LA PIA
Au cours d'un voyage à Sienne et à Volterra, l'auteur raconte comment il fut amené à visiter une ignorée petite église de Toscane, du nom de San Spirito in Val d'Eisa, une merveille inconnue, étonnamment entretenue par un vieux prêtre, dom Casalta, fanatique de son église, et par une jeune fille du pays appelée la Pia. Là, il découvre un véritable trésor, un petit panneau de bois peint par Francesco di Giorgio ou par Neroccio, deux grands peintres de la fin du xve siècle; ce panneau qui appartient personnellement au prêtre, celui-ci le fait placer dans l'église.
Des années ont passé, le romancier revient avec un de ses camarades, un viveur oiseux, Bernard de la Nauve, qui s'occupe aussi de brocanter des œuvres d'art. Le vieux dom Casalta est mort ; un prêtre sans instruction, sans goût, le remplace, et Bernard de la Nauve, à l'insu de son compagnon, lui achète le fameux panneau, ce qui va provoquer le drame intime qui termine la nouvelle.
L'auteur et la Pia, assis sur un banc adossé au presbytère et causant du passé, surprennent les débats de ce marché qui leur parviennent par la fenêtre placée audessus de ce banc.
Deux personnes étaient entrées dans la chambre qui donnait sur cette fenêtre restée ouverte et qui était l'ancien cabinet de travail de dom Casalta. Ne se sachant pas écoutées, elles continuaient très haut un entretien évidemment commencé depuis quelques moments déjà et dont nous ne perdions pas une parole:
— « Réfléchissez, seigneur archiprêtre, » disait une des voix, insinuante, prenante, tentatrice, celle de Bernard de la Nauve, « six cents lires, versées comptant, c'est une somme... »
— « Ce sera huit cents ou rien, » répondait l'autre voix, celle de l'archiprètre, maussade et résistai) le « Si je vends ce Tobie, le seul beau tableau que j'aie dans mon église, il faut au moins que je fasse une vraie affaire. « 11 avait employé l'augmentatif italien: un
a/J'arone, et la désinence, prononcée avec brutalité, avait pris dans sa bouche un accent de gloutonnerie.
— « Coupons la différence en deux, » avait insisté La Nauve, « et mettons sept cents... »
— « Non, » avait répliqué dom Malvano: « huit cents lires ou rien. »
— « Et si je vous laisse le cadre, » dit La Nauve. « Et si je m'engage à vous envoyer de Sienne quelque image, juste de la grandeur, que vous pourrez mettre à la place? »
— « Dans ce cas-là, » fit l'autre, après une minute d'hésitation, « ce sera sept cent cinquante, mais pas un paolo de moins... »
— « Va pour sept cent cinquante, >> conclut La Nauve, « j'ai les billets là. Je vais vous les compter, pendant que vous me faites le reçu... »
Que ce mercantile débat entre mon compagnon et Le mauvais prêtre eût pour objet la table de biccherna, nous n'en avions pas douté une seconde, la pauvre Pia et moi, même avant d'avoir entendu nommer le Tobie. Je vis le joli visage déjà si pâle de ma compagne devenir plus pâle encore, une expression d'épouvante passer dans ses prunelles, et à moi-même le marchandage de cette adorable peinture, objet jadis de si hautes émotions, me sembla une espèce de sacrilège. C'était pire que cela, puisque le tableau avait appartenu personnellement à dom Casalta, qui l'avait donné à l'église. Un irrésistible désir d'empêcher ce malhonnête trafic nu- fit me lever, et dire tout bas à la Pia: « Cet achat n'aura pas lieu, je vous le promets, » et j'entrai dans le presbytère sans sonner ni frapper, laissant la jeune lille, toujours immobile, sur le banc de pierre, l'oreille aux aguets, la physionomie comme hypnotisée par l'horreur. Ce fut seulement en passant le seuil de la pièce que je compris l'absurdité de ma démarche et mon impuissance à rompre un marché qui ne me regarihiil en aucune manière. L'archiprêtre était assis à la
table, libellant le reçu demandé, avec sa face grossière de paysan à peine dégrossi. Le fin visage de La Nauve, tirant de son portefeuille les billets roses, traduisait le contentement surveillé du collectionneur qui met la main sur une trouvaille inespérée, et, avant que je n'eusse même ouvert la bouche':
— « En ai-je eu, » dit-il en français, « une heureuse idée de demander à ce drôle-là si le Tobie était à vendre?... Puis, gaiement: « Si je pouvais emporter l'église tout entière, il me la bazarderait de même... Pour sept cent cinquante lires, entendez-vous — se/>l cent cinquante, — je vais avoir le tableau... Encore l'ai-je mal marchandé. Je lui ai trop laissé voir que j'en avais envie... »
— - « Ne faites pas cela, mon cher La Nauve, » lui répondis-je, en français, moi aussi, et d'une voix suppliante, et j'insistai : « Ne faites pas cela!... »
— « Mais pourquoi"? » me demanda-t-il, el il me regardait avec la stupeur d'une absolue inconscience.
