; les facultés d'expression sont toujours subordonnées aux facultés de conception, les arts à la philosophie. Mais le polythéisme plus conforme au développement des facultés affectives qu'à celui des facultés intellectuelles devait forcément donner essor aux beaux arts.]

% 2. Le polythéisme et révolution matérielle.

[Bien que l'activité guerrière absorbât presque tous les efforts des sociétés antiques, néanmoins l'industrie proprement dite s'y développa, principalement à l'époque polythéiste.]

« Nous avons déjà reconnu l'importance initiale de la philosophie théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du monde extérieur. Or il suflit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme. Celui-ci, en effet, en divinisant la matière,

(1) Cours, V, p. 61-72.

ne pouvait évidemment, sans une sorte d'inconséquence sacrilège, en tolérer l'altération journalière ; du moins, jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce, sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même souvent à divers titres ; outre qu'il réalisait directement, au plus haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime qu'on a pu la concevoir depuis : en sorte que, pour peu que l'action devint importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences qui, livrées à leur Jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales pour neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette disposition antiindustrielle plus ou moins attachée, de toute nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient, sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispentable au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout la forme non moins oppressive d'un optimisme absolu, et qui est radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde, si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point nécessairement, comme je l'ex-

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pliquerai au chapitre suivant, avec cet état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit religieux dans la vie réelle. . . On ne saurait donc méconnaître les propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement spontané de notre -activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de l'esprit positif qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi. »

§ 3. Aptitude sociale du polythéisme.

[Il faut l'envisager sous le double aspect politique et moral. Il crée les premières autorités sociales : prêtres, chefs de famille et fonde le gouvernement domestique des femmes. La création du sacerdoce est la plus importante.]

a) Aspect politique. — On doit apprécier hautement l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme, qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et industriels et susceptible, par son ascendant spontané, de donner graduellement à la société humaine une consistance durable et une organisation régulières. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par Tin-

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termédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale, à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle.

[Il était en harmonie avec les besoins et l'état correspondants de l'humanité ; avec les besoins guerriers notamment, et il facilitait la fusion des peuplades diverses en n'exigeant pas des vaincus l'abandon de leurs dieux.

Le polythéisme adoucit les mœurs guerrières, par l'esclavage qui, remplaçant la mise à mort, avait un véritable office social à remplir.

Cette institution pleinement normale à son époque, et justement approuvée par des philosophes comme Aristote, est en relation étroite avec le polythéisme.]

Au premier aspect, on ne saisit pas nettement la corrélation naturelle du polythéisme à l'institution de l'esclavage, malgré l'éclatant témoignage que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse historique. Mais, puisque nous avons reconnu ci-dessus l'aptitude nécessaire du polythéisme à secortder directement le développement spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par un prolongement plus spécial des mêmes motifs, que cet état théologique soit essentiellement en harmonie avec

une telle condition sociale, spontanément inséparable de la vie guerrière. Une appréciation immédiate montre, en effet, que le polythéisme doit, à cet égard, correspondre généralement à l'esclavage, comme, d'une part, le fétichisme à l'extermination habituelle des prisonniers, et, d'une autre part, le monothéisme à l'affranchissement final des serfs, ainsi que je l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant. Car le fétichisme est une religion individuelle et trop locale pour établir entre le vainqueur et le vaincu aucun lien spirituel, susceptible de contenir suffisamment, à l'issue du combat, la férocité naturelle, tandis que le monothéisme est, au contraire, tellement universel, qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du même vrai Dieu, une aussi profonde inégalité, sans leur permettre néanmoins une aussi intime familiarité avec les partisans d'une autre croyance. En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également contraires à l'esclavage, par suite des mêmes caractères essentiels qui les rendent impropres à la conquête.

Les deux âges extrêmes de la vie religieuse étant ainsi généralement exclus d'une telle explication, il faut bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par le polythéisme, fournisse la base spirituelle de cette grande institution qui, sans doute, n'a pas dû se passer d'un pareil appui plus que tant d'autres moins importantes. Or, on reconnaît directement, en effet, quant à l'esclavage comme envers la conquête, que le polythéisme avait, par sa nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de spécialité pour maintenir les distances : le vainqueur et le vaincu, quoique conservant chacun ses dieux propres, avaient assez de religion commune pour comporter entre eux une certaine harmonie habituelle, pendant que, d'un autre côté, la profonde subordination de l'un à l'autre était consacrée par celle des divinités correspondantes. C'est ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait spontanément, presque au même degré, d'une part à l'immolation journalière des prisonniers,d'une autre part à leur affranchissement régulier, et conduisait

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immédiatement à sanctionner et à consolider leur esclavage habituel (1).

/;) Aspect mokal.

[Le polythéisme qui, au point de vue politique, aide à la concentration des pouvoirs sociaux, n'a pas sur la morale une influence heureuse ; c'est ici la contre-partie des services politiques rendus par lui. L'esclavage d'une part et l'abusive réglementation de la vie privée, d'autre part, viciaient la morale.]

Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle, domestique ou sociale, on ne saurait méconnaître, en effet, combien elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule existence de l'esclavage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité, ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral, sans parler d'ailleurs des dangers trop évidents de la flatterie, auxquels chaque homme libre se trouve ainsi continuellement exposé. Relativement à la morale domestique surtout, on ne sau~

(1) Cours, V, p. 8y-109.

ra it douter, suivant la judicieuse observation de de Maistre, que l'esclavage n'y corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé, les plus importantes relations de famille, par les désastreuses facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie. Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle, devaient tendre à développer ces sentiments de dureté, et même de férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque chez les meilleurs naturels.

