‹ Pages choisiesChapitre 31 sur 62 · ADÈLE ET SA MÈRE · texte numérisé non relu

ADÈLE ET SA MÈRE

Maintenant il était dix heures. L'enfant allait remonter et la mère souriait d'avance au plaisir qu'aurait goûté sa lille, en se répétant:

— « Nous aurons eu toutes les deux notre Noël, un peu de distraction pour ("lie, et pour moi sa gaieté... »

Elle en était là de ses rêveries, égarées entre les réminiscences de son triste passé et l'espoir d'un séjour [dus calme dans la villa Cyané, — c'était le nom que le propriétaire avait donné à cette petite maison, par souvenir de Syracuse, sa patrie, et de la source dédiée à la nymphe aux yeux couleur du bleu des bluets, qui fut changée en fontaine pour avoir trop pleuré Proserpine. Cette délicate légende de l'antiquité romanesque avait tant plu à Pauline Raffraye!... —Elle entendit la porte de l'étroit vestibule qui précédait sa chambre à coucher s'ouvrir de ce mouvement doux, si contraire à l'habituelle brusquerie des enfants, et elle y reconnut la manière d'Adèle. Luc précoce sollicitude pour sa mère faisait de cette petite fille, dans cet âge de vivacité où le geste suit la pensée avec une violence toute spontanée, une mignonne fée silencieuse, une elfe au pas à peine appuyé, qui allait, qui venait, sans jamais révéler sa présence par un bruit trop fort et dont pussent souffrir les nerfs de la malade. Cette surveillance continue, presque involontaire, de ses moindres gestes, était une caresse déjà pour la mère.

Il semblait que l'enfant prit comme un soin d'annoncer son approche par une grâce d'attention et de ménagement. Un coup presque timide frappé à la seconde porte, et Adèle entra dans la chambre à coucher, avec une tendresse que disaient et ses prunelles brunes et son fin visage, et son sourire et tout son être d'où il émanait comme une idolâtrie. A cette expression, dont elle s'illuminait chaque fois qu'elle revenait après une absence longue ou courte, il était visible qu'elle ne vivait pas seulement pour sa mère. Elle vivait de sa mère. Quoiqu'elle arrivât d'un spectacle qui l'avait intéressée sincèrement et qu'elle tint dans ses bras la poupée sicilienne dont elle était amoureuse, son premier instinct ne fut pas de parler d'elle-même ni des sensations qu'elle venait d'éprouver. Elle alla droit au lit en courant à peine; elle prit la blanche main que Mme Raffraye lui tendait, — cette main comme vide de sang et si amaigrie que les bagues trop larges glissaient autour des doigts fluets, — elle y appuya un long, un passionné baiser, tandis que son regard aimant fixait, caressait le pâle visage où sa rentrée avait ramené comme un reflet de jeunesse, et elle interrogeait :

— « Nous ne sommes pas restées trop longtemps?... Tu ne t'es pas ennuyée après moi ?... Demande à Annette si je ne suis pas partie aussitôt qu'elle m'a dit l'heure?... »

— « Aussitôt, » insista la vieille bonne qui était entrée avec l'enfant. Son immobilité familière prouvait qu'elle était habituée à passer des heures en tiers entre la mère et la fille, non pas comme une servante, mais comme une humble amie, comme h- chien qui se couche à vos pieds sans que vous y fassiez presque attention. Ce droit à la présence est le seul prix du dévouement qui éclaire son obscur regard, — ce dévouement instinctif, animal, silencieux, est le seul aussi que supportent auprès d'elles les destinées brisées. Et la petite continuait:

— « Dis, si tu te sens tout à fait bien? As-tu déjà dormi un peu?... »

— « Je suis très bien, » répondit la mère. « Que je t'embrasse d'abord, et puis assieds-toi là pour me raeonter la soirée!... T'es-tu amusée?... »

— « Oh! beaucoup! beaucoup!... » reprit l'enfant, et ses yeux quittèrent la malade pour fixer dans l'espace ['image du tableau qu'elle venait de contempler on réalité, el qui se transformait déjà en une grandiose vision de féerie, grâce à la magie de son enfantine mémoire. « Figure-toi, » racontait-elle, « qu'il y avait une foule, mais une foule, mille personnes peut-être, et au milieu du salon un arbre aussi haut que le vieux sapin du parc à Molamboz, et des bougies sur cet arbre, je ne s;iis pas, moi, plus de mille aussi, et des musiciens, de vrais acteurs, mis comme des pantins, qui dansaienten chantant, et un bonhomme Noël qui ressemblait au père Jean-Claude de chez nous et qui m'a apporté celle fille... Je vais la mettre à dormir avec l'autre cette nuit. Comme cela je serai sûre qu'elles seront bonnes amies demain... El puis... » Elle s'arrêta quelques secondes. Ce mot <l 'amie, par une naturelle association d'idées, lui rappelait tout à coup le souvenir de sa voisine. « J'oubliais de te dire, » ajouta-t-elle, « que j'étais à côté d'une demoiselle si gentille !... Tu te souviendras, je t'en ai part»'' l'autre jour, celle que j'avais vue dans le jardin?... »

— « Oui, » interrompit Annelte avec un léger embarras. Elle savait trop que Mmo Rafifraye n'aimait guère les connaissances de hasard. « Madame l'a bien rencontrée iiussi. C'est cette demoiselle de Paris qui passe l'hiver ici avec sa mère et son prétendu... <>n s'est trouvé placé à côté d'elle, parce qu'il faut dire à Madame qu'on vous donnait vos fauteuils et qu'on ne pouvait pas changer comme on voulait... »

— « J'espère que lu n'as pas élé indiscrète? » questionna Pauline eu s'adressanl à la petite fille. Elle venaitde sentir comme une main lui serrer physiquement le cœur. L'image de la fiancée de Francis Nayrac, assise

auprès d'Adèle, lui fut une impression si douloureuse et si imprévue, que sa voix trembla dans cette simple demande, et la petite fdle répondit avec une soudaine rougeur à ses joues trop minces :

— « Je crois que non, maman. Mais... » Et elle s'arrêta, comme embarrassée.

