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QUATRIÈME PARTIE POSITIVISME RELIGIEUX

[Le but du positivisme était, dans l'esprit de Comte, lorsqu'il commença d'édifier son système, la systématisation des connaissances humaines en vue de la réorganisation spirituelle de l'humanité. Le Cours tentait cette œuvre par la méthode objective, mais, arrivé au terme de l'étude de la sociologie. Comte reconnaît que cette dernière sciance,fait des sciences précédentes, considérées comme des produits de la coopération sociale, l'objet même de ses recherches. Ainsi la sociologie étudie les sciences dans leur rapport avec le sujet humain qui les crée ; sa vraie méthode est une méthode subjective. Si on veut comprendre l'ensemble des sciences il faut les rattacher à la conception de l'homme, de ses besoins et de ses fins, car, loin d'embrasser et de scruter tout le réel, elles se limitent spontanément (et le positivisme les maintiendra systématiquement dans ces limites) à ce qu'il est utile à l'homme de contialtre. Une telle philosophie implique une adhésion morale autant qu'intellectuelle. Bien plus, elle implique une adhésion religieuse pour la coopération au grand progrès qui est l'œuvre collective de l'Humanité, être véritable, supérieur à l'individu.

Le culte de ce Grand- Être sera propre à assurer l'unité des esprits et surtout des cœurs ; il s'agit de le déterminer scientifiquement, en se fondant sur l'étude de la nature humaine, afin de lui donner la plus grande efficacité possible. Le régime social fondé sur les mêmes recherches que le culte aura, comme lui, pour but, de développer la vie religieuse, c'est-à-direj de subordonner toutes les facultés de

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l'homme à celle qui distingue le plus l'humanité : le sentiment de l'unité humaine, l'altruisme. Comte reprend donc avec la méthode subjective les idées exposées dans le Cours ; il suffira de les examiner très brièvement, et de donner les pages où il définit la religion positiviste universelle, le dogme, le culte et le régime de l'état final de l'humanité.]

SECTION PREMIÈRE La mission de la Sociologie

§ 1". La prépondérance du point de vue sociologique '

[La systématisation des sciences ne peut s'accomplir que sous le point de vue sociologique. La mathématique, à laquelle des philosophes matérialistes voudraient intégrer toutes les sciences, est impropre à remplir ce rôle.]

Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie philosophique, il sufHt d'envisager toutes nos conceptions, mêmes positives, comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes

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statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement arbitraire. Mais nulle découverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble, ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles, et en raffermissant, au lieu de les altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration contmue d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conception de la vraie hiérarchie scientifique.

Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude : c'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale des

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rapports effectifs manifestés par le commun développement scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche... L'intime dépendance nécessaire, à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une homogénéité factice et stérile (1).

§ 2. La systématisation de la vie humaine et le sentiment

[Le système théologique avait bien ébauché une telle subordination de toutes les facultés humaines au sentiment, mais U avait le vice grave d'être oppressif pour l'intelligence. Le positivisme, qui n'arrive à cette subordination qu'après une longue élaboration positive, laisse à l'intelligence sa dignité. Elle est « le ministre du cœur et jamais son esclave » ; seule elle résoud les questions que seul il pose.]

La vraie philosophie se propose de systématiser, autant que possible, toute l'existence humaine, individuelle et surtout collective, contemplée à la fois dans les trois ordres de phénomènes qui la caractérisent, pensées, sentiments et actes. . . Surgie d'abord des impulsions matérielles, et bornée aux études inorganiques, la positivité ne reste, d'ordinaire, antipathique au sentiment que faute d'être encore devenue assez complète et assez systématique. En s'étendant aux spéculations sociales, qui doivent former son principal domaine, elle y perd néces-

(1) Cours VL 404-408.

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sairement les divers vices propres à sa longue enfance. Par suite même de sa réalité caractéristique, la nouvelle philosophie se trouve entraînée à devenir encore plus morale qu'intellectuelle, et à placer dans la vie affective le centre de sa propre systématisation, pour représenter exactement les droits respectifs de l'esprit et du cœur dans la véritable économie de la nature humaine, soit individuelle, soit collective. L'élaboration des questions sociales la conduit aujourd'hui à dissiper radicalement les orgueilleuses illusions inhérentes à sa préparation scientifique, quant à la prétendu suprématie de l'intelligence. Sanctionnant l'expérience universelle, encore mieux que ne put le faire le catholicisme, le positivisme explique pourquoi le bonheur privé et le bien public dépendent beaucoup plus du cœur que de l'esprit. Mais, en outre, l'examen direct de la question de la systématisation le conduit à proclamer que l'unité humaine ne peut résulter que d'une juste prépondérance du sentiment sur la raison et même sur l'activité.

