CHAPITRE II Théorie générale de la religion
[Cette religion dont l'objet est le Grand-Être, ou l'Humanité, remplace toutes les anciennes théologies. Nous aurons à voir dans ce chapitre quelles en sont les principaux caractères, les bases philosophiques, la situation au terme des croyances humaines, et comment elle réalise l'unité mentale de l'Humanité. Enfin, nous définirons le Grand- Être. ]
§ l*"". Caractères généraux de la religion positive
« D'abord spontanée, et ensuite révélée, la religion devient enfin démontrée. Sa constitution normale doit satisfaire à la fois le sentiment, l'imagination et le raisonnement, sources respectives de ses trois modes préparatoires. En outre, elle embrassera directement l'activité, que ne purent jamais consacrer assez ni le fétichisme, ni même le polythéisme, ni surtout le monothéisme. Ses conditions finales devenant ainsi appréciables, et sa marche préliminaire étant désormais accomplie, il y a lieu de construire sa théorie générale, jusqu'alors incompatible avec des vues trop étroites et des préférences trop exclusives. L'ensemble du passé humain fournit maintenant à cette construction des bases vraiment suffisantes. Car les troio régimes provisoires diffèrent assez pour que leurs principaux caractères communs puissent aussi convenir à l'ordre définitif, dont la véritable nature est d'ailleurs indiquée par leur succession nécessaire. . .
« Avant tout, je dois ici dissiper le Vi gue et l'incertitude que présente encore la signification générale du mot religion. . . Dans ce traité, la religion sera toujours caractérisée par l'état de pleine harmonie, propre à l'existence humaine, tant collective qu'individuelle, quand toutes ses
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parties quelconques sont dignement coordonnées. Cette définition, seule commune aux divers cas principaux, concerne également le cœur et l'esprit, dont le concours est indispensable à une telle unité. La religion constitue donc pour l'âme un consensus normal exactement comparable à celui de la santé envers le corps. D'après l'intime solidarité entre le moral et le physique, le rapprochement de ces deux états généraux pourrait même s'étendre jusqu'à concevoir le second comme embrassé par le premier. Cette absorption serait entièrement conforme à l'usage constant des théocraties initiales, où chaque prescrpition hygiénique émanait d'un précepte religieux... Une telle définition exclut toute pluralité, en sorte que, désormais, il serait autant irrationnel de supposer plusieurs religions que plusieurs santés. En l'un et l'autre cas, l'unité morale ou physique comporte seulement divers degrés de réalisation.
« ... La seule distinction admissible tient aux deux modes différents de notre existence, tantôt individuelle, tantôt collective. Quoique toujours liés de plus en plus, ces deux modes ne sont jamais confondus, et chacun d'eux suscite une attribution correspondante de la religion. Cet état synthétique consiste ainsi, tantôt à régler chaque existence personnelle, tantôt à rallier les diverses individualités. Néanmoins, l'importance' de cette distinction ne doit jamais faire méconnaître la liaison fondamentale de ces deux aptitudes. Leur concours naturel constitue la première notion générale qu'exige la théorie positive de la religion, qui ne serait point systématisable si ces deux destinations humaines ne coïncidaient pas.
« Mais leur convergence spontanée résulte de l'identité nécessaire entre tous les éléments respectifs des deux existences... Envers l'intelligence, cette coïncidence naturelle se manifeste surtout en considérant que la diversité des individus ne surpasse pas réellement celle des états successifs de chaque esprit, d'après l'ensemble de ses dépendances, extérieures ou intérieures. Toute doctrine propre à régler pleinement un seul entendement, devient
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par cela même capable de rallier graduellement les autres cerveaux (1).. .
« Mais la concordance spontanée de nos deux aptitudes religieuses est encore plus directe et plus sensible dans la vie affective que dans la vie spéculative. . . Une véritable discipline affective, à la fois complète et durable, ne peut s'établir et se développer que sous l'uniforme subordination de tous ces sentiments personnels, aux sentiments sociaux. C'est surtout à ce titre qu'une telle unité n'appartient pleinement qu'à l'homme.
« Quant à la vie active, la liaison naturelle entre régler et rallier résulte de cette double convergence, soit envers les inclinations qui déterminent notre conduite, soit envers les opinions qui la modifient. L'activité de tout animal sociable ne peut être soutenue qu'en restant conciliante... Tout état religieux exige le concours continu de deux influences spontanées : l'une objective, essentiellement intellectuelle ; l'autre subjective, purement morale. C'est ainsi que la religion se rapporte à la fois au raisonnement et au sentiment, dont chacun serait isolément impropre à établir une véritable unité, individuelle on collective.