— « Mais parce que ce drôle, comme vous l'appelez trop justement, n'a pas le droit de vous vendre cette peinture qui n'est pas à lui. Je lésais, moi, puisque j'en ai le premier révélé la valeur à son prédécesseur. ( l'était la propriété privée de dom Casalta. Il l'a léguée à l'église. Par conséquent, je vous le répète, cet homme vous vend ce qui n'est pas à lui... »
— « Vous avez peut-être raison... » répondit La Nauve. Puis, après un silence, et haussant les épaules: « Bah ! je n'en achèterai pas moins le tableau, et pour une simple raison: si ce gaillard s'est décidé en cinq minutes, dès la première offre, à me vendre ce Neroccio sept cent cinquante francs aujourd'hui, à moi, qu'il ne connaît pas, c'est qu'il a besoin d'argent. 11 en aura besoin demain comme aujourd'hui. Supposons (pie je cède à votre scrupule. Demain un visiteur quelconque, un Anglais, un Américain, un Juif, un brocanteur de Sienne ou de I'ise passe par ici, voit le panneau, le
marchande et l'emporte... Puisqu'il est dans la destinée
de cette table de biccherna de quitter San Spirilo, j'aime mieux qu'elle le quitte pour un certain entresol de la rue Marignan... »
— « A moins que ce ne soit pour l'hôtel d'un Marsh ou d'un Saki Mosé, avec un fort courtage... »
C'était la première fois que je me permettais une brutale allusion aux dessous utilitaires du dilettantisme de La Xauve qu'il dissimulait si adroitement. Cette insolente phrase ne m'eut pas plutôt échappé que je le vis pâlir. 11 eut l'énergie de dompter aussitôt sa colère, pour me répondre du ton le plus flegmatique, mais aussi le plus cassant :
— « Et quand ce serait pour l'hôtel de Marsh ou de Saki Mosé, je ne sache pas que personne ait le droit de m'empêcher de faire d'un objet à moi l'usage qui me convient, et, à partir de cette minute, ce panneau est à moi... »
Il avait, en prononçant ces paroles, où je sentais une résolution désormais irrévocable, placé les billets de banque sur la table et pris le reçu que lui tendait le prêtre. Les sourcils froncés, la bouche dure, les yeux fixés sur les miens avec une étrange expression de défi et d'orgueil blessé, il plia le papier en quatre, le mit dans son portefeuille. Puis, boutonnant son veston, il dit à dom Malvano en italien:
— « Allons prendre le tableau, maintenant... »
Les deux hommes sortirent de la chambre et s'engagèrent dans un corridor qui reliait le presbytère à la basilique, le même que nous avions suivi, dom Casalta, la Pia et moi. à cette heure lointaine où nous étions allés solennellement installer le Tobie, alors sans cadre, dans la chapelle de la Madone. Les deux profanateurs allaient 1 enlever de cette chapelle sacrée, où son premier possesseur avait cru le suspendre pour toujours! Comment empêcher à présent cette action abominable?... En cédant à l'indignation et en parlant comme j'avais fait à La Nauve, j'avais perdu mon seul moyen, celui de
l'influence personnelle ."Comment aussi calmer le désespoir dont la Pia serait saisie, en apprenant mon insuccès? Qu'allais-je lui dire et à quelle extrémité se livrerait-elle, sans plus de chance que moi-même, de rompre un marché où nous n'étions intéressés ni l'un ni l'autre, sinon pour des motifs qu'aucune loi ne reconnaît? J'étais si confus de mon échec que j'hésitais à sortir. Quand je me retrouvai enfin sur le pas de la porte, je vis que la jeune fille n'était pas là, et j'avoue à ma honte que j'en ressentis un véritable soulagement. 11 valait mieux qu'elle n'assistât point à ce que je continuais à considérer comme un véritable rapt. Et moi, après les mots échangés avec La Nauve, je n'avais qu'à me retirer et à manifester mon blâme en abandonnant mon camarade. Je regardai ma montre et je calculai que j'avais le temps de gagner Gambassi à pied, d'y prendre une voiture et de rentrer à Castel Fiorentino, puis à Sienne, par le dernier train. La Nauve devait prendre lavant-dernier. Le désagrément de voyager avec lui et le tableau entre nous deux me serait épargné. Quelque chose pourtant m'immobilisait à cette place, comme si j'attendais qu'une intervention miraculeuse châtiât ce sacrilège. Il s'était passé presque un quart d'heure depuis que le prêtre et mon camarade étaient sortis de la bibliothèque. Peut-être au dernier moment l'un des deux s'était-il ravisé, puisqu'ils ne reparaissaient pas. J'allais apprendre la cause très naturelle, mais très déconcertante, de ce retard. Je vis enfin les deux hommes s'avancer hors de l'église, à pas lents, accompagnés de la hideuse servante cpii criait et gesticulait :
