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CHAPITRE III

DÉISME ET EÉVOLUTION

§ 1". La doctrine critique

[La doctrine critique au xviep siècle continue l'œuvre de décomposition, commencée par le protestantisme.

Elle commence dès le milieu du xvm® siècle par réaction contre le despotisme régnant. On veut s'affranchir des disciplines mentales tyraniquement imposées. L'émancipation temporelle s'accomplit parallèlement à l'émancipation spirituelle, mais cette dernière est de beaucoup la plus importante. La philosophie du xvm* siècle qui en est le principal instrument contient déjà quelques germes de la philosophie positive.]

« Ainsi surgit en France, pendant la seconde génération de la troisième phase, l'essor direct et populaire de la doctrine critique, jusqu'alors propagée indirectement d'après ses applications partielles. Toutefois, elle était déjà systématisée par d'éminents penseurs et principale-

(1) Cowa Y, 348-349.

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ment dans les indications accessoires de Hobbes sur la combinaison entre la liberté spirituelle et la dictature temporeRe, qui caractérise le vrai régime de la transition moderne. Le nouvel effort se trouvait donc réduit à développer et surtout à vulgariser cette coordination négative ; ce qui transféra la présidence révolutionnaire à la classe subalterne que la culture universitaire avait partout multipliée. Plus littéraires que métaphysiques. . . ces esprits acceptèrent naturellement une mission glorieuse qui devait dépendre alors davantage de l'exposition que de la conception. Ils furent spontanément présidés par leur meilleur type qui, vouant sa longue vie à l'extirpation des croyances rétrogrades, y développa toujours un admirable concours des facultés secondaires et surtout une sagacité souvent comparable, malgré la sécherresse, au modèle féminin (1).

Néanmoins, soit d'après leur propre débilité, soit afin de ménager la faiblesse qu'ils supposaient au peuple, ces littérateurs se bornèrent à prolonger l'émancipation incomplète, en ne dépassant le protestantisme que par le rejet de la révélation. Quoique leur vain déisme ne comportât aucune consistance, même mentale, cette dernière halte du négativisme suscita bientôt au problème occidental des entraves plus qu'équivalentes aux facilités qu'elle procura d'abord.

Naturellement préoccupés de la démolition du christianisme, ces organes inconséquents de l'émancipation finale durent essentiellement respecter la dictature temporelle, malgré le caractère rétrograde qu'elle avait acquis, surtout en France. Dans une révolution plus intellectuelle que sociale, cette attitude devenait d'abord nécessaire, afin d'éviter l'anarchie totale qui serait spontanément résultée d'une simultanéité d'ébranlement religieux et politique. Il était pourtant impossible que le déisme, aspirant à la domination universelle, éludât les applications temporelles d'où le protesUujtisme avait tiré sa principale

(1) Il s'agit de Voltaire.

force. Mais cette extension finale, que la dégradation dictatoriale rendait de plus en plus urgente, exigea de nouveaux organes, quoique sans pouvoir changer de foyer, pendant la dernière génération de )a troisième phase. A leur tour, ceux-là durent, par le même motif inversement appliqué, respecter la constitution spirituelle, en développant un déisme plus rapproché du christianisme, tandis que celui de leurs prédécesseurs tendait davantage au positivisme. C'est ainsi que surgit la division piovisoire entre lei Voltairiens et les Roussiens, le."' uns plus rationnels, les autres plus passionnés, maiis tous contradictoires, comme protégeant le système qu'ils démolissaient... -,

Vu leur tendance à se neutrali«;er mutuellement, ces deux écoles inconséquentes, à la fois anarchiques et rétrogrades, auraient empêché la troisième phase de devenir vraiment décisive, sans la prépondérance spontanée d'une école où l'émancipation totale poussait nécessairement à la réorganisation. Malgré son inévitable insufiBsance, le xvni^ siècle se trouverait indignement représenté par de simples écrivains incapables de produire aucune conception. Leur popularité provisoire, qui ne pouvait survivre à leurs services passagers, laisse déjà prévaloir l'éocle des véritables penseurs, seule destinée à caractériser définitivement une telle phase. Aussi dégagés de tout prestige politique que de toute croyance surnaturelle, ils s'efforçaient de concevoir directement l'ensemble de la régénération finale, autant que le permettait alors l'imperfection du mouvement organique. Toujours préoccupés de l'avenir, ils supportaient convenablement une dictature en décadence dans une attitude moins éloignée de l'irrévérence que de la servilité. Sans se dissimuler leur supériorité sur les écoles partielles, ils ne regrettèrent jamais l'éclat passager qu'elles durent tirer d'une élaboration plus opportune et mieux appréciable. Ils s'efforcèrent même d'instituer une suffisante conciliation entre deux tendances devenues également nécessaires, mais en préférant la critique philosophique à la critique politique, comme plus conforme à la nature de la révolution occidentale,

dont ils constituaient exclusivement les organes complets.

