INTRODUCTION. VII
mœurs, des Naturalistes, un écrivain, obéissant à l'impulsion sincère de sa nature, se dégageant de la sujétion des lectures et des admirations contemporaines, osant être lui-même, fait entendre une note différente, absolument autre, opposée même en apparence à celle qui a la faveur publique ; cette note, en ce moment, bien que le jeune écrivain lui-même n'indiquât qu'un désir ardent de revenir à un idéalisme autrefois connu et goûté, sembla cependant, soit par le contraste, soit par l'ignorance ou l'oubli du passé, tout à fait nouvelle.
C'était une résurrection, abritée, de l'aveu même de celui qui la provoquait, sous le souvenir de Stendhal; tous y admirèrent une naissance, une création et devinèrent dans le jeune et brillant romancier un chef d'École.
11 y avait création, en effet, et si le promoteur du mouvement, en paraissant se recommander de Stendhal, montrait une sage modestie, ceux qui l'applaudissaient et l'encourageaient ne se trompaient pas entièrement en croyant à une naissance.
Que l'influence de Stendhal fût grande sur le nouvel écrivain, il n'y avait pas à le nier ; mais dans la Littérature comme dans la Nature, comme dans tout, il n'y a pas de saut — Natura non facit sallus. — Rien ne naît de rien, la création est successive, continue, perpétuelle, la création n'est que le prolongement de ce qui est.
Paul Bourget, très évidemment né littérairement de Stendhal, est cependant autre et même plus, étant le progrès, par suite même du progrès de tout ce qui l'entoure. Son œuvre est une création, parce que, entre Stendhal et Bourget, il y a eu Hippolyte Taine, de qui se réclame également Emile Zola, parti dans une tout autre direction, parce qu'il y a eu l'École expérimentale, parce qu'il y a eu la marche en avant de la Science et de tous ses succédanés.
Avec Bourget, l'idéalisme de son prédécesseur revêt une nouvelle forme, devient une chose nouvelle ; c'est donc un avènement personnel, une planète de plus au ciel littéraire, et les étoiles, les petits astres qui viendront bientôt graviter dans son orbe, les autres planètes même qui subiront partiellement son attraction magnétique, ne feront qu'affirmer ce fait.
On a donc eu raison de célébrer la naissance de cette
VIII [NTRODUCTION.
nouvelle forme littéraire, qui allait prendre une extension si considérable qu'elle doubla de grands écrivains, dont la gloire était pourtant déjà assurée, et que son influence prolongea jusqu'à eux ses ondulations sensibles.
On ne peut nier que, sous cette, obsession inconsciente ou reconnue, Emile Zola ait écrit cette œuvre exquise, mais très sensiblement différente de ses autres conceptions le Rêve, ''l que Guy de Maupassant, modifiant plus ouvertement encore sa manière, ait renoncé entièrement à la forme sous laquelle il avait conçu Une Vie, Bel-Ami, Mont-Oriol, etc., pour écrire Pierre et Jean, Fort comme la Mm-t, Notre G<Bur.
Le roman de mœurs avait fourni tout ce qu'il pouvait donner ; on était littéralement saturé de sensations. d'émotions surtout dues à des peintures de la Vie matérielle, et il y eut, à côté de la curiosité qu'éveille toujours forcément quelque cbose de nouveau, un soulagement pour beaucoup d'esprits à se trouver enlin arrachés à cette sorte d'envoûtement charnel, d'assujettissement physique qui avaient fini par engendrer une véritable torpeur fataliste.
Celui qui surgissait ainsi tout à coup semblait posséder le secrel des choses; il allait expliquer le pourquoi de I nul es ces manifestations extérieures, montrer ce qu'il y avail derrière ce mur de l'être humain, déjà si intéressant par lui-même, mais certainement moins intéressant que ce qui Be passait derrière le rempart de sa chair, dans l'énigme de son cœurel de son cerveau.
On comprit aussi que pour en parler avec cette maîtrise, il fallait que l'écrivain eût subi lui-même certaines des ciisrs dont il montrait si étonnamment l'enfantement, le développement et la terminaison.
En effet, d'autres grands écrivains ont pu voir leur talent éprouvé et épuré par la douleur physique, par les souffrances matérielles, et apprendre à connaître la Vie par ces souffrances et par cette douleur. Ils ont su, par Buite, arriver à une peinture réellement impressionnante cl communicative «les misères extérieures des êtres qu'ils étudiaient, paire qu'ils pénétraient mieux en eux et pouvaient, grâce a une dure expérience personnelle, comprendre comment ces êtres soutiraient, de quoi ils BOUffraient, quelles étaient les phases (le leurs maux, les