LE TALISMAN
Causant avec l'auteur, un artiste d'une cinquantaine d'années lui montre, placée sur son bureau bien en vue,
une statuette de bronze, un Hermès Psychagogue [conducteur d'âmes), qui est devenu pour lui un Talisman à la suite de l'aventure ci-après, que l'écrivain s'empresse de transcrire.
Agé de onze ans, l'artiste habitait une petite ville du centre de la France et demeurait chez un de ses oncles, chargé de son éducation. Ce dernier, Jacobin, avait pour amis les professeurs du Collège, où travaillait son neveu ; c'étaient — l'agrégé d'histoire, M. André, dit le Barbare, à cause de la thèse qu'il préparait sur Théodora ; — son homonyme, M. André, le physicien, dit André Phi, pourle distinguer de l'autre ; — M. Martin, l'helléniste irrévérencieusement surnommé le Badaud. — « Enfin le docteur Léon Pacotte », savant et collectionneur.
C'est dans le salon familier du docteur Pacotte, chez lequel se réunissent ses amis intimes, que, une après-midi de dimanche d'octobre, le jeune héros de cette histoire se trouve pour la première l'ois mis en présence d'un M. Montescot, accompagné de son pupille Octave.
Le docteur Pacotte envoie les deux enfants jouer au jardin. Là l'auteur du récit, par vantardise, veut imiter Octave, qui vient de sauter toutes les marches du perron, et va rouler sur le gravier de l'allée, où il s'abîme les genoux. De là liait en lui un premier sentiment de malveillance et d'envie envers cet enfant, qui doit devenir son camarade de collège.
Si j'ai insisté sur ce premier épisode de ma ronron I re avec Octave, c'est qu'il enferme le type complet de son caractère et du mien, à celle date de noire existence. Le petit drame qui s'était joué entre nous, sur ers dix marches du perron, était comme l'image, toute puérile, — mais nous avions vingt-quatre ans à nous deux. — des rapports de rivalité qui s'établirent aussitôt entre nous. Se développe-t-il, chez les enfants qui se sentent dans une situai ion exceptionnelle et qui ont de l'orgueil, des énergies exceptionnelles aussi? Je l'ai souvent pensé, à constater les efforts dont certains adolescents très pauvres sont capables. Chez aucun, celte tension de loul l'être vers la primauté ne m'est apparue plus forte, plus constante que chez celui-là. Octave était un
enfant d'une intelligence assez ordinaire et de vigueur moyenne. Mais il avait, dès cet âge si tendre, une puissance d'appliquer sa volonté à Faction présente et une espèce d'obstination froide, qui devaient l'emporter sur toute concurrence, dans l'ordre des études comme dans l'ordre des jeux. C'était, dès cette époque, une créature faite, au lieu que nos autres camarades et moi-même nous étions encore des ébauches d'individus. Je ne sais ce qu'il serait devenu, s'il avait vécu. Cette hypothèse d'ailleurs est-elle discutable? Il ne pouvait pas vivre. Toute maturité est une fin, et Octave était, dès la onzième année, une âme mûrie. Nous nous en rendîmes compte dès son entrée dans notre classe, et aux premières réponses qu'il fit au maître. -Certes, ses connaissances en grec et en latin ne dépassaient guère les nôtres, mais elles avaient dans son esprit et dans sa parole une netteté, une précision, et, pour tout dire, une certitude qui le mirent aussitôt à part. Il en fut de même dès la première composition. On nous avait donné à traduire, du latin en français, une page de TiteLive, assez difficile pour des écoliers de cinquième. J'avais obtenu l'année précédente le prix de version latine, et je considérais la première place dans cette partie comme une espèce de droit acquis. Je me souviens. Quand nous sortîmes du lycée, après avoir composé, un mardi matin, je demandai à Octave de me laisser lire son travail afin de le comparer au mien. Il me tendit un cahier de brouillons, dont le seul aspect révélait cette virilité précoce du petit garçon. L'écriture m était si ferme, si claire, si achevée! L'absence de ratures attestait une capacité de travailler de tête, si différente de notre procédé à nous, qui travaillions à coups de retouches écrites! Je sentis, à simplement voir cette page, qu'il devait avoir mieux réussi sa version que moi. .le lus ce qu'il avait écrit, et, s'il n'avait pas «'•h'' là, j'aurais pleuré «le dépit, à constater qu'en effet son devoir était de beaucoup supérieur au mien. Ce dépit me crispa le cœur toute la semaine, jusqu'au
samedi. C'était le jour où le proviseur venait dans les classes, proclamer Le résultat des compositions. J'attendais à l'habitude l'entrée de ce redoutable magistral avec une anxiété singulière. Cette anxiété allait, ce samedi-là, jusqu'à la douleur, et quand il déplia la liste et commença de la lire, j'aurais voulu me sauver de la vaste pièce où nous étions debout à écouter, Octave, son triomphe, car il était le premier, moi, ma défaite, car je n'avais obtenu que la troisième place ; et. si«:ne évident que déjà c'était bien Octave qui excitait mon antipathie, lui personnellement, je n'éprouvais pas le moindre mouvement de rancune contre celui de mes condisciples qui, classé le second, m'avait battu aussi. Que devins-je, lorsque, le lendemain de ce funeste jour, le dimanche, je me retrouvai avec mon heureux rival dans le salon du docteur Pacotte ? J'en I ends encore la voix de mon oncle complimentant M. Montescot sur le brillant début de son pupille, et disant:
— « .Mon neveu va avoir affaire à forte partie, parait-
— « C'est ce qu'il faut, » répondait M. André le Physicien, « les collèges de Paris ne sont ce qu'ils sont qu'à cause de celle concurrence des bons élèves... »
— « Ils seront Nisuset Euryale, » reprit M. André le Barbare, qui ne dédaignai! pas la citation latine.
His amor unus eral, pariterque in bella ruebant...
Je savais assez de lai in pour traduire ce vers sur L'amitié des deux jeunes héros virgiliens et sur leur fraternité dans la bille. .Mais les sentiments que m'inspirait lKurvale scolaire dont le naïf professeur me faisait le NÎSUS étaient d'un ordre bien différent. A peine si je pouvais supporter le concert d'éloges dont il était l'objet, et voici que, de nouveau, je rencontrai, posé sur moi, le regard du docteur Pacotte. 11 y avait dans les yeux du médecin la même acuité chirurgicale, qui nie descendil jusqu'au fond de la conscience e| me
fit honte une fois encore. Puis, comme s'il eût vraiment possédé le don de déchiffrer ma jeune sensibilité à livre ouvert, il me dit:
— « Tu vas aller montrer mes papillons à ton ami. Je suis sûr qu'il n'a jamais appris à les connaître à Paris... » Et, sur la réponse négative du petit Octave : k Explique-les-lui, » ajouta l'excellent homme en se tournant vers moi, « tu le peux, car tu es aussi fort que moi là-dessus... » Il avait compris qu'il me fallait, en ce moment, une preuve de ma supériorité, pour que je ne tombasse pas dans une véritable crise de rage envieuse, et il m'en offrait l'occasion.
Hélas ! La petite satisfaction donnée par l'intelligente bonté du vieux médecin à mon maladif amour-propre devait être toute passagère, et mon malheur voulait que mon oncle, en sa qualité de mathématicien, joignît, à d'admirables vertus de cœur, la plus complète méconnaissance des réalités humaines. Lorsque je me reporte en pensée à cet hiver de 1855 à 1856, où cette vilaine passion d'envie développa si étrangement en moi sa végétation funeste, je reconnais toujours que la maladresse de mon pauvre oncle en fut, à son insu, le plus puissant auxiliaire. L'habitude des sciences abstraites lui avait donné en éducation le même défaut qu'en politique : il raisonnait au lieu d'observer. Il ne s'esl jamais douté qu'il commença aussitôt de m'être un bourreau, par un éloge quotidien des perfections d'Octave opposées à mes défauts. Il croyait ainsi me corriger, et il ne s'apercevait pas qu'en me proposant, pour modèle, précisément l'enfant dont la nature volontaire et méthodique était la plus opposée à la mienne, il m'enfonçait dans ces défauts. Je n'ai jamais «'•té plus désordonné, plus inégal, moins soigneux, que dans celle période, par une instinctive réaction contre ces phrases, sans cesse répétées : « Regarde Octave... Pourquoi tes cahiers ne sont-ils pas tenus comme les siens.'... Pourquoi n'es-tu pas exact comme lui?...
