‹ Pages choisies; notice sur la vie et la doctrine de Comte et commentaires reliant les divers morceauxChapitre 2 sur 46 · NOTICE SUB AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

NOTICE SUB AUGUSTE COMTE

Dans la première, Comte, fidèle à la méthode objective pose les bases théoriques de sa philosophie ; dans la seconde, il veut faire servir le positivisme, entièrement constitué, à la régénération humaine et à la réorganisation de la société ; il fonde alors le positivisme religieux, s'en proclame le grand prêtre et réglemente minutieusement le dogme, le culte et le régime de la nouvelle religion. Y a-t-il entre ces deux parties du positivisme opposition ou filiation, nous n'avons pas à le rechercher ici, ni davantage à nous préoccuper du schisme que cette controverse a provoqué dans l'école positiviste. Notre but était de montrer, par ces extraits, la physionomie complète du positivisme, sans en négliger les aspects plus ou moins bizarres, ou plus ou moins contestés ; on trouvera donc ici des pages empruntées à toutes les œuvres maîtresses de Comte. Cependant, nous avons cru devoir faire la part plus forte à celles de la première période, au Cours, parce qu'elles contiennent déjà le positivisme tout entier, et que les œuvres suivantes ne font ou que répéter, ou que nuancer légèrement les idées qui s'y trouvaient ; enfin, parce qu'elles expriment les idées théoriques de Comte, ses idées primaires, dont le positivisme pratique n'est qu'une dérivation plus ou moins correcte. On risquerait d'ailleurs de mal comprendre ou de mal juger les applications du positivisme, si l'on ne possédait d'abord une notion approfondie de cette philosophie même. C'est à un positiviste de stricte observance qu'il appartiendrait de refaire, en quelque sorte, le Catéchisme publié par son maître (1), s'il s'agissait de populariser un programme religieux et politique ; ici notre but était plus modeste, il se bornait à faire connaître,

(1) C'est ce que vient de faire (pendant l'impression de ce livre) M. DxJBUlssoN, en publiant son Positivisme intégral (Paris, Grès et Cie, 1911).

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par un choix de pages caractéristiques, une des plus grandes philosophies européennes.

Auguste Comte naquit à Montpellier, le 19 janvier 1798; son père était caissier à la Recette générale de l'Hérault ; sa mère, Rosalie Boyer, pour laquelle il professa toujours une grande vénération, malgré leurs dissentiments, était très fortement attachée à la religion et aux traditions catholiques. De très bonne heure. Comte s'était ( émancipé de toute théologie » ; avant la fin de son enfance, nous dit-il, il put accomplir la transition métaphysique (1). Au lycée de sa ville natale, où il fait de remarquables études, il commence à se donner une culture scientifique, mathématique surtout, à tel point sérieuse, qu'il put à 15 ans suppléer son professeur de mathématiques, Daniel Encontre, celui-là même à la mémoire duquel il dédia plus tard la Synthèse subjective. En 1814, il entre à l'École Polytechnique, d'où il est exclu, en 1816, avec toute sa promotion, pour avoir pris une part active à un acte d'indiscipline (2), Il y avait noué une amitié durable avec son maître, le mathématicien Poinsot, et, grâce à son étonnante puissance de travail, il avait pu, sans négliger ses devoirs scolaires, s'initier à la philosophie. Après un court séjour à Montpellier, où il étudie la médecine, il revient à Paris contre le gré de ses parents, et pour s'y procurer des ressources, il est d'abord secrétaire du banquier Casimir-Périer, puis il donne des leçons de mathématiques au prince de Carignan et à d'autres élèves, après avoir songé un moment à partir aux États-Unis avec le général Bernard, chargé de fonder

(1) Système de politique positive, préface, p. 6.

(2) Au nom de ses camarades, il avait écrit à un répétiteur de l'École une courte lettre, lui enjoignant « de n'y plus remettre les pieds ».

une école Polytechnique à Washington. Mais le futur chef de la philosophie organique, comme un siècle avant lui, le futur chef de l'école critique, Voltaire, ne partit pas.

C'est à cette époque qu'Auguste Comte se lie avec Saint-Simon, circonstance qui, malgré qu'il en eût, devait influer sur tout son développement philosophique. « Séduit par lui, vers la fin de ma vingtième année, écrit-il (1), mon enthousiasme, jusqu'alors appliqué seulement aux morts, me disposa bientôt à lui rapporter toutes les conceptions qui surgirent en moi pendant la durée de nos relations. Quand cette illusion fut assez dissipée, je reconnus qu'une telle liaison n'avait comporté d'autre résultat que d'entraver mes méditations spontanées, antérieurement guidées par Condorcet, sans me procurer d'ailleurs aucune acquisition. » Il y a quelque exagération, semble-t-il, dans ce jugement (2) : Saint- Simon professait alors des idées qu'on retrouve dans les principales thèses du positivisme. C'est ainsi qu'il esquissait une théorie du développement historique analogue à la loi des trois états, qu'il professait une philosophie intellectualiste de l'histoire, et enfin qu'il soutenait la nécessité d'une réorganisation mentale comme préambule de la rénovation sociale. En outre, il n'est pas jusqu'à la religiosité de Saint- Simon qui n'ait, plus tard, eu sa répercussion sur l'esprit de Comte, bien que le « disciple » en ait fait un des prétextes de sa rupture. Mais cette rupture fut provoquée surtout par le légitime souci que

(1) Syst. de pol. pos., t. III, préf. p. XVI.

(2) Bien que Comte se soit montré sans indulgence pour Saint-Simon, il a tenu néanmoins à lui rendre justice en ne lui imputant pas la responsabilité dei doctrines de ses continuateurs, de ceux qu'il appelle des « jongleurs » assez audacieux pour introduire sous son nom de « honteuses aberrations éphémères ». (Cours, t. VI, préface, VIII.)

