‹ Pages choisies; notice sur la vie et la doctrine de Comte et commentaires reliant les divers morceauxChapitre 36 sur 46 · MORALE KT ÉDUCATION · texte numérisé non relu

MORALE KT ÉDUCATION

avec un plein sentiment personnel de la filiation humaine, qui permettra au nouveau membre de l'humanité de sympathiser dignement avec tous ses ancêtres et ses contemporains, sans cesser de travailler pour ses successeurs quelconques.

[Des voyages compléteront cette éducation. Enfin, la culture du sentiment en assurera l'unité.]

L'efficacité didactique du sentiment a été jusqu'ici ignorée, parce que la culture de l'esprit coïncidait, depuis la fin du moyen âge, avec l'inertie du cœur. Mais la subordination continue, à la fois spontanée et systématique, de l'intelligence à la sociabilité, qui constitue le principal caractère du positivisme, est aussi féconde en avantages théoriques qu'en propriétés morales. Dans tout le cours de l'éducation populaire, les parents et les maîtres saisiront chaque occasion opportune de développer le sentiment social, dont l'excitation familière charmera souvent les plus austères leçons. L'esprit sera toujours consacré surtout à raffermir et à cultiver le cœur qui, à son tour, l'animera et le dirigera. Cette intime solidarité entre les pensées générales et les sentiments généreux facilitera d'autant mieux les études scientifiques du prolétaire qu'elles succéderont à des études esthétiques qui auront déjà suscité d'heureuses habitudes pour embellir la vie • ntière (1).

^ 3. Le positivisme et la culture esthétique

[La prépondérance du point de vue humain dans toutes les spéculations et de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail sont éminemment favorables à l'essor esthétique. Or ils sont un résultat immédiat du positivisme. L'art d'aujourd'hui est condamné à imiter des productions qui étaient le fruit de civilisations et

(1) Discours sur l'ensemble du pos., p. 180-191.

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de croyances périmées, aussi n'est-il plus ni original ni fort. La philosophie positive, mieux que tout autre, peut alimenter l'inspiration artistique.]

« Il y a certainement, pour ceux qui sauront l'apprécier, une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la conception positive de l'homme comme le chef suprême de l'économie naturelle qu'il modifie sans cesse à son avantage, d'après une sage hardiesse pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute terreur oppressive et ne reconnaissant d'autres limites générales que celles relatives à l'ensemble des lois positives dévoilées par notre active intelligence, tandis que, jusqu'alors, l'humanité restait au contraire passivement assujettie à tous égards à une arbitraire direction extérieure d'où devaient toujours dépendre ses entreprises quelconques. L'action de l'homme sur la nature, d'ailleurs si imparfaite encore, n'a pu se manifester suffisamment que chez les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale, longtemps après que l'essor esthétique correspondant à la philosophie intiale devait, être essentiellement épuisé : en sorte qu'elle n'a pu comporter aucune idéalisation. A l'irrationnelle imitation de la poésie antique, l'art moderne a continué à chanter la merveilleuse sagesse de la nature, même depuis que la science réelle a directement constaté, sous tous les aspects importants, l'extrême imperfection de cet ordre si vanté. Quand la fascination théologique ou métaphysique n'empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd'hui que les ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu'aux sublimes constructions politiques sont, en général, très supérieurs, soit en provenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir de plus parfait l'économie qu'il ne dirige pas, et où la grandeur des masses constitue seule ordinairement la principale cause des admirations antérieures. C'est donc à chanter les prodiges de l'homme, sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le vrai génie esthétique trouvera surtout désormais sous l'active impulsion de l'esprit positif, une source

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féconde d'inspirations neuves et puissantes, susceptible d'une popularité qui n'eut jamais d'équivalent, parce qu'elles seront en pleine harmonie, soit avec le noble instinct de notre supériorité fondamentale, soit avec l'ensemble de nos convictions rationnelles.

« En sorte que l'art retrouvera ainsi, dans l'avenir positif, un important office politique, essentiellement équivalent, sauf la diversité des régimes, à celui que le passé polythéique lui avait conféré, et qui depuis s'était effacé sous la sombre domination monothéique (1).

[En faisant du sentiment la base de l'unité humaine, le positivisme se manifeste clairement favorable aux arts, qui vivent de plus de l'esprit de synthèse que de l'esprit d'analyse.]

