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CHAPITRE II

LA BÉFOBMB

§ 1*'. La première phase de la période révolutionnaire Résistance des anciens pouvoirs

[Comte distingue (outre la phase spontanée de décomposition de l'étal antérieur) deux phases dans la période révolutionnaire : protestantisme, déisme. Avant d'en considérer les effets politiques immédiats et l'influence philosophique, il faut voir comment les anciens pouvoirs organisent la résistance à l'esprit nouveau.]

« Il faut d'abord juger le principal effort de la résistance catholique contre la dissolution au monothéisme.

Il consista dans la tentative du jésuitisme pour régénérer la papauté, dont l'office spirituel était vraiment devenu vacant depuis sa transformation temporelle. Centre nécessaire du système catholique, sa décadence, ouverte ou tacite, avait suscité toutes les altérations que subissaient partout le régime, le culte, et même le dogme. Profondément convaincu de cette connexité, l'éminent fondateur du jésuitisme s'efforça, sous un titre modeste, d'instituer, à côté du prince romain, un véritable pape, libre chef d'un nouveau clergé, capable de surmonter le protestantisme en réorganisant le catholicisme.

Une telle destination devient irrécusable en étudiant la nature et la marche de cette institution, non seulement à son début, mais aussi pendant toute la durée de sa première génération, trop confondue maintenant avec le reste de sa carrière. Le noble enthousiaste qui la fonda, 'annonçant à la fois comme le défenseur du catholicisme et l'adorateur de la Vierge, mérite d'être érigé sociologiquement en digne continuateur de la réforme du xm» siècle, dont il voulut réparer l'avortement. Vive-

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ment indigné de la dégradation que le pouvoir spirituel avait partout subie, sous ses diverses formes, depuis la fin du moyen âge, il tenta d'arrêter la dissolution religieuse, en reconstruisant la .catholicité d'après le culte de la déesse occidentale. Attribuant l'impuissance de la réformation franciscaine à ce que les efforts y furent trop dispersés et trop subalternes, il institua son ordre afin d'y réunir la prédication à la confession, et le dégagea du chef nominal de l'Église pour le mieux subordonner au chef réel. Il s'efforça de lui faire partout transférer le vrai sacerdoce, en lui procurant la direction générale d'une éducation adaptée aux vœux de l'époque, et la surintendance des missions extérieures que l'universelle expansion de l'Occident semblait alors motiver.

...On doit reconnaître que l'institution jésuitique émana d'un besoin sincère et profond de rétablir dignement l'autorité spirituelle, en la rendant propre à remplir, mieux qu'au moyen âge, sa destination sociale. L'énergie des doctrines initiales contre l'usurpation temporelle suffirait pour constater la tendance sociocratique de cette grande tentative.

Telle fut la véritable réforme du xvi^ siècle avortée plus promptement et plus complètement que celle du xm« siècle par une influence plus développée de la même fatalité. Les mesures qui pouvaient suffire un siècle avant l'ébranlement protestant devenaient impuissantes pour le surmonter. Un changement radical de doctrine, en substituant le positivisme au théologisme, eut alors comporté seul une telle efficacité, si ce remplacement avait été déjà possible. Car l'explosion négative faisait implicitement sentir l'inaptitude radicale du catholicisme envers l'esprit scientifique et l'existence industrielle, dont la prépondérance, désormais irrécusable, n'était disciplinable que d'après une foi démontrable. Depuis que l'anarchie mentale se trouvait devenue systématique, rien ne pouvait l'empêcher de suivre son cours total, puisque la solution finale exigeait d'abord son plein développement au moins chez le peuple central.

Quoique les fondateur du jésuitisme ne pussent aucunement apprécier une telle fatalité, leurs successeurs ne tardèrent point à sentir l'impossibilité de régénérer le catholicisme, et se bornèrent dès lors à systématiser sa résistance rétrograde. Ainsi se trouva dénaturé le plan destiné primitivement à diriger une reconstruction progressive. Le succès de cette résistance reposa bientôt sur une vaste hypocrisie, d'après laquelle tous les esprits émancipés, alors concentrés chez les classes cultivées, devaient seconder les efforts des jésuites contre l'affranchissement populaire, au nom de leur commune domination. Moyennant une telle participation, les libres penseurs étaient pleinement tolérés, et leur propre conduite restait secrètement livrée à leurs impulsions personnelles, faute des convictions publiques qui pouvaient seules la régler.

Voilà comment un plan chimérique de réorganisation spirituelle se trouva transformé, dès la seconde génération, en un système trop réel de résistance hypocrite, qui développa la corruption morale pour arrêter l'anarchie mentale (1).

