‹ Pages choisies; notice sur la vie et la doctrine de Comte et commentaires reliant les divers morceauxChapitre 4 sur 46 · NOTICE SUE AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

NOTICE SUE AUGUSTE COMTE

La puissante originalité de Comte lui avait attiré des inimitiés certaines, mais il s'en exagérait encore rimportance et ce fut lui qui, en 1842, les força de se dévoiler et d'entrer dans une phase active. Sa double fonction à l'École Polytechnique était soumise à une réélection annuelle, et ce qui, pour d'autres, n'était qu'une simple formalité, pour lui, risquait à tout instant, dit-il <( de devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui légal aux injustes animosités que j'ai volontairement soulevées et que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter ». Il dénonçait, dans sa Préface personnelle (cours, t. VI), l'Académie des sciences et Arago comme les deux chefs de la coalition de ses ennemis. « C'est afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer à mon égard une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une imminente oppression (1) » Il rappelait la double injustice commise à son égard un 1835 et 1836, quand il postulait la succession aux chaires polytechniques, et dénonçait la désastreuse influence d'Arago h l'école, en termes violents. Cette préface produisit l'effet attendu ; Arago gagna le procès en dommages-intérêts qu'il intenta au libraire de Comte, et Comte fut dépouillé de ses deux places, successivement en 1844 et en 1852, malgré l'appui de Blainville et la résistance du maréchal Soult, gagné par les justes protestations du dépossédé. Il se remet au travail et tente de se réconforter par le souvenir de Condorcet écrivant malgré la menace de l'échafaud, mais malgré lui, des regrets lui échappent : « Il est bien triste néanmoins de se sentir pleinement la verdeur morale et la spontanéité mentale propres à la jeunesse, de se reconnaître

(1) Cours, t. VI, préface, p. 13-14.

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intimement capable d'exécuter avant la décadence sénile tous les grands travaux qu'on a annoncés, et de voir cette noble carrière exposée à être arrêtée ou sérieusement retardée, par de misérables difficultés matérielles, résultées d'une infâme spoliation (1). »

Il serait tombé dans le dénuement, si de riches admirateurs anglais, à l'instigation de Stuart Mill, ne s'étaient immédiatement concertés pour lui reconstituer son traitement. Comte accepta dignement cette assistance ; il n'avait jamais cessé de croire à sa mission sociale, à l'importance de son rôle pour le bonheur de l'humanité, et l'époque n'était pas loin où il allait se proclamer chef du pouvoir spirituel, Grand prêtre de l'Humanité, en droit, par conséquent, d'être entretenu par les agents matériels. Ses disciples anglais, qui n'avaient pas encore déduit du positivisme une telle conséquence, ne renouvelèrent pas leur subside en 1846. Comte s'en étonne et s'en indigne, et dans plusieurs lettres fameuses à Mill (13 janvier et 6 mai 1846), il lui expose « les devoirs des riches envers les penseurs » et les droits qu'il croit avoir à instituer à son profit « un patronage systématique » qui affirme cette solidarité de Ja fortune et de la pensée.

Les disciples français ayant à leur tête Littré, reprennent l'idée, et, le 12 novembre 1848, lancent un appel « aux amis de la science, aux ennemis de l'injustice » pour leur demander de contribuer à la vie matérielle d'Auguste Comte. Ils furent entendus et jusqu'à la mort de Comte le « subside positiviste » fut régulièrement payé, quoique inégalement productif (2). Chaque année. Comte adres-

(1) Lettre à Stuart Mill, 15 mai 1845.

(2) Il produisit 3.000 francs en 1849, 3.300 francs en 1850, 4.200 francs en 1851, 5.600 francs en 1852, 7.200 francs en 1853, 7.004 francs en 1854 et 7.056 francs en 1855. Fixé par les fondateurs à 5.000 francs, Comte l'éleva à 7.000 francs, quand il en