— « J'étais dans la sacristie, je vous répète, dom Malvano, la porte était ouverte. J'aurais tout entendu. Un voleur n'a pas pu entrer et sortir dans les quelques secondes que j'ai passées là... Si ce n'est pas un esprit qui est venu prendre le tableau, ce n'est pas, à coupsùr,
une créature vivante... »
— « C'est un voleur, » répondait avec dureté La Nauve, <i. regardant la femme fixement : « ou une voleuse...
Mais le tableau est à moi. Je l'ai payé et je le retrouverai, quand je devrais aller, avec mon reçu, chercher en personne les carabiniers... »
— « Tout cela va s'expliquer, monsieur, » répondait le prêtre. « Calmez-vous, et nous retrouverons le tableau. Voyons, Monsieur était là, » ajouta-t-il en m'apercevant. « Si quelqu'un est sorti de l'église, il l'a vu... » Son inquiétude prouvait sa double terreur : celle d'être contraint à restituer les sept cent cinquante lires indûment empochées, et celle de voir la police mêlée à cet équivoque contrat. Peut-être aussi le mot d'esprit employé par la servante avait-il remué dans son àme méridionale le même arrière-fond de superstition qui avait bien remué en moi ? Peut-être sa mauvaise conscience lui faisait-elle redouter quelque mystérieuse vengeance d'en haut?... Toujours est-il que sur ma réponse négative, son anxiété grandit encore. Il recommença d'endoctriner La Native, qui répétait : « J'aurai mon tableau... » en regardant la servante. Enfin, avisant le cocher, qui nous avait amenés et qui se tenait debout à quelque vingt mètres, dans l'ombre d'un bouquet de chênes à la tête de son cheval :
— « Vous n'avez vu personne, vous non plus, sortir de l'église?... » lui demanda-t-il.
— « Seulement la fille en noir qui causait tout à l'heure avec un de ces messieurs... » répondit l'homme sur un ton d'indifférence qui contrasta étrangement avec l'effet produit par cette simple réponse. Caria servante n'eut pas plutôt entendu ces mots, qu'elle se prit à vociférer, les yeux plus louches encore, le poing dressé :
— «La fille en noir? Mais c'est la Pia!... Oui, e'esl elle, dom Malvano, c'est elle!... Et moi qui n'y avais p;i^ pensé!... Il n'y a qu'elle qui marche assez légèrement, pour que je n'aie entendu aucun bruit. 11 n'y a qu'elle qui connaisse l'église. C'est elle qui a volé le tableau... »
— « C'est impossible, » interrompis-jc à mon tour. En prononçant ces mots, je savais dés lois que tel enlève
ment du panneau par la pauvre fille était non seulement possible, mais certain, mais évident... « Je suis demeuré avec elle pendant tout le temps que vous étiez au presbytère... » Je m'adressais à La Nauve, quoiqu'il eût affecté de ne pas me regarder et de ne pas me parler depuis le commencement de cette scène. Mais je venais de le voir, aussitôt le nom de la Pia prononcé, esquisser un geste où il y avait plus de surprise cette fois que d'irritation. Il ne me répondit pas, et le mauvais prêtre continuait son enquête :
— « Mais pendant le temps où vous étiez dans mon salon, monsieur, » me disait-il, « elle n'était pas avec vous... Quand cette fille en noir est sortie, » il parlait au cocher, « est-ce qu'elle ne portait rien?... »
— « Je n'ai pas bien pu voir, » répondit l'homme : " elle courait très vite... Il me semble pourtant quelle avait un paquet sous son chàle, grand comme ceci, à peu près... » Et de ses grosses mains il esquissa en l'air une forme carrée, juste de la dimension du panneau cherché.