[Haï des protestants, il devint vite suspect aux catholiques, tant par son autoritisnîie en matière d'éducation que par sa prétention à régenter l'Église. Le jésuitisme doit être jugé comme le dernier mode dw monothéisme occidental ; son échec prouve l'irrémédiable décadence du catholicisme, dès lors uniquement préoccupé de durer et, pour cela, forcé d'abandonner sa véritable destination sociale. Comme les anciens pouvoirs, le protestantisme, lui aussi, quand il eut la prépondérance, fit tous ses efforts pour la conserver et devint ainsi hostile au développement ultérieur de la raison.]

(1) Système de pol. pos., t. III, 553-557.

§ 2. Effets temporels du protestantisme

[En ruinant les pouvoirs spirituels il provoque une sorte de dictature des autorités temporelles.]

« Il est aisé de caractériser sommairement son influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédents. Déjà nous venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale de cette époque à compléter systématiquement une telle opération préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoii-s sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, *5oit que, comme en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est dès lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature permanente extrêmement remarquable. On ne peut douter que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation spirituelle qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement universel des sociétés modernes.

L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique, de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû être longtemps entravé par une première influence politique du protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons de comparer. . . Son action primitive a tendu spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en procurant de nouvelles forces à celui des deux éléments principaux que la phase antérieure du mouvement révolution-

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naire avait déjà destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir, et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de cette puissance, qui dès lors y parvint, pendant près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société.

Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique, sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré, commandées par les situations sociales correspondantes ; cet esprit commun et définitif devant être dès lors jugé le plus conforme à sa vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste qui, de son côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale d'origine, de caste et d'éducation qui existait spontanément entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessaireemnt amener leur intime liaison aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en contenir l'influence permanente... (1).

[Mais la dictature royale est d'essence purement temporaire. Elle décroît devant une nouvelle force politique : le pouvoir ministériel : l'aiTaiblissement de l'es-

(1) Cours, \, 319-328.

prit militaire, accélère encore cette décadence, et luimême est un effet de la complication de la politique intérieure des États et de l'apparition d'une classe nouvelle : celle des diplomates qui supplée à l'autorité internationale des anciens papes.]

§ 3. U action spirituelle du protestantisme

[C'est avec lui que commence à se former la métaphysique révolutionnaire ; il est le premier organe systématique de l'esprit universel d'émancipation quand il affirme le droit individuel au libre examen.]

Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le principe, universel . . . Les autres dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle en suprême arbitre de toutes les question sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun , simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant dès lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue international, on ne saurait

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douter qu'un pareil dogme ne conduise, encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de simples applications sociales ou plutôt les diverses manifestations nécessaires de cet unique principe du libre examen individuel, d'où elles peuvent toutes spontanément dériver.

La saine appréciation historique de ce fondement universel de la philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher, à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé, suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait été d'abord, au xvi* siècle, qu'un simple résultat naturel de la nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles précédents. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de non -gouvernement, spontanément résulté, pour les esprits modernes, de la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à l'avènement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait général, son apparition effective serait assurément incompréhensible, quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané, quand une volonté suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité des vœux. Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme à l'ensemble des pen-

chants humains, ne peut certainement être contenu que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures, dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable. Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors des cor. ditions normales d'oppoî lunité, et qui a tant donné lieu à de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause, et le résultat pour le principe (1).

[La doctrine critiqpie était indispensable à l'évolution ultérieure de l'humanité, elle seule pouvait s'opposer au despotisme croissant du pouvoir. Aussi est-ce instinctivement que les peuples lui donnent leur adhésion. L'esprit protestant s'insinue même dans le catholicisme où il fomente des hérésies comme le jansénisme ou le quiétisme.]

§ 4. Rôle moral du protestantisme

[Il eut de hautes attributions provisoires de morale sociale, alors que le catholicisme, dégénérant en simple instrument du despotisme temporel, perdait sa vigueur morale, et, n'ayant plus d'efficacité que sur les faibles, se bornait à leur conseiller la soumission à toutes les puissances établies.]

Or, il est clair que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentielle- ' ment ; car les principes critiques étaient alors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs devoirs. C'est ainsi que le dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa

(1) Cours, V, 336-341.

manière, la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques. Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès lors par la doctrine catholique au seul ascendant des grands ; pareillement le dogme de l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépour\'u de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout frein moral régulier ; enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des petits États, et imposer quelques restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique ce grand office moral. n'ait pu être alors que très imparfaitement rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales conditions morales de l'humanité n'en reste pas moins évidemment incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois ^a^^lissement moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avènement lointain d'une vraie réor-

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ganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable antagonisme (1).

[La principale erreur métaphysique consiste à tenir pour absolues et permanentes des doctrines et des influences qui ne peuvent être que relatives et provisoires. Cette disposition fâcheuse constitue, dans les temps modernes, un sérieux obstacle à la réorganisation positive. La négation de la nécessité du pouvoir spirituel, la confusion permanente de ce pouvoir avec le pouvoir politique, fait qu'on cherche dans la modification des institutions légales la satisfaction des besoins sociaux, alors que seule une réforme des mœurs peut la donner.]

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