— « Cette demoiselle t'a parlé? » interrogea de nouveau la mère.

— « Oui, » dit Adèle, « je sais que ce n'est pas bien de causer avec des personnes que l'on ne connaît pas... Seulement, celle-là, c'est comme si on l'avait toujours connue... »

— « Et que t'a-t-elle demandé? » continua Mme Raffraye.

— « Comment tu allais, d'abord, » dit l'enfant de plus en plus troublée. Par quelle mystérieuse correspondance éprouvait-elle, sans qu'elle s'en rendit compte, le contre-coup immédiat des moindres émotions que subissait sa mère ? Cette dernière la comparait souvent à ces larges anémones violettes qu'elle affectionnait entre toutes et dont elle avait un bouquet auprès de sa lampe en ce moment encore, frêles et vivantes fleurs ouvertes ou refermées selon que le soleil les enveloppe ou les abandonne. Elle était, elle, la lumière dont s'épanouissait son enfant. Sauf ce petit tremblement quasi imperceptible de la voix, rien n'avait trahi son déplaisir. Sa main avait continué de boucler les cheveux de la petite, sa bouche de lui sourire, ses yeux de la regarder avec leur tendresse accoutumée, et Adèle avait deviné que cette conversation avec sa voisine durant la fête d'en bas causait à la malade une contrariété profonde. Elle continuait cependant :

— « Et puis je lui ai parlé de Molamboz et de notre arbre de Noël, l'année passée, et puis de Françoise et d'Annettc... Et puis nous avons parlé de sa mère, à elle, qui était là. Elle m'a raconté qu'en deux mois Païenne l'avait guérie... » Elle se tut. Sa délicatesse lui faisait craindre d'en dire plus long, car le souvenir de son père

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lui paraissait, clans ses timides divinations d'enfant trop tendre, devoirêtre de nouveau pénible à sa chère malade. Elle était trop franche cependant pour mentir, et elle ajouta, donnant, avec une câline tinesse de petite femme, un tour plus touchant à une idée trop triste : « Nous avons aussi causé du paradis el de ceux qui nous y attendent... Tu comprends?... » Et, prenant de ses deux mains la main qui flattait toujours ses boucles : « Tu n'es pas fâchée, maman?... » conclut-elle.

— « Non, mon petit être.., » dit Pauline, et, malgré son trouble, elle se sentit prise de pitié pour l'anxiété de ces tendres yeux cpii lui révélaient, une fois de plus, une âme visionnaire à force d'amour. Mais cette conversation avec Mlle Scilly n'était rien encore à côté d'une autre qu'elle redoutait trop, et elle insista : « Tu n'as parlé qu'à cette demoiselle?... »

— « Rien qu'à elle, » répondit l'enfant. » Pourquoi me demandes-tu cela ? »

— « Pour être sûre que tu as été très sage, » fil la mère, « et maintenant va coucher ta nouvelle fille et te coucher toi-même... » Elle souriait de nouveau en renvoyant Adèle sur cette phrase de badinage.

Cosmopolis.

Dans cette œuvre, l'écrivain a dirigé son observation aiguë et pénétrante sur ces mœurs cosmopolites, qui -oui devenues une des curiosités de notre époque et fournissent une mine inépuisable, originale et variée d'émotions particulières. A travers des individualités venues des points les plus différents et les plus extrêmes du globe, il a analysé les finalités et les défauts poussés jusqu'à l'aigu, qui sont la synthèse de chacune des races auxquelles appartiennent ces individus. En sa dédicace, Paul Bourgel manifeste la tics juste ambition de donner celle sensation de la race montrée à travers l'être devenu en quelque sorte translucide, et il faut reconnaître qu'il a admirablement réussi. Rarement groupement délies humains aura l'ail revivre plu- vigoureusement le fond même de la nation d'origine,

du sceau de naissance, que celui qu'il jelte en une action passionnante, en une mêlée dramatique au milieu de la Ville Éternelle, celte Rome, si heureusement choisie pour symbole de la Cosmopolis rêvée, idéale et réelle à la t'ois, imaginée et véridique en même temps.

Ce ne sont pas des portraits serviles de personnages, ce sont des types vivants de races opposées, heurtés l'un à l'autre et vertigineusement entraînés dans les cercles concentriques d'une tempête passionnelle, où les uns succombent, d'où les autres se dégagent, en obéissant plus encore à un atavisme de race qu'à une hérédité de famille.

Une conversation entre le romancier Julien Dorsenne et le marquis de Mont fanon, sur la place d'Espagne, à l'angle de la rue Borgognona, jette les grands traits du sujet du livre et portraiture quelques-uns des cosmopolites mêlés a l'aventure; ils causent depuis quelques instants.

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