Vois comme il garde ses vêtements propres... » Mon oncle augmentait l'effet désastreux de cette constante comparaison, en témoignant à mon petit camarade une affection qui achevait d'exaspérer ma jalousie. Il s'était lié d'une grande amitié avec M. Montescot. Un philosophe et un géomètre sont tout naturellement faits pour penser faux de compagnie, et les deux chimériques en vinrent très vite à ne plus pouvoir se passer l'un de l'autre. Tous deux travaillaient le matin et se promenaient après le déjeuner. C'était aussi le moment où mon oncle me prenait avec lui pour me faire faire un peu d'exercice. Ces promenades et sa compagnie m'avaient été un délice dans leur lète-à-tète. Elles se transformèrent en une véritable et douloureuse corvée quand il fallut toutes les partager avec M. Montescot et son pupille. Nous allions le plus souvent les chercher chez eux. parée qu'ils habitaient plus presque nous du Jardin Botanique, théâtre habituel de ces promenades d'avant la classe de l'après-midi. Le professeur démissionnaire avait choisi, pour s'y loger, un petit appartement, tristement meublé avec les débris d'une installation parisienne déjà très pauvre. Les chaises étaient peu nombreuses dans les quatre chambres, dont le carreau, passé jadis au rouge, encadrait un tapis de feutre, usé et rapiécé. Pourtant l'ordre et la propreté de ce réduii contrastaient avec la tenue volontiers négligée du métaphysicien. Ce fut mon oncle qui me fil remarquer celle propreté et qui m'en donna le secret. Il le tenait de noire domestique, liée elle-même avec la femme de Charge des Montescot.
— «Ce pet il Octave, » m'avait -il dit, «c'est vraiment une merveille de brave enfant... Tu as vu comme l'appartement de 6on tuteur est tenu! Hé bien ! Tous les matins, quand vient leur servante, il l'aide lui-même à tout ranger, avant d'aller au collège. 11 a trouVé le moyen d'achever ses devoirs cl d'apprendre ses leçons auparavant... Cela ne le l'ait pas un peu de houle, loi qui as tant de
mal à le lever et qui n'arrives pas à ranger ta table?...»
Nous entrions donc dans ce petit appartement, que je détestais. Cet ordre seul des meubles faisait un reproche muet à mon désordre, et le geste complaisant par lequel mon oncle flattait les sombres boucles fines de « son petit ami », comme il disait encore, m'était d'autant plus intolérable qu'il contrastait avec la parfaite froideur que me montrait. M. Montescot. Le philosophe avait concentre'' toute sa tendresse sur son prétendu pupille. C'était trop naturel que je n'existasse pas pour lui. Une conversation commençait entre les deux hommes, où le soi-disant tuteur ne manquait jamais de glisser un éloge d'Octave, auquel mon oncle faisait écho, et je voyais une naïve reconnaissance illuminer le joli visage de mon camarade, à qui j'en venais à envier cet éloge et cet appartement. Oue tout. y respirait la pauvreté, cependant! M. Montescot n'avait guère trouvé de leçons, malgré les démarches du docteur Pacotte. Il vivotait de petites rentes, six ou sept cents francs, je- ne sais plus, et de travaux, mal payés, dans quelques-unes des vastes entreprises de librairie qui abondèrent durant ces années-là. Là-dessus, il fallait manger à deux, s'habiller, payer la pension du lycée. Le seul luxe de ce logis était une petite bibliothèque vitrée, sur les tablettes de laquelle se noyaient quelques livres rares, et cinq ou six objets que le maître du lieu avait rapportés d'une mission en Italie à l'époque de sa faveur universitaire. Il y avait là deux têtes de marbre, une Junon et un Bacchus, un très beau vase étrusque avec des figures noires sur fond rouge, représentant le Sphinx entre deux Thébains, et ce bronze, cet, Hermès Psychagogue, auquel j'arrive vraiment par le chemin des écoliers. Mais tout le petit drame auquel il est associé vous eût été inintelligible sans ces multiples détails. Ces quelques bibelots antiques étaient la seule parure de cet intérieur et la grande joie de leur maître. M. Montescot en était très lier, et il lui arrivait, au cours des discussions interminables qu'il engageait avec mon oncle sur le principe
do l'esthétique, de dire : « Si vous avez regardé mon Sphinx... On peut constater cela dans ma Junon... Vous pouvez en avoir la preuve dans mon Bacchus... C'est ainsi dans mon Hermès... » Et il souriait d'un orgueil presque aussi ravi que le dimanche, lorsqu'il arrivait chez le docteur Pacotte et qu'on lui disait :
— « Hé bien? Octave a encore été le premier?... »
— « Oui, » répondait-il.
« El combien cela fait-il de fois de suite?... » Et le tuteur radieux répondait par un chiffre qui allait •mi grossissant chaque semaine, jusqu'à ce qu'arrivèrent les vacances de Pâques, et, avec elles, la proclamation îles prix que l'on appelait les prix d'excellence. J'avais toujours eu le premier, depuis les quatre années que je suivais les cours du collège. Cette année-ci, je ne pouvais compter que sur le second, et à quelle distance, après les succès continus qu'Octave avait eus dans toutes les compositions! Il n'avait manqué qu'une fois à obtenir la première place. Quoique ce résultat, qui n'était qu'une addition de points, fût mathématique, et que, par conséquent, je l'attendisse, aussi certainement que mon oncle lui-même attendait une éclipse de lune annoncée par l'Observatoire, je ne pouvais m'y habituer, ni accepter cette constante défaite. Ce mauvais sentiment de révolte l'ut si fort en moi que je feignis une maladie, pour ne pas me rendre à la classe du Samedi Saint, où le proviseur devait- lire la liste des lauréats, .le sentais «pie je n'aurais pas la force de me contenir. Je passai toute la matinée dans mon lit, me plaignant de douleurs à la tète, qui guérirent, comme par enchantement lorsque mon oncle parla d'envoyer chercher le docteur Pacotte. Je redoutais la pénétration de ce vieillard qui, maintenant et à mesure que grandissait en moi l'odieuse passion, me montrait un visage presque toujours sévère... Celle scène m'est présente 'oui nie si elle datait d'hier, car elle allait donner lieu à la vilaine action dont je vous ai parlé, et qui, dans le naïf domaine des sensations enfantines, équivalait à
une véritable scélératesse. Je me vois donc, aussitôt que mon oncle eut prononcé le nom du docteur, disant que ce n'était pas la peine, et que déjà je me trouvais mieux. Le peu perspicace mathématicien n'eut même pas le temps de s'étonner de cette guérison subite, car, juste à la seconde où je me mettais sur mon séant pour me lever, un coup de sonnette se fit entendre, joyeux et précipité.
— « Qui cela peut-il être? » dit mon oncle. « Il est dix heures et demie. Je suis sûr qu'Octave vient savoir de tes nouvelles en sortant de sa classe. Il a tant de cœur et il t'aime tant... Oui, c'est lui, et il t'apporte ton prix... On n'a pas plus de gentillesse... »
Octave entrait en effet dans la chambre, avec un livre à la main, — le maigre volume qui représentait mon second prix d'excellence, et dont il s'était chargé ! Il n'avait pris que le temps de passer chez lui, pour annoncer son succès à M. Montescot. Il portait sous le bras les deux gros bouquins dorés sur tranche qui représentaient, son premier prix, à lui, et dont sa bien excusable vanité n'avait pas voulu se séparer. Mais ce ne fut pas cette antithèse qui surexcita mon envie jusqu'au paroxysme. Ce fut de le voir, qui détachait de son gilet une chaîne que je ne lui connaissais pas, et, de sa poche, un bijou que je ne lui connaissais pas davantage, et c'était, à l'extrémité d'une chaîne, en or comme elle, une montre à son chiffre, qu'il me mit dans la main, en me disant :
— « Regarde le cadeau que m'a donné mon parrain, pour mon prix. »
Je tenais le précieux objet. Pour bien vous faire comprendre les sentiments qui m'agitaient à cet instant, il faut vous dire que je ne possédais comme montre qu'un très ancien oignon d'argent. D'avoir une montre comme celle donl le fauve métal brillait, pour une minute, entre mes doigts, étail un de mes passionnés désirs, vous savez, une de ces fantaisies secrètes dans lesquelles une imagination «le onze ans enveloppe par avance
d'infinies félicités. Mon oncle, à qui j'avais quelquefois fait pari de ce désir, m'avait toujours dit: « Tu amas une montre d'or le jour de ton baccalauréat... Je n'en ai une, moi, que depuis l'École Normale... C'est un grand luxe, e1 il faut le mériter... » Le modeste universitaire avait, dans ses mœurs, ce fonds de jansénisme, si fréquent alors chez nos bourgeois provinciaux. Quand il avait prononcé ce mot de lu.rc, sa dérision était irrévocable, je le savais... Et ce joyau, promis à ma dix-huitième année, en récompense d'un examen que j'entrevoyais comme une épreuve presque terrible, mon heureux camarade Le possédait aujourd'hui ! lime fut impossible de lui dire merci pour le livre qu'il avait la complaisance de m'apporter, impossible même' de le féliciter de son succès. Je lui rendis la montre, avec un visage si profondément altéréque cet aimable garçon en oublia sa propre joie. II ne prit même pas le temps de remettre cette montre dans sa poche, mais, la posant sur la table de nuit, pour me serrer plus tôt la main, il me demanda: <• Tu souffres ? Ou'as-tu? » avec un accent qui aurait dû fondre ma misérable et honteuse rancune en affection. Hélas ! J'ai souvent constaté, depuis, (die/, les
autres, que les nobles procédés d'un ennemi ont presque toujours pour résultai d'exaspérer la haine qu'il inspire. J'ai pu le constater chez moi, dans cette crise à Ja fois puérile el tragique. L'évidente affection d'Octave me lut insupportable, et, me rejetant dans mes oreillers, je dis :
— « Je me croyais bien. Mais non... Je me sens encore tin peu fat [gué... »
— « Veux-tu essayer de dormir? - me demanda mon oncle, el, comme j'avais fait signe que oui, le cher homme et Octave me dirent adieu. Ils s'en allèrent cm étouffant leurs pas, après avoir fermé les volets .le la fenêtre el baissé les rideaux, pour que l'obscurité m aidât à trouver le sommeil réparateur.