— « C'était le tableau !... » insista la servante. « C'était le tableau!... Il y avait longtemps qu'elle tournait autour. Je l'avais bien remarqué. D'ailleurs, elle emporterait toute l'église, si elle pouvait. Quand je vous disais qu'elle a fini par croire que tout est à elle... »
— « Où habite cette jeune fille? » demanda La Nauve. Son accent n'avait plus sa dureté, et, décidément, son visage exprimait un commencement sinon de remords, au moins d'hésitation et de scrupule.
— «A la ferme, derrière ces cyprès, vers la chapelle... » répondit l'archiprêtre. « J'y vais, et j'en reviens dans dix minutes, avec le tableau... »
— « Je vous accompagne, » fit La Nauve. Il se tourna de mon côté. Je vis distinctement qu'il avait envie de me dire une phrase que son orgueil blessé l'empêcha de prononcer. Je compris pourtant qu'il désirait ma présence durant l'interrogatoire. Je m'acheminai donc, moi troisième, entre les champs de jeunes avoines, vers
le rideau de cyprès qui cachait la petite ferme et la chapelle toute voisine. Je me souviens. Le sentier était creusé entre deux talus, et sur les berges basses foisonnaient des violettes sauvages dont l'arôme embaumait notre passage. Ce tendre parfum des fleurs que dom Casalta aimait, les couleurs du jour si pur et si clair, la paix profonde de la campagne, la silhouette de la basilique profilée à notre gauche, tout dans cette courte promenade faisait une antithèse saisissante à l'émotion que je ressentais et à la scène d'odieuse inquisition qui se préparait. Je ne pouvais pas l'empêcher absolument. Je me réservais, s'il le fallait, d'effrayer le prêtre par mon témoignage, en affirmant que le tableau appartenait, non pas à l'église, mais à la succession privée de dom Casalta. C'en serait assez pour empêcher La Nauve et dom Malvano d'avoir recours à la police, dans le cas où la courageuse Pia persévérerait dans son recel du précieux panneau. Et il me suffit de la regarder, à peine entrés dans la grande salle de la ferme, pour deviner qu'elle persévérerait. Elle était assise, encore haletante d'une course précipitée, devant son métier à dentelle. Ses doigts tremblants ne pouvaient même pas manier les fuseaux, et cette attitude, jointe à ce souffle court, suffisait à la dénoncer. Sa mère allait et venait dans la chambre, vaquant aux soins du ménage, une grasse et lourde paysanne italienne, aux yeux trop noirs dans des paupières comme charbonnées, comme mâchurées. Elle achevait d'essuyer les assiettes du déjeuner qui avait dû être pris sur la grande table de bois, encore chargée d'un fiasco et de sordides couverts. Des chapelets de saucisses enguirlandaient un des murs de cette pièce, qui servait à toute la famille de cuisine, de salle à manger et de salon. En voyantentrerccs trois personnes dans son pauvre logis, le prêtre en tête, la vieille femme fut si bouleversée de timidité qu'elle commença de balbutier : — « Jésus Maria ! Il n'y a seulement pas assez de chaises ici pour vous accommoder... Pia, aide-moi à débarrasser ce fauteuil... -
— « Nous n'avons pas besoin de nous asseoir, signora Giulia... » ditdom Malvano. « Nous sommes venus pour reprendre le tableau... »
« Quel tableau? » demanda la mère avec un étonnement qui prouvait du moins son innocence à elle.
- « Celui que la Pia vient de voler à San Spirilo, » insista l'areliiprètre.