[Cette école, dont les deux types principaux, l'un théorique, l'autre pratique sont Diderot, et le roi de Prusse Frédéric.donna son sens véritable à la philosophie du xvin» siècle.]

« Son intervention nécessaire dans l'élaboration négative permit aux deux autres sectes incomplètes de développer leurs tendances respectives, sans que leur antagonisme naturel altérât leur commune destination. Avant que l'école politique eût distinctement surgi, l'énergique sagesse de Diderot avait institué l'atelier encyclopédique pour la faire usffisamment concourir avec l'école philosophique. Une telle concentration tendait à rappeler le but organique au milieu du travail critique, en ramenant toujours la pensée vers la construction d'une synthèse complète... Mais Diderot était trop synthétique pour se méprendre, comme son collègue, sur la nature et la destination d'une compilation propre à faire mieux sentir alors l'impossibilité de systématiser

On doit aussi rattacher à la grande école du xvni* siècle, deux branches spéciales de la doctrine critique qui conservent encore quelque crédit, parce qu'elles offrent partiellement un caractère organique, quoique indirect et confus. La principale consista dans la tentative des économistes pour découvrir les lois de l'existence matérielle des sociétés, en l'étudiant isolément de l'ordre intellectuel et moral. Malgré l'avortement nécessaire d'une entreprise aussi vicieuse, leurs travaux concourent à l'ébranlement décisif, en discréditant le système d'encouragement adopté par les gouvernements occidentaux envers l'activité pacifique. Ils assistèrent aussi à l'évolution positive, en attirant sur l'industrie une attention théorique, et même en faisant déjà sentir le contraste pratique entre la civilisation moderne et l'ancienne. En second lieu, les études relatives à la législation, surtout pénale, concoururent alors à manifester l'urgence d'une réorganisation totale. Les avocats y montrèrent leur tendance à préva-

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loir sur les juges, irrévocablement incorporés à la dictature rétrograde. Cette double annexe permit seule à la métaphysique négative de pénétrer immédiatement chez les populations catholiques d'où surgirent même les premiers encouragements accordés aux juristes et surtout aux économistes, par l'empirisme officiel (1). »

§ 2. Les erreurs de la méthapysique révolutionnaire

[D'assez nombreuses a aberrations abstraites, intellectuelles ou morales », étaient nécessairement inséparables de cette philosophie ; elles provenaient surtout de ce que le mouvement philosophique et social était dirigé par les littérateurs, esprits impropres à cette haute fonction.]

« En reprenant sommairement à l'égard de l'ébranlement déiste chacune des aberrations spirituelles remarquées dans l'ébranlement protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant s'accomplir entièrement ; elle fut encore préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime catholique du moyen âge. Une telle répugnance dogmatique pour la division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avènement social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore plus indépendant que l'ancien pouvoir temporel correspondant.

Si l'on considère ensuite les trois principales déviations

(1) Sys. de pol. pos., t. III, p. 580-585.

philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération plus profonde dans l'appréciation historique du moyen âge, et par suite dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, chez les protestants, par leur vénération des premiers temps chrétiens.

En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysiquerêvéejadispar les écoles grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints. , . Mais l'école de Rousseau. . ., poursuivant directement la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une constitution d'autant plus purement théocratique, qu'un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine propre...

Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, l'ébranlement déiste du xvni« siècle devait, encore plus que l'ébranlement protestant, pousser les sociétés nnodernes à faire graduellement prévaloir la

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considération habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, aux seules institutions temporelles, l'uniforme solution de toutes les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature...

Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers.

a On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, en poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui en constituait le principe universel. . . Néanmoins, cette inaptitude radicale de la philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, dès longtemps équivalente, de la philosophie théologique ; si l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental de la théologie, comme je l'ai

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déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une réorganisation sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune impuissance à concilier deux conditions également insurmontables (1).

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