J'étais donc seul, couché dans cette nuit factice, que
rayait seule une ligne de soleil apparue à l'interstice de
ces rideaux, et j'avais mal, ah! que j'avais mal! La morsure empoisonnée de l'envie m'écorchait l'âme, el fous les épisodes où mon rival m'avait humilié à son insu me revenaient à la fois. Je le voyais, dans un même l'égard de ma colère impuissante: assis en classe au pupitre d'honneur où les premiers avaient leur place • •I qu'il ne quittai! plus jamais, courant dans le préau du lycée d'une course qui toujours dépassait la mienne, saluant mon oncle avec une grâce de manières qui contrastail avec ma gaucherie, lançant sa toupie avec une adresse que je n'arrivais jamais à égaler, et, enfin, tirant de sa poche cette montre d'or qui achevait d'exaspérer ma fureur de jalousie... Et voici que, dans le silence de la chambre close, un bruit, presque imperceptible d'abord, tant il se confondait avec un autre, me lit relever la tête. J'écoutai. Cela venait du marbre de ma table de nuit, où je plaçais d'habitude mon vieil oignon d'argent. Je reconnaissais son tic tac un peu gros, mais comme doublé d'un tic tac plus sonore, plus net, plus aigu aussi. On eût dit que deux insectes de métal couraient invisibles, à côté de mon oreille, chacun avec sou pas... Je fis craquer une allumette, et je regardai : la montre d'or d'Octave était là avec sa chaîne. Dans son trouble de me voir souffrant, et quoiqu'il fût d'habitude si ordonné, le tendre enfant l'avait oubliée là.
Oui, la montre était là. D'un geste instinctif je la saisis dans ma main. Je la sentis qui palpitait entre mes doigts comme une bêle vivante, el un accès de violence s'empara de moi, comme si elle eût été vivante en effet et que dans son existence fussent amassées toutes les supériorités de celui a qui elle appartenait. Brutalement, instinctivement, follement, avec le plus étrange assouvissemenl de haine, je lançai la montre de toute ma force contre le marbre de. la table de nuit, et j'écoutai. I)u parquel où elle étail tombée, le même tic tac monta vers moi, ironique cette fois el comme un défi. Le choc
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n'avait pas cassé le ressort. Je me levai. J'ouvris les rideaux pour y voir clair. Je ramassai le pauvre bijou dont le verre avait sauté en éclats. Je le posai sur la pierre de la cheminée, et, prenanl la pelle à l'eu, je commençai à battre le fragile objel de coups frénétiques. Je vis, loin- à tour, les aiguilles sauter, l'émail du cadran se fendre, la boîte se bosseler et se briser. Je m'acharnai à ce sauvage vandalisme, jusqu'à ce qu'il ne restai plus, à l'extrémité de la chaîne, qu'un informe débris. Puis, hâtivement, fiévreusement, comme un malfaiteur que talonne l'épouvante d'être surpris, je roulai, dans un morceau dé papier, et ces débriset cette chaîne... J'écoutai de nouveau... Je tremblais d'entendre le pas de mon oncle ou de la servante. Mais rien... Je passai à la hâte mon pantalon et ma veste. Ma fenêtre donnait sur une petite terrasse, à l'extrémité de laquelle se trouvait l'ouverture d'un vaste tuyau de zinc, qui ramassait les eaux de pluie et les déversait dans une citerne construite, suivant la mode de ce pays sans rivière, sous les fondations mêmes de la maison. Je me glissai jusqu'à cet orifice, el j > lançai le petit paquet qui aurait pu me dénoncer. Après tant de jours, j'entends encore le clapotement qui m'annonça la chute. dans la citerne, de la montre brisée et de la chaîne. Je revins en hâte dans ma chambre. J'eus encore la présence d'esprit de ramasser les fragments de verre qui avaient éclaté autour de la table de nuit.. le les jetai tout simplement sur la terrasse. Je refermai la fenêtre, les volets intérieurs, les rideaux, et je nie glissai dans mon lit... J'étais sauvé.
Il y a certainement dans le mal une espèce de force qui soutien! l<>ul notre être intime et nous insuffle des énergies «pie nous ne nous soupçonnions pas. Chaque mauvaise action nous rend capable d'une pire. Presque
tous les crimes s'expliquent, parcelle sinistre loi de
progression dans la faute, où les chrétiens voient l'œuvre du malin esprit, et que les psychologues méca-
nistes d'aujourd'hui compareraient volontiers à l'accélération de la chute des graves. Pour ma part, j'en ignore le principe, mais je l'ai toujours subi au cours des défaillances de ma moralité d'homme, et, pour la première fois, d'une manière saisissante, dans cette défaillance de ma moralité d'enfant. J'étais, par nature, un petit garçon véridique. Mes moindres mensonges se découvraient aussitôt, rien qu'à ma gaucherie en les énonçant. Hé bien ! Je ne crois pas qu'aucun grand acteur ait mieux joué la comédie de l'innocence et de l'étonnement que je ne la jouai, vingt minutes peut-être après que l'envie m'eut fait commettre l'acte barbare que je vous ai raconté. La préoccupation de ma santé, qui avait empêché Octave de penser à remettre sa montre dans son gousset, l'empêcha de constater qu'il ne l'avait plus sur lui, tandis qu'il prenait congé de mon oncle, et qu'il descendait notre escalier. Le hasard voulut qu'à la porte il rencontrât M. André le Barbare, et qu'il l'accompagnât quelques pas. Quand l'historien et l'enfant se séparèrent, celui-ci s'avisa qu'il arriverait en retard chez son tuteur. Il voulut regarder l'heure. Alors seulement il s'aperçut que sa poche était vide. Cette découverte le terrorisa. Fiévreusement, et en examinant une par une toutes les pierres du trottoir, il reprit le chemin qu'il venait de faire avec M. André. Arrivé devant notre porte, il se rappela qu'il avait tiré sa montre pour me la donner à regarder. Il gravit notre escalier, quatre à quatre, avec l'espoir, avec la certitude presque de retrouver aussitôt le précieux objet. Le remords commença de naître en moi, à voir cette charmante physionomie se décomposer, lorsque, mon oncle et lui étant entrés dans ma chambre, je fis semblant de me réveiller, et qu'une fois la croisée ouverte, le marbre de la table de nuit apparut, chargé d'un seul oignon d'argent, le mien. Je vous parlais tout à l'heure de la force du mal. Croiriez-vous que j'eus l'hypocrisie de me lever, de regarder dans et sous mon lit, de secouer les couvertures, l'oreiller, et de, dire après ces recherches :
— « II me semble bien que tu as remis la montre dans la poche de ton gilet. Peut-être as-tu mal accroché la chaîne? En tous cas, elle n'est pas ici... »
— « Oui, c'est cela, » répondit Octave, « j'aurai mal accroché la chaîne » ; puis, avec un accent qui faillit du coup m'arracher l'aveu de mon indigne action : « Et mon tuteur, que vais-je lui dire? Lui qui avait eu tant de plaisir à me faire cette surprise ce matin !... Non, jamais je n'oserai paraître devant lui... 11 n'y avait pas deux heures que j'avais cette montre, et je l'ai perdue... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... »
Il se mit à pleurer de grosses larmes dont chacune retombait sur mon cœur à moi en me le brûlant. Je vous ai assez dit mes mauvais sentiments pour avoir ledroit de vous affirmer que je ne connus pas, devant cette douleur, la hideuse satisfaction de l'envie triomphante qui regarde souffrir sa victime. En assouvissant ma colère, je l'avais épuiser, et maintenant je demeurais épouvanté de mon œuvre. Pourtant la mauvaise honte fut, encore une fois, plus forte que le repentir, et je n'avais rien avoué quand Octave partit, accompagné de mon oncle :
— « Il faut nous dépécher d'aller à la police. w avait dit le brave homme, « faire la déclaration... Ensuite je te conduirai chez M. Montescot, et je te promets que tu ne seras pas grondé... Tu es le premier puni de ton étourderie... Mais c'est incroyable. La rue est dallée. Si la montre est tombée, elle a dû faire du bruit en tombant... Enfin tu sais où tu l'as perdue, puisque tu l'avais encore chez nous. C'est entre notre maison et celle de M. André... A moins qu'on ne te l'ait volée? Mais qui ?... »
— « On la lui a volée, sans nul doute, » disait le lendemain le docteur Pacotte, comme on parlait chez lui de cette aventure, devenue un événement pour le petit groupe des amis de M. Montescot. C'était à la réunion du dimanche, mais le philosophe et son pupille y man-
quaient. Ils avaient dû s'absenter pour huit jours durant la semaine de Pâques, et aller dans la montagne chez des parents. Ils avaient exécuté leur projet, malgré la perte de la montre, en confiant à mon oncle le soin de les tenir au courant des recherches. Cet éloignement m'avait soulagé d'une douloureuse appréhension. Il m'eût été trop pénible de me retrouver en face de mon camarade devant le docteur. Je savais ce dernier si perspicace que j'étais toujours gêné par son regard, devant lequel je tremblais, même innocent. Que seraitce, coupable? Tandis qu'il répétait ces mots : « On la lui a volée, » j'étais sûr que ces pénétrantes prunelles étaient posées sur moi, quoique, absorbé en apparence dans un livre de gravures, je détournasse la tète. Je t'écoutais qui continuait : « Voler ces pauvres gens, c'est deux fois abominable. Pour donner à Octave cette montre d'or, Montescot a tant dû se priver. Et vous savez s'il y a du superflu à retrancher dans son existence... Celui cpii a volé la montre n'a qu'une excuse, c'est d'ignorer cela. S'il ne l'ignorait point, ce serait un monstre... »