— « One la Pia vient de voler! » répéta la mère. « Jésus Maria ! Mais elle arrive tout justement il y a deux minutes, et elle n'avait pas plus de tableau avec elle que moi maintenant... Pia, parle donc, dis à dom Malvano que tu n'as pas le tableau qu'il cherche... Nous sommes d'honnêtes gens, messieurs. Ma fille, avoir volé un tableau ! Ah! Si mon mari était là, dom Malvano, vous ne parleriez pas de la sorte ! On a bien raison de dire que les mouches s'attaquent toujours aux chevaux maigres, et les outrages aux pauvres gens... »
— « Trêve de discours ! » interrompit brutalement l'interlocuteur : « ou la Pia va rendre le tableau qu'elle a pris et que vous cachez toutes les deux, ou les carabiniers seront ici dans une heure ! »
— « Ils peuvent venir, » répondit fièrement la jeune Mlle. Elle s'était levée et vint se mettre entre sa mère et l'archiprêtre, les yeux tixés sur ce dernier, bien en face. « Oui, ils peuvent venir, et tout fouiller. Us ne trouveront rien. Je n'ai pas le tableau. »
— « Vous n'avez pas le tableau? » répéta l'interrogateur dont le visage était hideux de haine... « Ah! Prenez garde, nous ne sommes plus au temps de dom Casalta!... »
— « Je h' sais bien, « répondit la jeune fille, blanche comme les fils de sa dentelle, avec une sérénité exaltée qui en Taisait l'admirable image d'une martyre, et elle reprit : « Je n'ai pas le tableau, c'est tout ce que j'ai à dire... »
l( Et qui donc l'a? » demanda le prêtre. Nous nous
étions rapprochés, La Nauvc et moi. 11 voyait (pie nous
allions nous interposer, et cela redoublait sa fureur, « Oui, » répéta-t-il, « qui donc l'a ? ■>
— « Celui à qui il appartient, » répondit-elle.
Cette énigmatique parole me frappa singulièrement. La jeune fille l'avait prononcée arec une certitude si profonde. Boni Malvano, lui, ne parut pas l'avoir remarquée. Quant à La Nauve, il regardait la principale actrice de cette scène avec la prunelle aiguë d'un homme qui lutte contre sa propre émotion, qui se défie et qui voudrait bien n'être pas la dupe d'une habile comédie. J'estimai que le moment était venu d'intervenir et je commençai de parler à l'archiprêtre, d'abord avec ménagement, puis, comme je le trouvai insensible à toute délicatesse, avec la sévérité la plus caractérisée :
— « Non, » lui disais-je, « je ne vous laisserai pas torturer davantage cette jeune fille. Vous voyezbien qu'elle ne vous ment pas, et qu'elle n'a pas le tableau. Vous voyez aussi que sa mère ne savait rien. Allons-nous-en d'ici, et tout de suite. Vous pouvez envoyer prévenir la police. Mais je vous préviens, moi, que, s'il y a un procès, je déposerai. J'étais à San Sjnrilo in Val d'Eisa par hasard, voici dix ans, lorsque dom Casalta a reconnu la valeur de ce panneau. Je sais qu'il lui avait été légué par un sien parent, un chanoine de S;m Gimignano. Il s'agira de voir le testament du défunt archipretre, et à qui appartient cette peinture. M*p l'archevêque de Sienne sera sans doute très édifié d'apprendre ce que deviennent les objets d'art dans les églises de son diocèse... »
— « Le tableau appartient à San Spirilo, » répondait dom Malvano, « <■! je suis seul juge de ce qu'il convient
de faire dans l'intérêt de la basilique... »
Combien de temps cette discussion se fût-elle prolongée ? Eussé-je réussi ;'i terroriser l'équivoque et brutal personnage d j sauver la Pia de toute poursuite ultérieure?... Un événement très inopiné vint interrompre brusquement et cet entretien et mes efforts, d'une façon
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si émouvante qu'encore aujourd'hui l'attendrissement me saisit au souvenir de ce qui me fut révélé à cette minute et lorsque je songe à l'asile où la jeune fille s'était avisée de cacher son pieux larcin... Ce fut d'abord un appel jeté par une voix de femme, un « dom Malvano, la peinture est retrouvée !... » qui nous arriva des cyprès et nous fît tous tressaillir, la Piade terreur, l'archiprôtre de joie, moi de pitié, — et mon compagnon?... Savais-je seulement ce qui sciait passé durant cette scène dans l'àme de ce complexe La Nauve, de ce Parisien blasé et cependant demeuré si artiste, de ce corrompu, mais si délicat de nerfs et si sensitif?... Presque aussitôt nous vîmes apparaître, sur le seuil, l'abominable servante de dom Malvano, la face emperlée de sueur à force d'avoir couru, — une sueur qui roulait sur sa peau luisante en lourdes gouttes noires. — Elle s'essuyait le front d'une main avec un pan de sa jupe rouge, relevée sur quel jupon ! — De l'autre, elle tenait le tableau cherché el «die disait :