[Cependant le polythéisme institua quelques utiles règles morales, et par le culte des vieillards et des ancêtres, il sut favoriser le sentiment de la perpétuité sociale] :

Son efTicacité est surtout prononcée relativement aux deux termes extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle et finalement sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général, dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés, de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme. Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention spon-

tanée de l'esprit religieux : on n'en saurait douter à l'égard même des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne, soit pour agir soit pour résister. En second lieu, relativement à la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché par le fétichisme, secondant déjà, de la manière la plus naturelle, l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif de l'ensemble de l'éducation morale... Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une telle disposition où la haine de tous les étrangers quelconques était toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes, elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue un indispensable |degré qui, par sa nature, ne saurait jamais être impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour universel de l'humanité dont l'introduction trop prématurée eut inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité (1).

§ 4. Les j ormes du polythéisme

[Le polythéisme a été, tantôt essentiellement théocratique, tantôt éminemment militaire, et dans

(1) Cours, V, p. 110-117.

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ce dernier mode l'activité militaire a été, tantôt restreinte, tantôt pleinement satisfaite. D'où trois formes auxquelles Comte donne les dénominations de : égyptienne, grecque et romaine sans les rapporter à telle société particulière, ou accidentelle, mais pour désigner commodément des situations nécessaires et générales] :

a) POLYTHÉISMB THÉOCBATIQTJK ÉGYPTIEN

Un système politique caractérisé principalement par la domination presque absolue de la classe sacerdotale a partout présidé nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors ébaucher réellement tous les divers éléments essentiels, intellectuels ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être convenablement développé que sous l'acendant du polythéisme proprement dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste, en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques : d'où résulte le pur régime des castes hiérarchiquement surbordonnées l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives, sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale qui, seule dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles.

[Des causes locales ont fait triompher ce régime en Egypte, mais t il constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne civilisation ». Spontané, car l'hérédité

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des professions est un fait naturel, il s'est trouvé en harmonie intime avec les besoins de l'humanité et les satisfit pleinement.]

Les propriétés fondamentales de ce régime initial ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative, naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de ses travaux. Néanmoins c'est surtout le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors une véritable importance.

Enfin, sous l'aspect purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce régime à développer soigneusement, par une première culture à la fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le principe d'imitation.

[Trop conservateur et trop oppressif ce régime devait rapidement décroître et céder la place au polythéisme militaire] (1).

(1) Cours, V, p. 119-128.

b) Polythéisme militaire grec

[Il s'est développé chez les peuples où les progrès de la théocratie ont été quelque peu entravés par la persistance des guerres. Cependant, sous ce régime, la guerre ne put encore aboutir à sa pleine réalisation sociale, qui est d'assurer, par des conquêtes définitives, l'unité sociale des peuples. L'énergie mentale, en| partie détournée du but militaire, se rejette vers les recherches intellectuelles. C'est le régime grec qui a favorisé l'essor scientifique et philosophique de l'humanité.]

Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique s'opéra alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle, et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous son universelle suprématie intellectuelle. . . Le fait célèbre de Thaïes enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres constitue, pour quiconque en saisit bien toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur des théocraties antiques ; en même temps qu'il témoigne du progrès fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes où elle n'avait si longtemps envisagé qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque, l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à tous égards, du vrai géo-

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mètre, et premier créateur de toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne (1).

[La philosophie grecque est d'inspiration directement scientifique. A ce polythéisme intellectuel succède une forme plus compliquée, le polythéisme social] :

c) Polythéisme militaibb bomain

[Il est surtout caractérisé par le libre essor de l'esprit de conquête.]

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit politique pour conserver à son organisation propre un consistance ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le mouvement guerrier, par|la prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux d'éducation, de direction et d'exécution vers un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et même à tous les cœurs : en second lieu, il est résulté de la marche sagement graduelle de la progression ; car, en voyant cette noble répu-

(1) Cours, V, p. 128 et suiv.

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publique employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre.

Quant à l'évolution morale, son progèrs général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects importants, avec une telle de«îtination. Gela est très sensible pour la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le génie fondamental de toute l'antiquité en tout ce qui peut rendre l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminents personnages perdaient si fréquemment la majeure partie de leurs loisirs au milieu des courtisanes ; tandis que, chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite qu'à Sparte, par exemple, à ce qu'exige leur vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, suivant la loi propre d'évolution à cet égard : d'ailleurs, la simple introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par l'horrible nature des divertissements habituels, on ne peut cependant méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du patrio-

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tisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfection.5, a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités les plus convenables à une telle mission qui, ne pouvant plus se reproduire ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie politique de notre espèce (1).

[Cette dernière forme du polythéisme conduit enfin au monothéisme du Moyen Age, auquel les précédentes formes préparaient déjà spontanément l'humanité. La philosophie grecque, par sa tendance à l'unité, minait le polythéisme ; la théorie du destin préparait celle de la Providence. La domination romaine travaillait à l'homogénéité du dogme et du culte religieux. Enfin, le pouvoir temporel se fortifiait, et le pouvoir spirituel naissait dans la classe des philosophes qui s'érigeaient en guides intellectuels et moraux des peuples] (2).

(1) Cours, V, p. 140-147.

(2) Cours, V, p. i47-157.

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