t D'une part, il faut que l'intelligence nous fasse concevoir une puissance assez supérieure pour que notre existence doive s'y subordonner toujours. Mais, d'un autre côté, il est autant indispensable d'être intérieurement animé d'une affection capable de rallier habituellement toutes les autres. Ces deux conditions fondamentales tendent habituellement à se combiner, puisque la soumission extérieure seconde nécessairement la discipline extérieure qui, à son tour, y dispose. . . Pour nous régler ou nous rallier, la religion doit donc avant tout nous subor-
(1) Cette conviction, propre à tous les fondateurs de religions, n'a pas manqué à Comte ; c'est en elle qu'il puisa la confiance en son système final, et ce n'est qu'après avoir subi lui-même sa transformation religieuse et avoir été son premier catéchumène, qu'il propagea le dogme et instaura le culte positiviste.
donner à une puissance extérieure, dont l'irrésistible suprématie ne nous laisse aucune incertitude. Ce grand dcg.Tie sociologique n'est, au fond, que le plein développement de la notion fondamentale élaborée par la vraie biologie sur la subordination nécessaire de l'organisme envers le milieu... La saine biologie procure ainsi une consistance vraiment inébranlable à la théorie positive do la religion, en y démontrant la nécessité générale d'une constante prépondérance extérieure pour permettre l'u lité humaine, même purement individuelle. . .
L'être se trouve ainsi lié, en dedans et au dehors, par l'eatière convergence de ses sentiments et de ses pensées vers la puissance supérieure qui détermine ses actes. Alors, il y a vraiment religion, c'est-à-dire unité complète, tous les moteurs internes étant coordonnés entre eux, et leur ensemble librement soumis à la fatalité extérieure, la composition même de ce mot admirable résumera désormais cette théorie générale, en rappelant deux liaisons successives; de manière à faire sentir que la véritable unité consiste à lier le dedans et le relier au dehors. Telle est l'issue finale du grand dualisme positif entre l'organisme et le milieu ou plutôt entre l'homme et le monde, ou mieux encore, entre l'humanité et la terre (1) ».
§ 2. Composition générale de la religion
[Pour terminer, il faut maintenant envisager la composition générale de la religion.]
« Puisque la religion concerne à la fois l'esprit et le cœur, il faut donc qu'elle se compose toujours d'une partie intellectuelle et d'une partie morale. La première constitue le dogme proprement dit, qui consiste à déterminer l'ensemble de l'ordre supérieur auquel notre unité est nécessairement subordonnée. Suivant le principe de la dépendance croissante, cette économie naturelle doit être
(1) Sijst. de pol. pos., t. II, 7-14 et 17-18.
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appréciée, d'abord comme cosmologique, puis comme biologique, et enfin comme sociologique. Cette hiérarchie positive ayant assez caractérisé la suprême puissance, on passe régulièrement de la première partie de la religion à la seconde, en continuant la même progression fonda mentale du dehors au dedans. L'esprit étant ainsi discipliné, il reste à régler le cœur. Du domaine de la foi, on vient alors à celui de l'amour. Telle est du moins la marche systématique qui construit l'état définitif de l'unité humaine, personnelle ou sociale. Mais, en l'un e l l'autre cas, l'essor spontané procède ordinairement en sens inverse, du dedans au dehors, de l'amour à la foi.
Quoiqu'il en soit de cette différence entre la voie objective et la voie subjective, les deux parties essentielles de la religion demeurent toujours profondément distinctes. Le dcgnne ne comporte aucune autre division que la succession, log.que et scientifique, des trois ordres nécessaires de la hiérarchie naturelle. Mais cette indispensable classification ne doit jamais altérer l'unité fondamentale de l'économie extérieure, que la religion apprécie toujours dans son ensemble. Il en est autrement pour sa paitie morale, qu'il faut enfin décomposer d'après la distinction inévitable entre les sentiments et les actes.
L'amour doit à la fois dominer les uns et présider aux autres. Mais ces deux attributions directes du principî suprême ne sauraient être confondues, puisque la premiè.e est purement intérieure, tandis que la seconde concerne aussi le dehors. Conçues avec leur extension totale, elles constituent, l'une le culte proprement dit, l'autre le régime, d'abord moral, puis même politique. Dans l'ensemble du système religieux, tous deux sont néc»^ssairement subordonnés au dogme qui leur fournit à la fois les conditions et les lois suivant lesquels ils doivent régler, le premier les sentiments, et le second la conduite, privée ou publique. Néanmoins, à son tour, ce double d -nr ine de l'amour réagit profondément sur le domaine un'qu ^ de la foi, pour le ramener sans cesse à la destination tubjcctive dont sa nature objective tend toujours à s'écarte.".
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Telle est donc la composition systématique de la religion qui, devant instituer l'unité humaine, embrasse ainsi les trois faces essentielles de notre existence, penser, aimer, agir. .. L'ensemble de l'existence réelle se trouve ainsi condensé dans la religion complète, également scientifique, esthétique et pratique, de manière à combiner radicalement nos trois grandes constructions, la philosophie, la poésie et la politique. D'abord cette synthèse universelle systématise l'étude du vrai; puis elle idéalise l'instinct du beau; et enfin, elle réalise l'accomplissement du bon (1) ».