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Comte avait de revendiquer la propriété de ses idées, que Saint-Simon prenait trop facilement à son propre compte. La liaison des deux philosophes dura jusqu'en 1824 ; c'est à cette époque que se rattachent les œuvres qui composent ce qu'on appelle la première carrière philosophique de Comte, et que luimême dénomme, selon son plan d'éducation positiviste, son septennat préparatoire. Il avait collaboré au Catéchisme industriel de Saint-Simon, paru en 1822, ainsi qu'aux divers receuils de la secte : V Industrie, le Politique, l'Organisateur. Plus tard, afin de prouver la continuité de sa doctrine, il fit reproduire ses premiers opuscules, à la fin du système de politique positive. C'était :

1° Séparation générale entre les opinions et les désirs (1819), où il démontre la nécessité de fonder la politique comme science, et par suite de confier aux savants la direction, et aux politiques, l'exécution seulement, des forces sociales ;

2° Sommaire appréciation du passé moderne qui montre l'action scientifique et industrielle succédant au pouvoir théologique et à l'esprit militaire du passé ;

3° Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société ; ce travail, paru d'abord en 1822, est réimprimé avec le sous-titre : Système de politique positive, en 1824. Il indiquait, comme nécessaires à la réorganisation sociale, la constitution d'une science sociale, la création d'un système d'opinions communes, la formation d'un programme d'action de l'homme sur l'univers. C'est là que, pour la première fois. Comte esquisse la loi des trois états et celle de la hiérarchie des sciences ;

40 Considérations philosophiques sur les sciences et les savants (novembre 1825), où il ébauche sa philosophie des sciences ;

50 Enfin, Considérations sur le pouvoir spirituel (mars 1826), où réservant ce pouvoir aux savants.

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il en détermine les fonctions par l'organisation et lo contrôle de la vie publique et privée.

Peu de temps après sa rupture avec Saint-Simon, Comte se marie (1), et ce fut, dit -il « l'unique faute » de sa vie ; il l'expia durement. La femme qu'il avait choisie était d'une intelligence remarquable, mais d'une très insuffisante moralité; le mariage ne lui fit pas renoncer à la vie galante qu'elle avait menée jusqu'alors et, en 1826, elle s'échappait déjà du domicile de son mari. Cet événement, joint à un surmenage intellectuel inouï (2) détermina chez Comte une crise cérébrale, dont quelques-uns de ses biographes ont affirmé qu'il garda, toute sa vie, les traces.

Comte avait commencé l'exposé oral de son Cours de philosophie positive^ dans son propre domicile, le 2 avril 1826 ; un public d'élite y assistait, Humboldt, Blainville, Poinsot, etc. ; le 9 avril eut lieu la troisième leçon ; le 12, quand les auditeurs se présentèrent pour écouter la quatrième, Comte était devenu fou. « L'essor initial de cette opération orale fut douloureusement interrompu . . . par une crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes peines morales avec de violents excès de travail (3) ». M™^ Comte, qui s'était enfuie revient alors au chevet de son mari, soigné par Esquirol ; la mère de Comte y accourt aussi, et se hâte de faire célébrer le mariage religieux de son fils, avant qu'il soit guéri (4). Comte, interné pendant quelque temps, irrité des lenteurs de la guérison, tente de se suicider ; il va se reposer quelque temps à Montpellier, puis revient à Paris, et, complètement guéri, reprend l'exposition de son

(1) Le 29 février 1825.

(2) V. Lettre à Blainville, 7 février 1826, qui montre le travail que Comte fournissait alors.

(3) Cours, préface, t. VL p. VIIL

(4) LiTTRÉ, A. Comte et la philosophie positice,p. 125-6. Dumas, Psychol. de deux messies positivistes, p. 144-5.

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cours le 4 janvier 1829. Dès lors, Comte s'astreint à un régime sévère, à des habitudes de vie régulières, et constamment il lutte contre un retour offensif de la folie. Mais le surmenage intellectuel qu'il s'imposait, et d'autre part les chagrins domestiques qu'il subit pendant 17 ans, jusqu'au jour où, lassé, il dut se séparer de sa femme, en 1842, lui valurent une nouvelle crise ; elle éclata en 1838 ; une autre faillit survenir en 1842 et une troisième l'atteignit encore en mai 1845.

Auguste Comte fut-il fou, et cette folie eut-elle quelque influence sur les variations de sa philosophie? D'après Littré, la crise de 1845 aurait notamment fait naître dans l'esprit de Comte un mysticisme qui explique toute sa dernière philosophie, sa synthèse subjective. Mais cela est peu probable : la philosophie de Comte, loin d'offrir l'aspect d'un développement saccadé, fait d'à-coups successifs, révèle au contraire la progression continue d'idées posées dès le début. Et les diverses phases qu'elle présente peuvent s'expliquer par l'idée profondément enracinée chez Comte de sa mission sociale, qui lui commande de procéder à la synthèse religieuse après avoir édifié la systématisation des idées philosophiques et scientifiques.

Quant à sa vie privée, s'il fallait en croire un des derniers biographes (1) de Comte, elle aurait toujours été assombrie par la démence, le délire de la persécution et la mégalomanie. Mais, d'autre part, des témoignages exactement inverses ont été produits (2), enfin, la constante activité intellectuelle de Comte, en même temps que ses efforts continuels pour conserver le contrôle de sa vie mentale, semblent

(1) Notes sur A. Comte par un de ses disciples (M. Deroisin). Paris, Crès, 1902.

(2) V. les dispositions de médecins amis de Comte et la plaidoirie de M* Allou, dans le procès du testament.

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