Non. Il n'était pas possible que le vieux médecin pensât à moi en prononçant ces paroles. Pourquoi cependant allaient-elles chercher, au fond de ma conscience, précisément la place malade, pour redoubler le remords qui grandissait, grandissait dans mon âme? Pourquoi son visage exprimait-il, quand je le rencontrai des yeux, une sévérité plus mécontente encore que d'habitude? Avait-il suffi à cet observateur de me voir entrer dans son salon, ce dimanche, pour deviner que je portais le poids d'un secret sur mon cœur ? M'avait-il examiné à la dérobée, tandis que mon oncle racontait la disparition de la montre, et s'était-il aperçu que mes doigts tournaient plus fiévreusement les pages de l'album, â mesure que ce récil avançait? Ce récit môme de mon oncle, en mentionnanl le fait qu'Octave avait tiré la montre de sa poche pour que je pusse l'examiner, avait-il aussitôt suggéré â cette judicieuse pensée la
véritable explication ? Toujours est-il qu'à l'accent seul de la voix du vieillard je compris qu'il avait déjà l'idée que celait moi le coupable. Je l'entends encore insistant :
— « D'ailleurs, ce coquin n'est pas seulement un monstre. C'est un imbécile, comme tous les coquins. 11 ignore sans doute qu'il y a un numéro dans le boîtier de toutes les montres, et par conséquent, le jour où il voudra la vendre, il sera pris... » Ainsi le meilleur ami de mon oncle me croyait un voleur! Explique cpii pourra les étranges détours de l'orgueil humain, toujours pareils, même chez un gamin de onze ans. Certes, j'étais bien criminel d'avoir, par envie, brisé, comme j'avais l'ait, la précieuse montre où le professeur démissionnaire avait clù engloutir ses pauvres économies d'une année. Je n'étais pas coupable de cela. Je n'avais pas volé cette montre pour la vendre, et cpie le docteur me crût capable de cette infamie me lit redresser la tête, avec indignation, et le regarder. Un cri de protestation fut sur mes lèvres, qui ne s'en échappa point. 11 y avait dans le salon tous les habitués, et comment aurais-je pu supporter de parler devant eux? Mais non. J'avais ilù me tromper, car M. Pacotte avait déjà changé de sujet de conversation, et, ni dans la suite de l'après-midi, ni dans le souper où j'étais assis auprès de lui, il ne lit une seule allusion à la disparition de la montre d'Octave. 11 fut, au contraire, particulièrement affectueux pour moi, comme s'il m'avait réellement calomnié et qu'il me dût une espèce de réparation. Expliquez cela encore. Sa sévérité depuis des mois m'était très pénible; l'injurieux soupçon, deviné dans ses paroles, m'avait révolté, et sa gâterie m'était presque insupportable ! Je sentais trop que je ne la méritais pas. En sortant, j'étouffais littéralement de honte...
Combien de temps aurait duré cet état, avec le- alternatives de désir d'aven et de silence? Serais-je arrivé à prendre sur moi de révéler ma faute à mon oncle? Ou
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bien en aurais-je porté le poids — sur la pensée, indéfiniment — jusqu'à ma prochaine confession, qui serait arrivée, quand? .Mou brave oncle étant libre penseur, jene remplissais que le minimum de mesdevoirs religieux. Oui sait? >. 'aurais-je môme pas menti au cours de celle confession, à force de m'être endurci dans ce silence, et peut-être dans une recrudescence de ma passion d'envie?... Heureusement, j'avais, auprès de ma jeune sensibilité, dans la personne du vieux médecin, un de ces grands connaisseurs des misères du cœur qui cherchent à faire du bien à ceux qui les entourent, moins par charité que par goût intellectuel de la loi, par amour de la santé, en eux et autour d'eux. Ce fanatique d'hygiène avait un peu, pour ses malades, le sentiment que le poète antique prête à la déesse de la Sagesse : -< J'aime les hommes comme le jardinier aime ses plantes... » Il allait me traiter comme un des arbustes de son jardin, et donner le coup de serpe juste à Feudroit qu'il fallait pour que la nature morale, un instant déviée en moi, reprit sa norme et guérit. Mais à quoi bon commenter cette belle et intelligente bienfaisance? J'aime mieux vous la montrer, simplement.
... C'était le mercredi après déjeuner. Il y avait par conséquent plus de quatre fois vingt-quatre heures que j'avais commis ma mauvaise action, et, comme àtoutes les minutes depuis lors, j'y pensais, avec cette folie d'hypothèses qui obsède le criminel. Si, en balayant la terrasse, on venait à ramasser quelque morceau de verre qui m'eût échappé et que l'on reconnût pour avoir appartenu à la montre?... Si on était obligé de nettoyer la citerne et que l'on découvrit la montre elle-même?... Si?... Comment aurais-je imaginé parmi tant de possibilités celle qui allait se réaliser, et effacer la trace de ma détestable scélératesse. 11 pleuvait un peu et nous gardions la maison, mou oncle et moi : lui, travaillant, debout, à un tableau noir, sur lequel il traçait des x et des y, moi, lisant ou essayant de lire. Un coup de son-
nette annonce un visiteur. La lionne étant sortie, mon oncle me dit d'aller ouvrir. Je vais ouvrir en effet, le cœur battant. C'était encore une de mes terreurs que le docteur se fût rendu à la police, pour communiquer ses soupçons à qui de droit... C'était lui, mais tout seul. a\ ec un sourire de bonté où il y avait de la malice. Il ôta ses socques, son cache-nez, ses mitaines, soigneusement, méticuleusement, comme d'habitude. Il essuya ses lunettes que la pluie avait brouillées, en disant :
— « Voilà un mauvais temps pour les rhumatismes... André Phi m'a fait appeler ce matin. Il a la patte prise. " Nous n'avez pas de maladie, » lui ai-je répété, « vous «avez une cave... Plus devin, plus d'alcool et plus de « douleurs... » Mais c'est comme ce pauvre Darian, le proviseur... Un colosse. Il m'aurait tué d'un coup de poing. Nous étions nés le même jour. Je l'ai enterré en 1845... Sans son bon vin, il n'aurait pas eu la goutte, et, sans la goutte, il vivrait encore... Hé! Hé!... » Puis, après un rire silencieux, et quand mon oncle l'eût invité à s'asseoir au coin du feu, il tira de la poche de son éternelle redingote marron, avec ses longs doigts, un objet enveloppé d'un papier, et il commença de le défaire, en disant : « Devinez ce cpie c'est que cela? C'est l'Hermès Psychagogue de notre ami Montescot. Et devinez où je l'ai trouvé... Celte montre d'or qui a été volée à son pupille, vous avez dû vous demander avec quel argent le pauvre homme l'avait achetée?... Moi aussi. Seulement, moi, j'ai cherché- Je suis allé chez deux ou trois horlogers... Tu as L'air souffrant? » me demanda-t-il, en s'interrompant ; et ('('•lait vrai que ce début de discours avait comme physiquement arrêté mon cœur. Puis, sur nia réponse négative, il reprit : « Enfin j'ai mis la main sur le père Couraull, L'horlogerorfèvre île l;i vue des Notaires... Celui-là n'a même pas attendu uni question... « Ah ! monsieur le docteur, m'a-t-il dit dès qu'il m'a vu. « j'ai quelque chose pour «vous, un bronze antique, mais là! un rhef-d <euvre ■ et il me sort d'un tiroir ceci... » Et le vieux collection-
neurnous tendit la statuette de bronze, à mon oncle el à moi, cet Hermès que je reconnus tout de suite. « J'ai confessé le père Courault, » continua-t-il, « et j'ai compris enfin comment Montescot avait pu donner ce bijou de prix à son pupille... Vous savez comme il tient à ces objets qu'il a dans sa vitrine, à sa .binon, à son Apollon, ;'i son vase grec, ;'i cet Hermès?... Vous savez aussi comme il aime Octave, et comme cet enfant a du mérite, quelle admirable existence il mène, depuis qu'ils sont ici ? On dirait qu'il comprend qu'il doit rendre à son protecteur en contentement tout ce cpie ce martyr a sacrifié pour obéir à sa foi. Montescot a voulu récompenser tant de travail, de zèle, de perfection. Sans doute l'enfant, qui ne demande jamais rien, aura un jour, en passant devant la boutique de Courault, regardé l'étalage et simplement dit : « Que j'aimerais à avoir une de ces montres!... » Et ce brave Montescot, au lieu de venir chez moi, cpii lui aurais payé son Hermès ce qu'il vaut, est allé le troquer contre ce bijou, pour donner à Octave un cadeau qui lui fit un vrai plaisir... Hé bien! c'est le plaisir de cet enfant si dénué, c'est le bonheur de ce pauvre homme si malheureux, que le voleur a volé avec la montre... Mais qu'as-tu'?... »
— « Oui, » répéta mon oncle, en se tournant vers moi, « mais qu'as-tu donc? »
Des sanglots convulsifs me secouaient en effet, à travers lesquels je criais :
— « Non, docteur, je ne l'ai pas volée... Je ne l'ai pas volée... »
" Tu ne l'as pus volée, » dit le médecin en faisant signe ;'i mon oncle de ne pas m'inlerroger : « alors qu'as-tu fait? Voyons, dis-nous toute la vérité!... »
— « A son âge! Une pareille perversité! Est-ce possible? Est-ce possible?... » gémissait mon oncle, tandis que je confessais, ;'i travers mes hoquets, toute ma folie, — tout ce que j'en s;iv;iis du moins, — et comment j 'avais été jaloux d'Octave, el pourquoi je n'avais pas pu supporter d'aller entendre la proclamation du
prix d'excellence, et ma crise quand j'avais vu le bijou d'or, et le reste...