On ne peut concevoir un régime plus esthétique que celui qui érige le sentiment en base nécessaire de l'unité humaine, et qui assigne pour unique but de toute notre existence le perfectionnement universel, surtout moral. En faisant consister la principale satisfaction de chacun à coopérer au bonheur d'autrui, le positivisme appelle enfin l'art à sa meilleure destination, la culture de sentiments bienveillants, beaucoup plus esthétiques que les instincts de haine et d'oppression, seuls chantés jusqualors. Cette culture devenant notre but principal, la poésie se trouve directement incorporée à l'ensemble du régime définitif, et acquiert ainsi une dignité auparavant impossible. Malgré l'origine scientifique de la philosophie nouvelle, la science y sera réduite à son véritable office, pour construire la base objective de la «sagesse humaine, afin de fournir un indispensable fondement à l'art et à l'industrie, qui doivent surtout attirer notre sollicitude continue. Substituant partout le relatif à l'absolu, en rapportant tout à l'Humanité, elle bornera l'étude du vrai à ce qu'exige le développement du bon et du beau.- Au delà de cette destination, la culture scientifique sera

(1) Ooun VI, 545-548.

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représentée comme détournant, par d'oiseuses contemplations, du principal but de notre existence, individuelle ou collective.

« La subordination nécessaire de l'idéalité à la réalité n'empêchera pas l'art d'exercer sur la scène une heureuse réaction systématique, qu'interdisait jusqu'ici l'empire de l'absolu. Envers les moindres phénomènes, quand on a atteint le degré de vérité qui suffit à tous nos besoins, il reste toujours une certaine liberté théorique, dont nous userons, alors sans scrupule, pour embellir nos conceptions scientifiques, afin d'augmenter leur utilité. . . (1) ».

[La nouvelle éducation aura un caractère esthétique très marqué.]

« La science n'y interviendra que pour systématiser définitivement ce que l'art aura spontanément ébauché sous la présidence directe du sentiment. Puisque l'esssor esthétique de l'humanité a procédé son développement scientifique, il doit en être de même dans l'éducation individuelle, dont la marche positiviste consiste à reproduire l'initiation collective. Cette tendance à faire d'abord prévaloir l'instruction poétique constitue aujourd'hui le seul principe raisonnable que renferme notre absurde régime classique. L'essor esthétique ne peut être sincère et efficace qu'en s'appliquant d'abord aux productions qui retracent notre propre mode de sociabilité. La contemplation et la méditation esthétique, outre leur propre charme, seront destinées, dans l'ensemble des études positives, à préparer la contemplation et la méditation scientifiques. Pour l'individu, comme envers l'espèce, la combinaison des images doit servir

(1) On se souvient que Comte conseillait aux biologistes d'imaginer des organismes fictifs, pour les besoins de leurs expérimentations, abstraites, pourrait-on dire. Ces mêmes organismes imaginaires lui semblent aussi pouvoir devenir des motifs artistiques.

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de base à celle des signes, qui tous furent d'abord des images affaiblies. Suivant l'aptitude de l'art à reproduire tout ce qui peut nous intéresser, la partie spontanée de l'éducation positiviste rendra naturellement familières les principales notions que devra systématiser sa partie scientifique.

Le positivisme développera nécessairement toutes les vraies vocations esthétiques, par le système d'éducation générale qui, institué pour les prolétaires, convient également aux autres classes quelconques. Comme nous ne pouvons idéaliser et peindre que ce qui nous est devenu familier, la poésie a toujours reposé sur quelque philosophie, capable d'imprimer une direction fixe à l'ensemble de nos pensées et de nos sentiments. Aussi tous les vrais poètes ont-ils profondément participé, depuis Homère jusqu'à Corneille, à la plus forte éducation générale que comportât leur époque... Rien ne peut donc dispenser les diverses vocations esthétiques de participer d'abord à l'éducation fondamentale commune à tous. Si nous l'avons reconnue indispensable aux femmes, les poètes et les artistes pourraient-ils n'en avoir pas besoin?

Mais par cela même qu'elle est profondément esthétique, elle leur rend superflue toute éducation spéciale, sauf celle qui résulte spontanément de l'exercice préparatoire. Aucune autre profession n'est autant dispensée d'un enseignement particulier, qui ne tend qu'à y éteindre une indispensable originalité, en étouffant l'élan esthétique sous le travail technique. Il ne faut pas même conserver l'éducation professionnelle envers le arts spéciaux qui doivent, comme pour l'industrie, s'apprendre par un judicieux exercice, subordonné à une digne imitation (1).

(1) Discours, p. 318-326.

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