Notre nature étant caractérisée à la fois par l'intelligence et par la sociabilité, l'unité semble d'abord pouvoir s'y établir d'après deux modes différents, selon que la suprématie y appartient à l'un ou à l'autre attribut. Il n'existe pourtant qu'un seul mode de systématisation, parce que les deux attributs ne sont point, à beaucoup près, également susceptibles de prévaloir. Soit que l'on considère la nature propre de chacun d'eux ou que l'on compare leurs énergies respectives, on peut clairement reconnaître que l'intelligence ne comporte réellement d'autre destination durable que de servir la sociabilité. Quand, au lieu de s'en constituer dignement le principal ministre, elle aspire à la domination, elle ne parvient jamais à réaliser ses orgueilleuses prétentions, qui ne peuvent aboutir qu'à une désastreuse anarchie... Au fond, les superbes aspirations de l'intelligence à la domination universelle, depuis que la grande unité théologique s'est irrévocablement rompue, n'ont jamais pu comporter

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aucune réaiisation, et n'étaient susceptibles que d'une efficacité insurrectionnelle contre un régime devenu rétrograde. L'esprit n'est pas destiné à régner, mais à servir : quand il croit dominer, il rentre au service de la personnalité, au lieu de seconder la sociabilité, sans qu'il puisse nullement se dispenser d'assister une passion quelconque. En effet, le commandement réel exige, par dessus tout, de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière; il faut que l'impulsion lui vienne d'ailleurs. . . C'est ainsi que le principe positif, spontanément émané de la vie active et successivement étendu à toutes les parties essentielles du domaine spéculatif, se trouve, dans sa pleine maturité, inévitablement conduit par une suite naturelle de sa réalité caractéristique à embrasser l'ensemble de la vie affective, où il place aussitôt l'unique centre de systématisation finale. Le positivisme érige donc désormais en dogme fondamental, à la fois philosophique et politique, la prépondérance contenue du cœur sur l'esprit (1). . . Aucune autre philosophie ne peut aborder l'irrévocable question que l'élite de l'humanité pose désormais à tous ses directeurs spirituels : réorganiser sans dieu ni roi, sous la seule prépondérance normale, à la fois privée et publique, du sentiment social, convenablement assisté de la raison positive et de l'activité réelle.

§ 3 Les instincts sociaux

[Auguste Comte, reprenant l'appréciation des théories de Gall, distingue à son tour dix-huit organes cérébraux, dont dix actifs, 5 intellectuels et trois actifs ; les premiers, qui sont les plus importants, sont personnels ou sociaux. L'ensemble de cette psychologie se résume dans la formule : Agir par affection et penser pour agir. La nature même de l'homme vient justifier la doctrine positiviste de la systématisation de l'existence par les sentiments.

(1) Disc, sur Vens. du pos., p. 9-16 et p. 134.

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Les trois penchants supérieurs sont : attachement, vénération, bonté.]

« La principale tendance de ces penchants supérieurs consiste à changer la constitution fondamentale de l'unité vitale. Les instincts inférieurs dirigent la conduite d'après des motifs purement internes, dont la multiplicité et la variation ne lui permettent aucune marche fixe, ni même aucun caractère habituel, sauf pendant les exigences périodiques des principaux appétits. Il faut que l'être se subordonne à une existence extérieure afin d'y trouver la source de sa propre stabilité. Or, cette condition ne peut se réaliser assez que sous l'empire des penchants qui disposent chacun à vivre surtout pour autrui. Tout individu, homme ou animal qui, n'aimant rien au dehors,. ne vit réellement que pour lui-même, se trouve par cela seul habituellement condamné à une malheureuse alternative d'ignoble torpeur ou d'agitation déréglée. Le principal progrès de chaque être vivant doit, sans doute, consister à perfectionner ce consensus universel où réside l'attribut essentiel de la vitalité. C'est pourquoi le bonheur et le mérite, même personnels, dépendent partout d'un juste ascendant des instincts sympathiques. Vivre pour autrui devient ainsi le résumé de toute la morale positive, dont la biologie doit déjà ébranler le principe universel... notre espèce est seule destinée ... à développer entièrement un tel régime, en constituant sa sociocratie (1), d'après une longue initiation, assez accomplie maintenant chez son élite . . .

Ces penchants supérieurs sont peu nombreux... d'abord l'attachement, puis la vénération et enfin l'instinct suprême, la bonté ou l'amour universel, dont la charité des chrétiens constituait l'ébauche théologique. Leur

(1) La sociocratie est l'application politique de la sociologie comme la théocratie est celle de la théologie. Comte emploie aussi un autre terme, celui de sociolâtrie qui désigne la religion sociologique comme son néologisme de théolfitrie désigne la religion ordinaire.