— « Ne le grondez pas, » dit doucement le médecin, lorsque j'eus achevé ce récit de ma honte et de mes remords,... « il vient d'être assez puni. Et puis il a eu le courage d'avouer. C'est bien, c'est très bien, cela... D'ailleurs, tout est réparé... Oui, » ajouta-t-il en tirant un petit paquet de son autre poche, «je l'ai retrouvée, moi, cette montre, et demain elle sera réexpédiée à son légitime propriétaire, qui ne saura jamais, ni qui la lui aura prise, ni qui la lui aura rendue. » Il nous fit voir un bijou, de tout point pareil à l'autre, qu'il avait acheté chez l'horloger : « Le père Courault ne nous trahira pas... N'en parlons donc plus... Mais j'exige de toi une promesse, » dit-il en mettant sa grande main sur ma tète et avec une étrange solennité : « tu vas prendre ce petit bronze, et. me jurer que tu ne t'en sépareras jamais... Cache-le dans un tiroir de ta table, qu'Octave iule voie pas, et dans ton existence, chaque fois que tu seras tenté d'envier le bonheur ou le succès d'autrui, regarde-le. Je n'ai pas peur que tu retombes... » Et le docteur Pacotte me tendait cet Hermès qui ne m'a en effet jamais quitté. Dans ma dure destinée d'artiste, souvent bien discuté, il m'a été un talisman infaillible contre la plus hideuse des hideuses passions. Le vieillard m'avait guéri, comme je crois que l'on peut guérir les enfants, en me faisant sentir toute la vilenie de mon action, et en me la pardonnant.
En dehors des romans et des nouvelles dans lesquels on a pu constatera quel point Paul Bourget était dévoré de cette passion de voir des pays nouveaux, des paysages neufs et de chercher le secret de l'âme humaine sous les climats les plus différents, l'écrivain a publié des relations tout à fait curieuses et bien personnelles de quelques-uns de ses voyages. Dans sasérie d'Études et Portraits, le second volume avec ses Etude* anglaises, et ses Fantaisies nous révèle ses impressions à Londres, à Oxford, en Irlande et en Ecosse, puis nous donne quelques croquis italiens, une esquisse de Corfou, de l'Engadine ; enfin voici un volume tout entier consacré à cette Italie qu'il admire si justement avec une double passion d'artiste connaisseur et de lettré; cela s'appelle :
Sensations d'Italie.
(Toscane. — Ombrie — Grande Grèce.)
De nombreux chapitres nous attirent avec une même intensité d'intérêt, qu'il s'agisse de la ville étrusque de Volterra, de l'admirable Sienne, du Monte Oliveto, de (Ihiusi, de Pérouse, d'Assise, de Lecce ou de Tarente ; mais l'impression que donnent les dernières pages de ce voyage, à la fois à travers le passé et le présent, nous a frappé si vivement que nous nous arrêterons à celles-ci.
Métaponte.
.Je reviens aujourd'hui de cette dernière ville, ou plutôt de la station qui s'appelle ainsi. Bien plus encore
que Tarente, ce n'est qu'un souvenir, et le classique : eliam perief'e rainae... dont nous fîmes un tel abus dans nos vers latins de collège, es! implacablement vrai. Métaponte ! Ce nom évoque le souvenir de Pythagore, qui vint mourir là, et celui aussi de la plus riche culture, S) mbolisée par le bel épi des monnaies incuses frappées sous l'ancienne république, épi de moissons miraculeuses, si élégant, si large, si chargé do grains. — Voici. en regard de cette image lointaine, la réalité actuelle : à peine le train a-t-il quitté Tarente, qu'une plaine commence de s'étendre, indéfinie et déserte. Déserte est la dune sablée que longe la voie et où la mer roule ses lames grises avec sa monotone plainte. Des rivières traversent cette solitude pour aller vers cette mer. Des rivières? Non. Des lits de cailloux desséchés par l'ardeur du dernier été. Une eau jaunâtre y stagne plutôt qu'elle n'y coule. C'est le royaume de la malaria, de ce fléau dévastateur, représenté, disent certains mythologues, par ces monstres des fables antiques, hydres, dragons, ou simples brigands, vaincus parles dieux. Ce monstre de la légende, aurait été ici AbybaS, fondateur légendaire de Métaponte, funeste héros qu'aurait rencontré Hercule, occupé à ramener à travers l'Italie les bœufs de Géryon. Abybas fut-il l'hôte, fut-il la victime du grand justicier ? Ici les commentateurs diffèrent, quoiqu'ils s'accordent, d'après Lenormant, à expliquer le nom de .Métaponte par le nom du fils de cet Abybas, Métabos, — l'enfant né après le passage dos bœufs. — Le documenl certain, c'est qu'aux temps de la guerre do Sicile, la riche Métaponte aida puissamment le général athénien Nicias on hommes, en argent, on provisions. Aujourd'hui elle n'a d'existence que par les neul lettres peintes sur une enseigne de gare ! Cette gare est, d'ailleurs, assez importante, puisqu'elle marque le point d<- bifurcation pour les voyageurs venus de Naples et qui vont soit vers Reggio, soit vers Tarente et Brindisi. Autour dos bâtisses d'exploitation, de pauvres maisons se dressent, six ou sept peut-être. Kilo- servenl à loger
les familles des employés, et le personnel des locataires doit être souvent renouvelé, si l'on en juge par le visage de ceux qui vérifient les billets et enregistrent les bagages. Les yeux trop noirs brûlent dans des teints verdàtres. L'imperceptible germe du poison, contre lequel est impuissante la verdure des grands eucalyptus, court dans les veines épuisées. Les plus récemment arrivés se reconnaissent à la fraîcheur relative de leurs joues et de leurs prunelles. Ce sinistre coloris de mort n'y est pas empreint au même degré. Mais quoi? L'homme est marié. Il a des charges. Il laut de l'argent. La paye est plus forte. Tel autre a passé là qui n'a pas succombé. Ce sont des précautions à prendre, on les prendra. Le misérable ménage accepte donc la place offerte, et, après quelques années, le démon de la fièvre a fait sa besogne. Tous sont morts ou mourants. Il semble qu'Héraclès, le génie du travail, au lieu de passer par cette plaine pour la rendre comme autrefois habitable et prospère, n'y fasse plus qu'un office de bourreau, et qu'il se venge ainsi du nouveau dieu dont le culte a succédé au sien.