sait aux souscripteurs du subside une circulaire dans laquelle il rendait compte non seulement de son état financier, mais aussi des progrès de ses travaux et de sa mission sociale. « Cette protection exceptionnelle, dit-il {Première circulaire)^ fut toujours appréciée comme un devoir social . . . aussi n'hésitai-je jamais à l'accepter hautement, au double titre de garantie légitime contre la coupable spoliation officiellement accomplie envers moi et de gage de sécurité méritée pour la continuation de mes travaux philosophiques . . . Comme le clergé catholique, le sacerdoce de l'humanité doit longtemps subsister de libres cotisations privées, avant de mériter et d'obtenir la munificence publique qui les régularisera quand la foi nouvelle aura suffisamment prévalu. » C'est toujours comme une anticipation sur les mœurs de la cité positiviste qu'il considère le subside. « Le fondateur d'un nouveau pouvoir spirituel doit donner, même au risque de quelques embarras passagers, un exemple décisif du seul mode d'existence matérielle qui convienne à la vraie dignité sacerdotale (1). » Si « le public occidental » le comprend ainsi, il « préservera d'une injuste misère le philosophe dont il utilise de plus en plus les travaux et qui peut encore, s'il n'est point entravé, tant servir la grande régénération humaine (2) «. Aussi pour mieux manifester le caractère sacerdotal du subside et pour lui donner toute l'extension occidentale qu'il comporte, s'adresse-t-il, non plus seulement à ses adeptes, mais encore aux conservateurs théologistes, aux révolutionnaires métaphysiques et à tous les partis, car le positivisme doit assurer la rénovation de l'Humanité entière. « C'est pour-

prit lui-même l'administration, après sa rupture avec Littré, et à cause de sa dernière révocation en 1852.

(1) Syst. pol. pos., t. II, préface, p. VIII.

(2) Troisième circulaire annuelle (1852).

quoi je somme tous les Occidentaux capables de sentir d'une manière quelconque, la vraie portée de mes travaux, de concourir loyalement, suivant leurs moyens respectifs, au digne protectorat institué par moi ». Quant aux positivistes « trop abstraits », « incomplets », qui négligent ce devoir, il les prévient que cette obligation « est devenue tellement irrécusable pour quiconque se reconnaît positiviste », qu'il l'érigera « prochainement en condition préliminaire d'une telle qualification (1). »

Nous avons fait de fréquentes allusions, jusqu'ici, à l'idée que Comte se faisait de sa mission sociale. Avant d'en analyser le contenu et de voir comment elle s'était développée chez lui, vers la fin d^^ sa vie, il faut indiquer les deux aspects successifs que prit le positi^^sme et dire quel événement fut, sinon la cause, du moins l'occasion accélératrice du changement qu'il subit vers 1845.

Dés ses premiers écrits, Auguste Comte affirmait la nécessité de réorganiser la société par la création d'une doctrine philosophique capable d'être universellement adoptée et susceptible d'applications pratiques confiées aux soins d'un pouvoir spirituel. Mais il comprit qu'une sj^tématisation nouvelle des connaissances humaines en était le préambule indispensable, et il y consacra le Cours de philosophie positive. Deux fois exposé oralement, le Cours fut rédigé, à travers les tracas que l'on sait, de 1830 à 1842. Après avoir construit une classification hiérarchique des sciences. Comte en exposait la méthode et la destination générale. Il montrait les connaissances humaines passant successivement par trois états, théologique, métaphysique et enfin positif et parvenant à se limiter à l'étude des phénomènes et des lois, au lieu de rechercher des causes ou des substances. Il montrait que l'esprit positif

(1) Quatrième circulaire, 1853.

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devait s'étendre à tous les ordres de phénomènes et notamment aux faits sociaux, réglés eux aussi par des lois naturelles et immuables. La création de la « physique sociale » complétait ainsi l'échelle des sciences et permettait de s'élever à la conception d'un ordre universel. Enfin, toute connaissance était donnée comme essentiellement relative à notre organisation et à notre situation ; toute science considérée, en dernière analyse, dans son évolution comme un grand fait social, un fait humain, et comme devenant par là un des objets de la sociologie. Il n'y a donc qu'une science céelle, la science de l'homme, ou plutôt de l'humanité, c'est-à-dire la sociologie.

Auguste Comte édifie alors cette science, tant dans sa partie dogmatique que dans sa partie historique, et, dans son Système de politique positive^ il s'efforce d'en appliquer les lois à la construction d'un ensemble d'opinions générales propres à régénérer l'Humanité. L'Humanité, suprême régulateur de tous les esprits, devient normalement le but de tous les efforts.

Il fonde une religion avec son dogme, son culte et le régime politique qui en découle nécessairement. Il proclame que la réalisation de l'unité mentale et morale du genre humain ne peut se faire qu'en accordant la présidence de notre vie spirituelle au sentiment. La philosophie positive, qui condense et résout toutes les aspirations intellectuelles et morales de l'Humanité devient ainsi normalement une religion, un système qui relie tous les aspects de la nature humaine, aussi bien sociale qu'individuelle.

Cependant, des disciples de Comte, et non des moindres, Littré et Stuart Mill, notamment, ont contesté l'unité de ces deux développements philosophiques, et c'est à un événement de la vie privée de Comte qu'ils attribuent l'origine de la transfor-

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