— « J'ai continué de questionner le cocher, moi... 11 m'a bien l'ail voir par où celle Pia •> — elle disait Piaccia, pour accentuer son mépris — « s'était sauvée. Un petit garçon l'avait vue qui couraitvers la chapelle, où il y a le tombeau de dom Casalta... Elle avait fait la chose si vite, qu'elle n'avait seulement pas bien refermé la grille. J'ai pu entrer... Elle avait caché le tableau derrière le petit autel... Le voici... Ah! la voleuse!... »
— «Voulez-vous bien vous taire! » interrompit La Nauve d'une voix impérieuse. C'était la première parole qu'il prononçait depuis ce mortel quart d'heure. Je sentis frémir dans sou accent une irritation indignée, et, tirant île son porte-monnaie un billet de dix lires qu'il mil dans la main de la femme stupéfiée : « Voulezvous bien vous taire, » reprit-il. <• Tenez. Voilà pour vous puisque vous avez retrouvé mon tableau, donnezle-moi et allez-vous-en, vous m'entendez, el tout de suite. » 11 prit la peinture suis que la paysanne inter-
loquée pensât seulement à lui répondre. « Et vous, dom Malvano, » ajouta-t-il avec une politesse glacée en se tournant vers le prêtre, « il ne me reste plus qu'à vous remercier de toute la peine que vous vous êtes donnée... Adieu, » insista-t-il en coupant court à une phrase où l'autre ébauchait une vague invitation à nous rafraîchir. « Nous n'avons pas le temps... Adieu et merci... C'est moi qui me charge de parler à cette jeune fdle... »
Dom Malvano et sa digne chambrière avaient quitté la ferme, emportant l'un ses sept cent cinquante, l'autre ses dix lires, et nous étions restés seuls en face de la mère qui gémissait : « Jésus Maria !... Jésus Maria ! Est-ce possible?... » et de la fille qui regardait La Nauve sans honte, d'un beau regard fier, de défi et d'aversion. Celui-ci fit un visible effort. Puis, brusquement, il me dit :
— « Vous savez mieux l'italien que moi, voulez-vous me rendre le service d'écrire ce que je vais vous dicter, en le traduisant?... Mais, y a-t-il une plume, de l'encre et du papier, ici? » Puis, quand j'eus transmis sa demande à la mère qui, littéralement terrorisée, m'apporta, comme dans les comédies, « tout ce qu'il faut pour écrire », je m'assis à la table, en disant à mon camarade : « Dictez. Je traduirai à mesure. » Et il commença : « Moi, Bernard de La Nauve, demeurant à Paris, 20, rue de Marignan, je déclare avoir restitué à Mademoiselle Pia... — Comment est son nom de famille? » —
Beltrami, » dit la mère interrogée de nouveau par mon interlocuteur. « Beltrami, » reprit La Nauve, « un panneau représentant le jeune Tobie et les Trois Anges, - tableau qui m'avait été cédé par dom Malvano, archiprêtre de San Spirito, pour une somme de sept cent cinquante lires, dont le reçu ci-joint... » Puis, me prenant La plume : « Donnez que je signe et que je date... Est-ce en règle?... »
- « La Nauve,» fis-je vivement, voulez-vous prendre
ma main, et accepter toutes mes excuses pour la Façon dont je vous ai parlé toul à l'heure?... »
Il me regarda. J'avais dû toucher en lui un point bien sensible, car il hésita. Mais il (Mail clans une de ces secondes où les cordes hautes de notre nature ont été remuées trop fortement pour que tout l'être ne rende pas une vibration de générosité, et il serra ma main, en nie disant, avec un sourire d'ironie et d'émotion, où je retrouvai le boulevardier :
— « C'est oublié... Promettez-moi seulement de ne pas raconter au cercle ce qui nous est arrivé, — on me prendrait pour un jobard... Je le suis peut-être. Mais cette petite-là priera quelquefois pour moi. Cela ne l'ait jamais de mal; et puis, voyez ses yeux comme elle est heureuse, » et d'une voix profonde : « Vous savez, c'est si lion quelquefois de se prouver à soi-même que l'on vaut mieux que sa vie... »
Complications sentimentales.
Trois longues nouvelles composent le volume des Complications sentimentales. Ce sont autanldepelitsromans, dans lesquclsle psychologue a déployé toutes les ressources de son art pour arriver à démonter les rouages si embrouillés qui dirigent les êtres humains à travers la vie sentimentale. Nous cueillerons dans /'Écran, la première de cesnouvelles, où se trouve une double étude de femmes, la pittoresque esquisse de Londres tracée au début du cliapilre îv.