L'intérêt d'une promenade à travers cette campagne funeste réside dans une visite aux restes d'un temple dorique, de destination incertaine, et qui se trouvait, estime-t-on, à deux kilomètres au nord de la cité disparue. Ce débris porte le nom romantique de table des Paladins, — Tavola dei Paladini. « On l'appelle ainsi, » me dit le paysan qui me conduit vers cette ruine, « parce qu'on a entendu raconter aux vieux que des hommes six fois grands comme nous venaient y manger !... » Il cligne son œil, et, secouant sa face couleur d'olive, il prononce la parole nationale par excellence, celle qui se prête également aux plus aveugles superstitions et aux plus diplomatiques scepticismes : « Chi lo sa ?... » et il ajoute : « On a trouvé leurs tombes pourtant, et elles étaient faites pour des gens comme nous... » Ce raisonnement paraît troubler beaucoup son intelligence, aussi lente que la charrette de bois non
suspendue dans laquelle il me voiture. Deux mulets ('•tiques la traînent, attelés l'un dans le brancard, l'autre par côté. Les deux grandes roues suivent la double ornière du chemin, où elles enfoncent parfois jusqu'au moyeu. Le paysage s'est fait plus vide encore, maintenant que me voici à cinq cents mètres des bâtisses rangées autour de la gare et qu'un pli de terrain les cache. La lande se déploie, sauvage et nue. Des moutons y paissent, conduits par un berger vêtu de peaux de bêtes qui ne sont ni taillées, ni cousues. Des ficelles nouent ces toisons d'un blanc jaunâtre et maculé de boue autour du torse, des bras et des jambes de ce pâtre, probablement très analogue à ceux qui servirent de modèle à l'enchanteur Théocrite, quoique l'on n'imagine pas un animal humain de cette brutalité récitant les délicieux vers du Cyclope :
Nicias, il n'est pas de remède de l'amour. Il n'est, pour adoucir sa brûlure sauvage, Ni baume bienfaisant ni magique breuvage, Rien que le charme pur des Muses — .
Ce berger regarde là-bas, assis à terre, vers les montagnes de la Calabre qui bordent de leurs lignes vaguement bleues et des neiges de leur cime cet horizon désolé. Qu'elles sont loin, et loin la mer qui, à droite, tremble par instants ! Un ciel d'automne, où d'informes nuages se déchiquettent sous le vent, enveloppe cette solitude par-dessus laquelle volent des oiseaux de proie. Ils tournent, ailes éployées, fouillant la grande plaine de leur avide regard» Aussi les peureuses alouettes que font lever les chiens qui suivent la voiture : — Regina, Cacciatore et'Polycanto, — ont-elles tôt fait de s'abattre à quelques pas plus loin. Les cahots succèdent aux cahots, tandis que les colonnes du temple ruiné grandissent à mesure, mais à mesure aussi le malheureux unir de cimetière dont une précaution inintelligente les a entourées. Il serait si facile de remplacer par une grille celte absurde maçonnerie qui gâterait, h c'était
possible, la beauté de cette ruine, si mélancolique et si grandiose dans ce vaste cadre de silence et de sauvagerie !
Mais non, la beauté de la ruine est la plus forte. Une fois la porte à claire-voie poussée, et devant ces reliques séculaires, l'impression s'impose, irrésistible, immédiate et profonde. Quinze colonnes seulement sont debout. Elles suffisent à vous émouvoir autant que les édifices presque intacts de Psestum, quoique dune émotion un peu autre. C'est surtout ici un saisissement moral. L'artiste doit aimer cette ruine de Métaponte moins que le poète, malgré qu'elle fournisse un exemplaire accompli de cet ordre dorique si sévère et si fort, avec son absence d'ornements, ses chapiteaux nus, sa base posée à même le pavé, la sensation qu'il donne d'un poids simplement et intelligemment supporté. Ces colonnes offrent ce caractère particulier que, pour une raison de solidité, le coussinet du chapiteau déborde un peu. L'architrave n'est pas tombée, ce qui explique le surnom de « table » appliqué à toute la ruine. Mais c'est vraiment par miracle qu'il en est ainsi. Car le vandalisme commun aux seigneurs et aux paysans du moyen âge a travaillé là comme ailleurs. Trouvant dans ces pierres des édifices antiques des matériaux préparés, ils dépeçaient ces nobles asiles des dieux dépossédés, comme Robinson faisait son vaisseau. Ici les pierres des escaliers ont été arrachées, arrachées celles qui marquaient la place du mur de la Cellq. Les frontons ont été détruits, et, pour qui n'aurait pas l'idée de l'ordonnance constante des temples grecs, aucun indice ne révélerait le dessin primitif de la construction. En revanche, l'art le plus savant n'aurait pas combiné un plus fier symbole du destin réservé à toute chose humaine, un commentaire plus éloquent du Debemus morli nos nostraque... La forme de ces ruines en fait vraiment un autel dressé à cette invincible Mort, à la souveraine déesse d'ici-bas, dans ce désert qui prend lui-même,
par places, de vagues formes de nécropole. Les ondulations marquent la place occupée jadis par la ville dont la poussière est mêlée à ce sol. On raconte qu'à l'époque
de la moisson et dans les parties cultivées de la plaine, de longues rangées d'épis plus courts et leur jaunissement prématuré aident à retrouver les lignes où durent être les rues. On dit aussi que3 dans les champs nouvellement défrichés, sans cesse la charrue du laboureur retourne des fragments de statues, dos armes, des monnaies. Tristis aralor, disait déjà plaintivement le tendre Virgile, que l'on imagine tout jeune dans les champs de Mantoue, regardant sur le visage vieilli des pauvres paysans la trace de cette tristesse inconsciente que son précoce génie y devinait déjà. Cotte épithèto est trop vraie des cultivateurs qui vont ainsi, arrachant à cette terre empestée des morceaux épars où se discernent de vagues monuments d'une gloire à jamais détruite, et ces morceaux sont quelquefois des merveilles d'art comme doux mains de marbre, deux adorables mains, d'une statue de femme que l'on garde provisoirement dans une grange près do la gare, en attendant <\c les transporter au musée de Tarente. Elles sont, ces mains qui traînent parmi dos débris informes, fines à rendre amoureux du corps qu'achevait leur délicatesse, pures à y mettre» un baiser comme sur des mains de chair el si mélancoliquement mutilées et vivantes !
11 y a bien encore à Métaponte d'autres fragments d'un temple déblayé par le duc de Luynes, ce grand seigneur archéologue quia tant fait chez nous pour l'étude de cette glorieuse et dévastée Grande-Grèce. Mais ils sont trop dispersés pour rien apprendre à un voyageur qui n'est pas un savant. Des tombeaux ont été aussi découverts, mais ils ressemblent à tons ceux du môme genre. Aussi ne m'attendais-je pas, en regagnant le souple bouquet d'eucalyptus qui masque la place de la gare, à emporter de cel endroit maudit un autre souvenir rpie celui de cotte table des Paladins dressée dans
ce désert... Par bonheur, le train est en retard, et de plusieurs heures, à cause d'un accident survenu à un des ponts de la voie. Les employés sont de loisir, et plusieurs entourent un paysan borgne qui joue de la guitare, et voici que l'un d'eux, qui est du Pizzo, prenant cette guitare, commence de chanter une chanson de Calabre d'une si pénétrante poésie qu'en ayant compris quelques paroles j'ai voulu les transcrire toutes sous sa dictée, avec le regret de ne pouvoir les envoyer à feu Claude Larcher pour servir d'exergue à sa Physiologie de l'amour si étrangement interprétée par mes meilleurs amis et cruellement calomniée : « Devant la porte de l'enfer, — je vis un vieillard pleurer encore son amante. — Et je lui dis: Pauvre, tiens-toi allègre, — car petit à petit s'en va le chagrin. — Va, les peines de l'enfer ne sont rien — qu'à peine un songe pour qui perdit son amante. — Et celui qui la perd morte, ce n'est rien. — Car petit à petit s'en va son chagrin. — Mais qui la perd vivante souffre un feu brûlant, — et qui chaque jour le ronge plus avant... » Et le chanteur ajoute, faisant, par un hasard d'instinct ou de langage, une distinction qui eût ravi le défunt physiologiste : « Ce n'est pas une chanson d'amour, mais de passion !... »
Colrone.
Quoiqu'il s'attache au souvenir de l'antique Crotone, devenue Cotrone par une corruption très simple du langage, un grand intérêt philosophique et un grand intérêt d'archéologie, la petite ville n'est guère visitée que par des voyageurs de commerce ou par des négociants en citrons et en oranges. C'est ici pourtant que fut tentée, et de la manière la plus complète, une expérience unique dans l'histoire : celle de Pythagore, qui prétendit organiser toute une cité sous la direction d'une aristocratie de métaphysiciens. Ici encore, ou du tmoins à quelques heures et à la pointe du long promon oire qui protège le port, le capo Colonna, se dressait le-
vénérable temple de Junon Lacinienne dont parle Virgile :
Hinc sinus Herculei, si vera est fama, Tarenti Cernitur; attolit se diva Lncinia contra...