^ 3 Le Grand-Être
[Le Dieu de la religion positiviste est l'Humanité, le Grand-Être. Comment s'est constituée l'humanité, au sommet de la série animale, pourquoi seule elle est bien le véritable Grand-Être, c'est ce que les pages suivantes expliquent.]
« Le Grand-Être est l'ensemble des êtres passés, futurs et présents, qui concourent librement à perfectionner l'ordre universel. Toute espèce sociable tend naturellement vers une telle convergence. Mais l'unité collective ne peut se réaliser, sur chaque planète, que chez la race prépondérante, dont l'essor collectif empêche nécessairement celui des animaux les moins élevés. C'est pourquoi la définition systématique de l'Être composé n'a pas besoin de mentionner sa nature spécifique. D'une autre part, la spontanéité du concours et sa destination extérieure sont évidemment indispensables pour sa consistance et sa perpétuité. Si donc on écarte tout ce qui peut se sousentendre sans confusion, on se borne à définir le Grand- Être comme V ensemble continu des êtres convergents (2).
[Le Grand-Être est au sommet d'une vaste biocratie et par la collaboration des animaux et l'aide des végé-
(1) Syst. de pol. pos., t. II, p. 19-21.
(2) Syst. de pol. pos., t. IV, p. 30.
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taux, il prend de plus en plus empire sur la nature morte et devient la source du progrès continu. Seule l'espèce humaine a pu former le Grand-Être, malgré la tendance de toute espèce vivante à se constituer ainsi.]
« Si l'échelle hiérarchique des petits êtres est d'abord indispensable pour s'élever solidement à la conception systématique du Grand -Être, ce type suprême constitue enfin le principe exclusif de l'unité biologique, non seulement subjective, mais même objective. Un tel organisme présente seul le plein développement de toutes les fonctions, actives ou passives, extérieures ou intérieures, que les autres races ébauchent graduellement. Sous les principaux aspects, chaque espèce animale se réduit au fond à un Grand-Être plus ou moins avorté. L'ensemble de la race n'y offre qu'une existence abstraite, ou plutôt nominale, construite seulement par nos artifices spéculatifs; il n'y a là de réel que l'individu, et quelque fois la famille.
C'est précisément l'inverse du cas humain (1) Quoique
toute espèce sociable tende spontanément à former un Grand-Être, une seule peut réellement y parvenir. Cette unité sociocratique résulte directement des deux attributs d'immensité et d'éternité qui caractérisent l'organisme collectif. A chacun de ces titres, les divers Grands-Êtres ainsi possibles deviennent nécessairement incompatibles. Le plus puissant d'entre eux doit donc subjuguer bientôt tous les autres ou même détruire les plus indisciplinables. .. La multiplicité des Grands-Êtres ne deviendrait vraiment intelligible qu'en supposant aux principales espèces sociables une puissance presque égale, soit d'après leur organisation propre, soit en vertu de leur situation respective. Cette hypothèse, quoique peu vraisemblable, n'est point, sans doute, strictement contradictoire, et peut être se réalise sur quelque autre planète. . . Enfin, pour ne laisser aucune incertitude sur ce dogme initial, il faut reconnaître qu'une telle accumula-
(1) Comme nous le verrons au paragraphe suivant.
tien d'hypothèses invraisemblables n'aboutirait point à prouver réellement la multiplicité sociologique. Car, dans le cas supposé, ces divers Grands-Êtres presque équivalents arrêteraient mutuellement leur essor respectif. Ainsi, les attributs d'immensité et d'éternité, au lieu d'appartenir à plusieurs, ne se combineraient assez chez aucun.
Cet avortement nécessaire de toutes les espèces sociables, hors une seule, envers leurs organismes collectifs, est essentiellement analogue à celui de la plupart des populations humaines envers notre unité. Quoique chaque nation tende à devenir le noyau central de l'Humanité, une seule y est réellement appelée (1), à l'exclusion de toutes les autres, destinées à se grouper convenablement autour d'elle. . . Le privilège biocratique repose donc sur les mêmes motifs naturels que le privilège sociocratique. Seulement, ils ont beaucoup plus d'énergie dans le premier cas que dans le second. C'est pourquoi la biocratie s'est spontanément établie, par la prépondérance humaine, longtemps avant que notre sociocratie fût assez constituée (2).
[Le Grand-Être peut être envisagé à la fois au point de vue statique et au point de vue dynamique.]
Le culte des positivistes ne s'adresse point, comme celui des théologistes, à un être absolu, isolé, incompréhensible dont l'existence ne comporte aucune démonstration, et repousse toute comparaison réelle. Nul mystère ne doit altérer l'évidence spontanée qui caractérise le nouvel Être-Suprême. Il ne sera dignement chanté, aimé et servi que d'après une suffisante connaissance des diverses lois naturelles qui régissent son existence, la plus compliquée que nous puissions contempler.
(1) C'est la France qui se révèle de plus en plus comme étant cette nation. Cf. Disc, sur Vens. du pos., p. 84 et 88
(2) Syst. de pol. pos., t. I", p. 623 et 628-630.