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gradation naturelle termine la série effective par une progression naturelle, évidemment conforme au principe général de ma coordination morale. La sagesse populaire a heureusement qualifié le premier sous le nom à'' attachement, qui indique l'énergie supérieure des affections les plus circonscrites. Il ne lie profondément que deux êtres. La vie domestique lui suffit et même lui convient mieux . . . Quant à l'autre sympathie spéciale, elle consiste dans la vénération proprement dite, dont la destination, quoique toujours déterminée, comporte une extension très supérieure à celle de leur attachement. La soumission volontaire constitue son caractère essentiel. C'est pourquoi elle s'applique surtout aux chefs, tandis que le penchant précédent préfère l'égalité... Ce grand sentiment constitue une transition naturelle entre la tendresse particulière et l'amour universel. Quant à cette dernière inclination, terme suprême de la progression affective, elle comporte beaucoup de degrés, mais sans admettre aucune division. Son caractère consiste, en effet, dans une destination collective, quelle que soit l'étendue de la collection. Depuis l'amour de la tribu ou de la peuplade, jusqu'au plus vaste patriotisme, et même jusqu'à la sympathie envers tous les êtres assimilables, le sentiment ne change jamais de nature. Seulement il s'affaiblit et s'ennoblit à mesure qu'il s'étend... Une admirable équivoque consacre la même expression pour désigner à la fois la plus vaste extension habituelle de cette suprême affection et l'ensemble de la race où elle se développe mieux... En terminant cette explication spéciale de la progression partielle qui termine la série effective, je ne saurais négliger d'indiquer sa haute importance morale. Il est, sans doute, moins dangereux de confondre en un seul tous les sentiments sociaux que d'en méconnaître l'existence distincte. Mais cette vague appréciation, insuffisante pour la théorie, nuit surtout à la pratique. Elle y devient même profondément perturbatrice, comme le témoigne trop l'état présent de notre espèce, dont l'élite tend ainsi aux plus désastreuses aberrations, tant

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privées que publiques. Cette indicaiton sommaire... suffit pour caractériser l'éminent service que rendra la biologie systématique, en montrant la ôource naturelle de cette éducation sympathique, d'où dépend toute notre

vraie discipline un tel fondement permet ensuite à la

sociologie de faire mieux apprécier l'inanité et les dangers des tendances qui, aspirant tout à coup au sentiment suprême, font essentiellement avorter toute l'éducation affective dont il ne doit jamais constituer que le terme final (1). »

§ 4. La sociologie et la méthode subjective

[L'humanité qui possède la faculté de réagir sur son milieu, n'en est pas moins étroitement soumise à ces lois. Ce grand accord entre les lois cosmologiques et les lois biologiques n'a pu être nettement compris que grâce à la grande notion des lois biologiques : Maintenant « le système définitif de nos conceptions positives consiste à lier convenablement la notion de l'Humanité au dualisme préalable entre le monde et la vie ». La méthode objective, qui va du dehors au dedans, a permis de systématiser et coordonner nos connaissances d'après les caractères propres à leurs objets ; mais la méthode subjective a son rôle indispensable pour compléter cette vaste élaboration.]

« La méthode objective doit donc prévaloir autant dans l'ordre dogmatique des connaissances réelles que dans leur filiation historique. Elle seule peut établir solidement le dogme fondamental des lois naturelles, en appréciant d'abord les cas les plus aptes à manifester l'invariabilité des relations. Si, au contraire, la méthode subjective dut présider à notre enfance intellectuelle, c'est uniquement d'après sa convenance exclusive envers la conception des causes proprement dites, sur laquelle devaient se concentrer nos premiers efforts. La simple opposition

(1) SysU de pol. pot., i. !•', p. 700-704.

de ces deux marches, suivant leurs destinations caractéristiques, constitue la vraie source générale de l'antagonisme radical entre la philosophie positive et la philosophie théologique.

Mais cette immense lutte préliminaire, qui domina l'ensemble du passé, est maintenant terminée, puisque le positivisme, enfin complet, constitue irrévocablement la seule religion normale. Dès lors, il faut revenir sur l'exclusion provisoire de la méthode subjective par l'élabc» ration scientifique. Car cette marche possède en elle-même d'immuables propriétés, qui peuvent seules compenser les inconvénients du mode objectif. Notre constitution logique ne saurait être complète et durable que d'après une intime combinaison des deux méthodes. Le passé ne nous autorise nullement à les regarder comme radicalement inconciliable, pourvu que toutes deux soient systématiquement régénérées, suivant leur commune destination, à la fois mentale et sociale. Il serait tout aussi empirique d'attribuer à la théologie un privilège exclusif envers la méthode subjective, que d'y voir la seule source de l'aptitude vraiment religieuse. Si désormais la sociologie s* est pleinement emparée de ce dernier attribut, elle peut également s'approprier l'autre d'après leur intime connexité.

