CHAPITRE PREMIER
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE l'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE
§ !«'. Décomposition du catholicisme '
« ...En devenant rétrograde, le catholicisme avait perdu sa moralité, faute de pouvoir conserver son indépendance spirituelle, qu'il échangea bientôt contre sa sécurité matérielle quand les usurpations temporelles eurent irrévocablement prévalu. Dès lors, au lieu de régler les forts, sa discipline ne tendit qu'à leur soumettre aveuglément les faibles, en donnant au vague de ses doctrines une destination inverse de celle qui l'honora longtemps. Bornée d'abord aux puissances considérables, cette servilité finit par s'étendre aux moindres forces de manière à soulever autant les nobles cœurs que les bons esprits. Le catholicisme était, en lui-même, si choquant pour l'intelligence et le sentiment, que son efficacité sociale avait fait seule supporter sa domination, dont nos pieux et chevaleresques ancêtres auraient, sans une telle diversion, senti comme nous les vices naturels. Quand sa vraie destination étant épuisée, il ne prolongea son existence officielle qu'en devenant non moins hostile au progrès social qu'à l'essor intellectuel, ces antipathies latentes suivirent librement leur cours normal. Chez tous les esprits doués de quelque vigueur, l'émancipation s'étendit jusqu'au principe divin, dont l'ascendant autorisait les irrationalités qui révoltaient les intelligences médiocres, comme si rien devait sembler étrange à quiconque admet l'omnipotence.
Ayant irrévocablement perdu son efficacité morale et sociale, le monothéisme occidental ne méritait désormais aucun ménagement, sauf la reconnaissance due à ses anciens ervices", car sa vaine domination était devenue aussi contraire à Tordre qu'au progrès, en interdisant Télaboration directe de la synthèse relative, qui pouvait
seule fonder une vraie discipline. [De même] ...l'essor de la science grecque fut radicalement entravé par le théologisme, sans lequel l'astronomie aurait alors accompli les pas décisifs qui furent ainsi réservés aux modernes. Or cette opposition se rapporta surtout au prochain avènement du monothéisme dont le caractère plus absolu repoussait davantage les théories positives. Si donc la foi monothéique n'avait pas même permis de développer les lois physiques, elle devait principalement interdire de découvrir les lois intellectuelles, et de concevoir les lois morales.
Faute de pouvoir embrasser aucun autre passé que le sien, le catholicisme empêchait nécessairement de s'élever au point de vue vraiment historique, malgré les dignes efforts du sacerdoce au moyen âge. Or c'est seulement en contemplant l'ensemble de l'initiation humaine, surtout fétichique et polythéique, que l'on peut apercevoir les lois réelles du mouvement intellectuel. Quant aux lois morales, le catholicisme interdisait même de supposer jamais accessible à la prévision rationnelle un domaine que la divinité s'était réservée spécialement ; en outre, il niait l'existence des penchants bienveillants, première base de la science affective. C'est de là que devait pourtant dépendre la construction directe de la synthèse finale, dont le catholicisme entravait ainsi les trois parties essentielles. Son opposition fondée sur l'inertie, et fortifiée par l'intérêt, devenait aussi contraire au sentiment qu'à l'intelligence, de manière à justifier les tendances dissolvantes (1). »
§ 2. Décadence de t organisation temporelle
[Elle commence à la même époque que celle du catholicisme, c'est-à-dire, vers le xrv* siècle.]
De même, dans tordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement spontané de la constitution féodale a dû
(1) Système de politique positive, t. III, p. 507-509.
devenir graduellement irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité guerrière propre au moyen âge, avait dû comprendre successivement deux séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement le premier efîort de la civilisation moderne, d'abord contre les irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du Nord, et ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque puissants obstacles qu'ait dû longtemps offrir la première opération, où le plus grand homme du moyen âge (1) trouva surtout un si noble emploi de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa nature, beaucoup plus difficile et plus lente ; puisque le catholicisme, principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous le premier aspect, un moyen de consolidation des résultats militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les polythéistes ; tandis que, au contraire, cette force fondamentale s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des caractères essentiellement différents. Les croisades constituaient surtout, par leur nature, le seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'Orient, où son action pouvait devenir vraiment progressive . . . Toutefois, malgré les inquiétudes sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter, même jusqu'au xvn* siècle, l'extension occidentale des armes musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était essentiellement accomplie dès la fin du xm^ siècle, et ne tendait dès lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion
(1) Il s'agit de Charlemagne.
des habitudes ainsi contractées... L'organisme féodal avait donc, à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution générale des sociétés modernes ; par suite, l'esprit militaire qui le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est ainsi que la décadence temporelle du régime propre au ii\oyen âge a dû nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par les motifs de même nature, manifester, vei-s le début du xrv"« siècle, un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait pu jusqu'alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction indispensable à remplir dans le système de notre civilisation (1). »
§ 3. Nécessité et inévitable avènement de la doctrine critique
[La décomposition spontanée de la philosophie théologique d'une part, les besoins fondamentaux de l'humanité, d'autre part, fondent cette nécessité.]
Sans l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de l'antagonisme propre au moyen âge, entre les éléments d'un système déjà essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale. Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à la suprématie, tant qu'elle ne lui était pas directement déniée ; en sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée ni même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment opéré. A quelques
(1) Cowr$, V, 270-72.
orages qu'ait donné lieu cette indispensable opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office directement propre à la doctrine critique, que la décomposition spontanée de la constitution catholique et féodale rendait oeulement possible lans .pouvoir aucunement y suppléer.
L'inévitable avènement de cette philosophie négative n'est pas à son tour plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout, comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement, au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés ; c'est ainsi que tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables divergences que doit produire cette libre activité spéculative à l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires (1).
(1) Oours, V, 282-3.