dit Énée, racontant son périlleux voyage à la reine amoureuse qui l'écoutait, comme plus tard Desdémone Othello... « Et elle m'a aimé de mes dangers! » Ce monument, le plus anticpie de ceux que les Grecs avaient construits sur les falaises de cette longue côte, n'a pas disparu tout entier. Mais ni la renommée du philosophe de Samos ni celle du temple virgilien ne prévalent contre les conditions de voyage qui sont un peu décourageantes, et, en fait, presque personne ne s'arrête à Cotrone. 11 faut subir d'abord, pour arriver, et en prenant Tarente comme point de départ, une longue, une intolérable journée de ce chemin de fer méridional dont les wagons tanguent terriblement sur des rails posés à la diable, et dont les retards sont constants. Pour établir la voie d'une manière plus économique, les ingénieurs ont profité de l'espèce de langue de terre qui contourne les contreforts de cet extrême Apennin. Le malheur est que la montagne vomit sans cesse de ces rivières qui s'appellent en Calabre des fiumare. Aujourd'hui desséchées, demain elles roulent une vague boueuse et furieuse qui emporte quelque gros morceau de ligne. Puis, comme le réseau des rails n'est pas double, les trains qui descendent vers Reggio et ceux qui remontent vers Métaponte s'attendent interminablement les uns les autres dans des gares où le plus souvent vous trouvez à peine à acheter un verre d'une eau dangereuse. Le paysage ne varie guère : d'un côté s'étend la plage désolée de la mer; de L'autre, une marge de plaine plus ou moins déployée, et tout de suite la haute et rocheuse montagne. Sur la nier brillent les voiles de quelques barques qui vont à la pêche par tous les temps. Sur la plaine s'allongent des tiles d'eucalyptus dont la verdure lisse finit par donner une
sensation sinistre. Ne dénonce-t-elle pas toujours la terrible malaria ? Sur les montagnes, des tours surplombent, mais ruinées, qui servirent jadis au guet. Des villages menacent, suspendus aux rocs les plus difficiles. Les paysans, qui débouchent maintenant sur le trottoir des gares, portent des chapeaux de feutre pointus autour desquels s'enroule un ruban. Des guêtres serrent le bas de leurs jambes, ou, à défaut de guêtres, des cordes. Ils drapent leur manteau sur leur épaule à la façon des bandits d'opérette. .Mais l'âpre sordidité des costumes, la dureté des visages surtout éloignent aussitôt l'idée d'un déguisement comique. Ils offrent presque tous celte physionomie du Méridional silencieux, — la plus habituelle, en dépit du préjugé courant, aux races filles d'un dur soleil. L'énergie des passions farouches y est empreinte avec l'habitude d'une observation animale, intéressée et concentrée. Cependant les noms glorieux succèdent aux noms glorieux, étiquetant des hameaux misérables, des stations dans le déserl quelquefois. C'est Héraclée tour à tour, Siris, Sybaris, Thuri, la Petilia de Philoctète, — et ce n'est rien. Les plus patientes recherches n'ont pu arracher à ce sol le secret, je ne dis pas de la splendeur, mais de la vie qui s'y posa. Cette Sybaris, par exemple, dont nous savons qu'elle n'eut pas à subir de décadence, à quelle place gît-elle enterrée? Nous savons encore que les Crotoniates, conduits par Milon, — qui était, entre parenthèses, à la fois athlète, chef d'armée et philosophe pythagoricien! — la prirent en pleine prospérité, et qu'ils détournèrenl sur elle, pour l'ensevelir, le cours du Cralis. Ses temples, ses palais, ses maisons n'ont donc pu se dégrader avant de disparaître. Des magnificences de sculpture et d'architecture dorment sous l'herbe malade que paissent les buffles qui ont donné son nom moderne à l'endroit : Buffaloria. Les fouilles on! amené de l'eau. encore de l'eau. Nulle pari les ouvriers n'ont rencontré un fût de colonne, un débris de mur qui ait vraiment permis de dire: La ville était là.
Tandis que je regarde disparaître cette vallée déserte où fut la cité de toutes les mollesses et de toutes les voluptés, la nuit tombe, cette nuit du Sud, où même en hiver les étoiles sont larges comme celles de nos nuits d'été. La rumeur de la mer se fait plus forte à mesure que la nuance de son eau se fait plus sombre. C'est maintenant, avec l'approche de Cotrone, le dernier paysage qu'Hannibal ait regardé avant de s'embarquer pour ne plus revenir, et le fantôme du Carthaginois vaincu me revient, comme à Tarente, plus qu'à Tarente, irrésistiblement. Cette grève aride fut pour lui, comme Dresde pour l'empereur, le point de recul définitif, la place où il se renonça. Car reculer, pour ces génies d'audace, abandonner la proie où ils ont mis la griffe, c'est démissionner d"eux-mémes. Ensuite ils livrent Zama, ils font la campagne de France, ils sont admirables d'attitude. C'est le gladiateur blessé, mais qui tombe bien, et ils le savent. Car ils cessent d'espérer quand la fortune les trahit, avec une puissance d'accepter l'inévitable égale à leur puissance d'entreprise aux jours de bonheur. « Il faut remplir sa destinée, » disait Napoléon à bord du Xoiihumberland, «c'a toujours été ma grande maxime. » Par une contradiction inexpliquée, tous ces grands hommes d'action sont fatalistes, eux qui ont tant abusé de la volonté, au lieu ipie les théoriciens du libre-arbitre sont d'habitude des hommes de pure pensée, un Kant, un Jouffroy, un Maine de Biran. Peut-être, comparant ce qu'ils ont projeté à ce qu'ils onl réalisé, un Hannibal, un Napoléon se rendent-ils compte qu'une force supérieure a dominé leur œuvre, et qu'ils ont été «les instruments inconscients au service d'une Providence incompréhensible? Se posent-ils, d'ailleurs, ces problèmes? Quelle pensée s'agite dans ces cerveaux peuplés de visions concrètes, et sous quelle forme?.'.. Pendant «pie moimême je m'abandonne à ces rêveries, la nuit est venue tout a lait, et le nom de Cotrone a été crié par l'employé de service. Toute cette philosophie se dissipe
(lovant la vulgaire nécessité de lutter contre un bataillon de cochers à laces de bandits qui se ruent sur les rares voyageurs descendus du train. Je finis par rouler vers la ville dans un berlingot d'une indescriptible vétusté, desservi par quatre personnages qui ressemblent par trop aux forçats que j'ai eu la naïveté de plaindre à Brindisi. Deux sont montés sur le siège, un derrière la voiture. Le quatrième, qui n'a qu'un bras, court en hurlant à côté des chevaux, lesquels, par un caprice singulier, galopent éperdument à la montée et s'arrêtent aux descentes. A la clarté de la lune, j'aperçois d'immenses hangars, qui servent à l'emmagasinement des oranges et des citrons, puis des toits plats. L'infâme véhicule tressaute sur le pavé, il s'arrête, et c'est l'entrée de l'auberge, — une vraie porte de coupe-gorge, étroite, humide, basse, qui s'ouvre entre une épicerie et un salone, comme les perruquiers du pays osent appeler leurs taudis. Un escalier en pierre, raide et malpropre, monte au fond du corridor et conduit au premier étage où est installée la locanda. J'ai la surprise agréable de la trouver tenue, comme si souvent en Toscane, par une seule famille, ce qui assure au gîte une propreté et une bonhomie relatives. La propriétaire a trente-huit ans, sa fille en a vingt-trois, et déjà les petites filles de six ans et au-dessous vont et viennent, apportant des fleurs à l'étranger. A des riens l'éloignemenl se reconnaît. J'ai ici un ami, rencontré autrefois dans l'Engadine, et, comme je demande son adresse, la grand'mère rommence un discours sur l'ancienneté de la famille à laquelle appartient don Niccola, — comme elle dit à l'espagnole: « Eccelenza, lei sa che lapiu anlica ciltà del mondo è Iioma... Votre Excellence sait que la plus antique cité du monde esl Rome... » Puis, avisant mon chapeau posé sur le lit : « Ah ! » dit-elle, en l'enlevant avec un geste d'effroi, - cela annonce la mort. »
Ce petit trait mériméen, si je peux créer un mot pour caractériser un de ces détails de superstition exotique
qui plaisaient tant à l'auteur de Carmen, me fait passer par-dessus la simplicité de l'endroit, d'autant plus que (1rs le lendemain, et foui en gagnant vers le port la barque qui doit me conduire au capo Colonna, je peux constater l'approche de l'Afrique à toutes sortes de signes. La végétation d'abord d'agaves (''normes et de cactus, ces plantes méchantes et derrière lesquelles on imagine si bien le rampement des dangereux félins, me rappelle 'ranger cl sou aveuglante banlieue et ma promenade au cap Spartel, à cette dernière pointe du continent noir qui regarde l'Espagne, — la plus profonde impression que j'aie eue d'une nature sauvage et grandiose, avec les gouffres bleus de l'Océan qui remuaient au pied de la falaise, le torride soleil, et les cris des bêles inconnues, derrière ces buissons tordus de pâles aloès. — Les petits garçons, qui passent assis sur les ânes et portant de l'eau dans des barriques, ont une manière de se poser sur l'extrême croupe de leur monture, pareille à celle des Arabes et aussi des paysans d'Andalousie. La ville elle-même, avec ses maisons loiiles basses dans ses coins pauvres, ne garde presque plus de physionomie européenne, malgré les beaux palais de style espagnol qui la décorent; cl malgré son château pris par Masséna vers le début du siècle. — Où ces généraux de l'empereur n'ont-ils pas promené leurs chevaux de guerre, et devaient-ils être fatigués quand esl tombé l'Homme infatigable, lui qui disait au beau Dorsenne, durant l'expédition d'Espagne: « Vous êtes né au bivouac, vous avez grandi au bivouac, et, si je vis, vous y mourrez! » — Dans ces ruelles séjourne une population si visiblement composite qu'elle est comme une vivante illustration de l'histoire de ces contrées, du mélange inouï de sangs divers qui s'y est accompli, (.es huit rameurs que j'arrive à racoler pour me conduire sur \i\ic barque de pêche au cap Colona pour raient être donnés connue un problème d'atavisme à résoudre par quelque disciple du regretté comte de Gobineau,— le plus perçant visionnaire de la race qui
ait paru depuis cinquante ans. De ces rameurs, l'un, celui qui commande, porte un nom grec. Mais ses yeux clairs, ses cheveux bouclés, ses idées aussi, correspondent d'une manière absolue au type du Normand, de l'homme actif et féodal par instinct qui a tant guerroyé sur ces côtes de la mer Ionienne. « La famille des *** (et il se nomme) a toujours été pour la famille des Luciferi, » me dit-il en me parlant des dernières élections. A côté de lui deux personnages aux grosses lèvres, aux pommettes larges, à la peau profondément brûlée, sont manifestement de sang noir, tandis qu'un autre, un maigre, au profil busqué, n'aurait qu'à vêtir un burnous pour se révéler Arabe. Les autres montrent dans leurs traits, dans leur teint, et aussi dans leur manière d'être et de bouger, cet à peu près indéfinissable où se reconnaît le sang trop coupé. Je me complais dans ce subtil roman physiologique, invérifiable d'ailleurs, que je me raconte à moi-même sur chacun d'eux, puis je l'oublie peu à peu pour me laisser prendre par le charme du paysage du matin, un des plus sauvages dans la douceur que j'aie vu depuis des années.