Pour cela, il suffît que la méthode subjective, renonçant à la vaine recherche des causes, tende directement, comme la méthode objective, vers la seule découverte des lois, afin d'améliorer notre condition et notre nature. En un mot, il faut qu'elle devienne sociologique, au lieu de rester théologique. Or, cette transformation finale, auparavant impossible, résulte spontanément de la récente extension des théories positives à l'évolution fondamentale de l'humanité. ,j

En effet, cette conquête décisive termine enfin le régime provisoire de notre intelligence et installe aussitôt son régime définitif. Jusqu'alors, l'esprit positif n'avait pu qu'élaborer instinctivement des matériaux, sans concevoir l'ensemble de l'édifice correspondant. Désormais, en

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reprenant, pour l'éducat-on dogmatique, ce préambule indispensable de l'évolution historique, sa marche deviendra pleinement rationnelle, d'après une constante appréciation de la construction finale qu'il doit préparer. La fondation de la sociologie permet à la méthode subjective d'acquérir enfin la positivité qui lui manquait, en nous plaçant irrévocablement au point de vue vraiment universel. Ainsi régénérée, cette méthode doit mieux employer son éminente aptitude exclusive à faire directement prévaloir la considération de l'ensemble, qui seul est pleinement réel. Sans son ascendant normal sur la méthode objective, celle-ci ne pourrait assez éviter les aberrations théoriques qui lui sont propres, soit par divagation, soit par illusion.

Notre vraie constitution logique résulte donc d'un concours définitif entre la méthode subjective et la méthode objective, respectivement consacrées à diriger l'esprit d'ensemble et l'esprit de détail, également indispensables à nos constructions réelles. C'est à la première qu'il appartient désormais d'instituer toujours la seconde dont elle améliorera sans cesse les matériaux dogmatiques. Leur ensemble fonde la logique vraiment religieuse, qui consacre, en les régénérant, les deux voies opposées que suivirent la théologie et la science, pour préparer, chacune à sa manière, notre état définitif (1). . .

C'est ainsi que l'harmonie fondamentale des deux méthodes objective et subjective constitue enfin la vraie logique à nous dévoiler les vérités qui nous conviennent. Une telle construction était impossible jusqu'ici, soit

(1) Comte cite son propre exemple pour éclaicir cette appréciation. Dans le Cours il a laissé dominer la méthode objective pour fonder la sociologie qui devait régénérer la méthode subjective. Cette dernière méthode, devenue positive, domine au contraire dans le Traité de politique positive qui a pour objet de systématiser les conceptions préliminaires relatives aux diverses sciences. De ces deux ouvrages, c en un mot, l'un a tiré de la science une philosophie que l'autre convertit en religion complète et définitive •.

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faute d'un suffisant développement des divers procédés intellectuels, soit parce que leur commune destination sociale restait trop peu caractérisée. Mais, par l'irrévocable substitution de la sociologie à la théologie pour le gouvernement religieux de l'humanité, l'esprit d'ensemble et l'esprit de détail, convenablement regénérés, se consacrent également au service continu du vrai Grand-Être. La longue antipathie entre l'analyse et la synthèse se changera en un éternel concours, où chaque méthode suppléera, suivant sa nature, aux principales imperfections de l'autre . . . L'heureux concours de ces deux voies alternatives, dont chacune commence où l'autre finit, permet seul de réparer leur épuisement respectif, afin d'utiliser autant que possible nos chétives forces mentales, naturellement inférieures aux difficultés de leur destination sociale. Une telle harmonie générale devait résulter du principe, à la fois subjectif et objectif, qui constitue l'unité fondamentale du positivisme. Par sa construction rationnelle, la conception du vrai Grand-Être consacre la marche objective, en subordonnant cette immense et éternelle existence à l'ensemble de l'ordre extérieur. Mais, dans sa source affective, le sentiment de cet Être-Suprême place directement sa propre destinée avant toutes les autres fatalités. Si l'existence contemplative devait rester isolée, elle procéderait sans cesse du monde vers l'homme. Toujours bornée, au contraire, à seconder la vie active, elle rapporte finalement à l'homme toute l'étude du monde. L'impulsion affective, seul régulateur commun de ces deux existences, fait alternativement prévaloir la méthode subjective ou la méthode objective, selon que l'exige son but religieux (1) ».

[Tous les dogmes de la religion positiviste devront être démontrés par les deux méthodes, de cette façon ils surmonteront sans peine tout esprit de discussion.]

(1) Syst. de pol. pos., t. I", 445-450.

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