Cotrone repose là-bas, blanche et jaune, avec la ligne de son port où des vaisseaux de cabotage dorment à l'ancre. La barque l'a quittée depuis une heure et elle longe le cap, bordé de falaises grises, qui va s'abaissa nt, s'abaissant toujours jusqu'à son extrémité, sans une bâtisse, sans trace de végétation. La mer, sous la coque, est d'un bleu intense, et, au large, elle est presque grise sous le soleil encore brûlant qui rayonne dans un ciel comme cendré de chaleur. Une immense ondulation gonfle par instants cette mer, soupir pacifique d'une vaste poitrine endormie. Des mouettes chassent, tour à tour bercées au vent, puis précipitées d'un trait sur cette eau à peine mouvante qui balance d'autres barques. Les ailes blanches et les voiles blanches brillent d'un pareil éclat. Le cap s'abaisse encore. Et j'aperçois qu'il se termine en une espèce de plateau.
Une colonne solitaire s'y profile. C'est tout ce qui reste de ce temple d'Héra Lacinia, de la déesse protectrice des chastes mariages, où Pythagore amenait les femmes de Crotone suspendre des fleurs et leurs ceintures, ce mystérieux Pythagore qui a prononcé cette maxime parmi tant d'autres, singulièrement profonde pour un moderne, pour un de ces complaisants de souffrance intime comme nous le sommes tous: « Il ne faut pas manger son cœur!... » Dans ce temple, Zeuxis avait suspendu sa célèbre Hélène, cette peinture rêvée, dit la légende, d'après les plus belles jeunes filles du pays prises comme modèles. Dans ce même temple, Hannibal déposa, frémissant de rage, les tables de bronze où se trouvait gravé tout le détail de sa guerre contre Rome. Des tuiles de marbre couvraient l'édifice qui, de la haute mer, marquait aux marins une élape de leur route, et, pour les compatriotes de Milon, le doux retour. L'âme simple et grande des Hellènes est là tout entière, dans cette habitude d'associer l'idée de religion à celle de la patrie. De sa ville, ce que le voyageur voyait d'abord, c'était la maison des dieux, de ses dieux... Les lames secouaient la galère. L'homme avait subi le dur assaut des tempêtes, croisé des pirates, cherché un dangereux asile chez des peuples barbares, bravé enfin tous les dangers des voyages d'alors :
Nudus in ignota, Palinure, jacebis arenà...
C'était la pire mort pour un ancien, mourir sur la grève inconnue, sans être pleuré... Mais le fronton du temple a surgi là-bas. De l'air court entre les colonnes peintes, l'air natal, et tant de misère est oubliée.
Ce fut avec une émotion étrange que moi-même, après trois heures de cette promenade en barque, je descendis sur la plage aride que domine la' colonne, dernière survivante du célèbre temple. Encore au xvi' siècle, s'il faut en croire le témoignage d'un voyageur, quarante-trois autres se dressaient à côté de celle-ci.
Que sont-elles devenues ? Les a-t-on dépecées, puis emportées, morceau par morceau, pour construire quelque palais, quelque église, le môle de Cotrone? Sont-elles tombées dans un de ces grands frissons du sol qui coupent comme les secousses d"une fièvre secrète de la vieille terre, sur toute cette Calabre trop voisine des deux monstres, du neigeux et colossal Etna, du pertide, du féminin et bleuâtre Vésuve ? La survivante ne raconte pas l'histoire de ses sœurs disparues. Elle projette silencieusement sur le gazon jauni l'ombre de son chapiteau dorique, et sa ligne comme éraflée, commeébréchée par le temps. Cette ombre tourne, tourne avec le jour, à la même place où vinrent le philosophe de Samos et le condottiere de Carthage, d'un mouvement imperceptible, ininterrompu et qui mesure les siècles à cette sauvage solitude. Des chardons sèches et des crocus roses poussent à la base. De grands lézards verts, de ceux que leur tête de turquoise a fait surnommer les célestes, promènent sur la pierre roussie leur inquiet appétit de soleil, et au-dessous, à quelques pas à peine, la mer se déroule monotonement, d'un bleu d'ardoise sous le ciel d'un bleu presque blanc. On s'arrête, touché au cœur par trop de sensations. Il y a ici le témoignage de l'art suprême, celui des Grecs, révélé par le dessin seul de cette colonne dorique avec sa forme tassée, un peu renflée, comme trapue, qui, même entamée sur l'arête de ses cannelures, même mangée par le soleil, demeure belle, d'une beauté souveraine. Il y a les fantômes de la plus attirante histoire et de la plus lointaine. 11 y a la présence, rendue comme visible, des grandes puissances du monde: — le temps qui n'en finit pas d'aller, de croître et de décroître éternellement, la mer qui ae s interrompt pas de frémir et de gémir, l'Idéal humain qui n'en finit pas de protester contre l'inexplicable raducité dont ses meilleures œuvi*- sont touchées! Et une jolie ironie du sort voulut que cet Idéal fût exprimé auprès de moi, à cette minute même, par une phrase toute simple d'un des bateliers,
mais à qui l'endroit et l'heure donnaient un sens d'une infinie mélancolie : « E col lempo anche questa caderà, » dit-il. « Et avec le temps celle-ci aussi tombera... »
En attendant celte inévitable chute, encore aujourd'hui, la dernière «les colonnes du temple d'Héra continue de servir «le signal au pécheur qui va quêtant sa pauvre vie, surcette côte dangereuse, comme à l'époque où le poète de V Anthologie pleurait déjà le sort de ces errants de la mer : « On a gravé sur ce tombeau un filet et une rame, témoignage d'une dure vie... » Il semble que l'antique déesse ne conseille pas à s'en aller tout à l'ait de son promontoire. Non seulement aucune végétation bienfaisante n'y pousse, mais la chapelle élevée à la Madone dans son voisinage est demeurée pauvre et chétive, gardée par un ermite à demi sauvage qui ne sait vraisemblablement pas s'il est païen ou chrétien. Les trois ou quatre villas que des nobles de Cotrone ont voulu construire dans le voisinage ne sont habitables en toute sécurité que depuis ces quelque soixante ans, et qu'elles sont tristes! Des tours les protègent, qui furent construites « contre les Turcs », me dit le batelier. Les premiers fidèles et qui voyaient derrière les croyances du paganisme le travail du démon, n'auraient pas hésité à affirmer ce que je n'oserais pas nier, moi, absolument, que l'esprit de la vieille déesse est là, qui veut rester seul à sa place sacrée d'autrefois et dans la ruine de ses antiques honneurs. Toute cette ligne de terre qui va de Tarente à Reggio est pareille, comme frappée de malédictions par les divinités qui la possédèrent et qui n'en sont point parties. Du moins ici, sur ce capo Colonna, est-ce une malédiction vraiment digne de l'Olympe antique, lanl il s'y mélange de Beauté!
Outre-Mer.
{Notes sur l'Amérique.)
Deux volumes sont consacrés aux notes, véritables instantanés que le romancier a su prendre avec une variété
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étonnante et une saisissante fidélité durant le voyage qu'il lit en 1893 aux États-Unis; chez lui, une vive préoccupation sociale s'unissait à la curiosité du touriste, mais sans lui faire oublier de saisir au passage quelques-uns des épisodes ou des tableaux les plus pittoresques du Nouveau- Monde. Obligé de l'aire un choix, et ne pouvant donner, à cause de leur importance, ceux qui ont trait à l'éducation, à l'élément mondain, aux ouvriers de l'Amérique, nous avons pris dans le premier volume, au chapitre des Gens et paysages d'uffairis, la vision de Chicago et de ses abattoirs monstres.