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GENS ET PAYSAGES D AFFAIRES

Chicago.

... Chicago, par un matin d'automne, et du liant de la tour de l'Auditorium. Elle a deux cent soixante-dix pieds, cette tour, et elle couronne, en la dominant, une chaotique, une cyclopéenne construction, qui adosse un colossal hôtel à un colossal théâtre. 11 faut venir ici dès le lendemain de l'arrivée, pour recevoir dans toute sa force l'impression de la monstrueuse ville, toute noire au bord de son lac tout bleu. Quand le conducteur du train a crié hier soir le nom de la gare où je devais descendre, un de ces formidables orages, comme il n'en fa it qu'en Amérique, écrasait de ses cataractes le ténébreux paysage, et, de la station à l'hôtel, je n'ai pu voir que des profils de gigantesques bâtisses, comme pendues dans le ciel sinistrement zébré d'éclairs. A côté, de toutes petites maisons de bois tremblaient sous la rafale, légères à croire que le vent furieux allait en disperser les planches aux quatre coins de cet horizon de tempête. Mais, ce matin, ce ciel est clair, d'une douce et tiède clarté, lavée de pluie, qui fait mieux ressortir encore la sombre couleur de la ville, et ce bleu tendre Be reflète dans l'azur plus sombre du vaste Micbigan, sillonné de bateaux à vapeur, comme une mer. Chicago s'étend, à perle de vue, avec ses toits plats d'où s'échap-

penl des fumées — une innombrable quantité de colonnes de vapeur d'un gris blanchâtre. — Elles montent toutes droites-, puis elles s'arrêtent, elles se tassent eu des chapiteaux fluides, et elles finissent par se rejoindre en dôme au-dessus des colossales avenues. Après quelques instants, les yeux s'habituent à la perspective de ce paysage étrange. Ils discernent les différences entre les hauteurs de ces plates-formes. Celles qui sont à six étages seulement du sol semblent appartenir à des chaumières. Celles qui sont à deux étages du trottoir se confondent avec lui, tandis que des buildings, à quatorze, à quinze, à vingt étages, se dressent comme les ilôts des' Cyclades vus de la montagne deNègrepont. Et il monte de cette cité une rumeur immense, qui ne ressemble au bruit d'aucune autre. Des cloches de locomotives y tintent sans cesse, comme si elles sonnaient d'avance le glas de ceux qui vont être écrasés. On voit ces locomotives courir de toutes parts, traverser des rues, longer le lac, franchir le fleuve qui roule une eau plombée sous des ponts couleur de suie. Ces trains se croisent, se décroisent, se poursuivent en se dépassant. On distingue un chemin de fer élevé, à côté de ces chemins de fer à même la rue. d'autres trains dans les avenues, composés de trois, de quatre voitures. C'est le système des cars à câble. Des bateaux entremêlent leurs vergues et s'amassent dons le port. Oui, paysage étrange, quand on se rappelle que cette Babel d'industrie est née d'un petit fortin de frontière, le Dearborn. Les Indiens le surprenaient et ils en massacraient la garnison, vers lM-2. Que de gens n'ai-je pas connus, quoique je ne -ois pas très éloigné de ma jeunesse, qui vivaient déjà à cette date, et qu'elle est voisine ! En 1871 , c'est-à-dire après la guerre franco-allemande, la flamme se tordait à la place où je suis. La force dévoratrice, irrésistible, d'un îles plus implacables incendies que mentionne l'histoire, allait, transformant toute cette plaine en un brasier qui, bien «le-, jours après, fumait toujours : ■ A la place de cette loin- qui n'existait pas alors, » me dit mon guide chica-

goain, en me racontant l'épopée du fléau, « vous pouviez vous tenir, les pieds dans la cendre, et voir le lac à votre droite et le fleuve à votre gauche, sans une seule maison entre eux... » Je les regarde l'un et l'autre, ce fleuve et ce lac, après avoir entendu cette phrase. Il m'est plus que voisin, ce mois d'octobre 1871. Il me semble que j'y touche, que j'y suis encore. Je pourrais dire les livres que je lisais alors, les pages que j'écrivais, retrouver l'emploi de presque tous mes jours. Je sens avec une exactitude presque physique la durée des années depuis cette date, — vingt-deux années. Que cela fait peu d'heures, paraît-il, et par-dessus la balustrade de la tour je me penche de nouveau sur le monstre, avec la stupeur de ce que ces hommes ont l'ait!...

Ces hommes? Le mot est à peine juste, appliqué à cette déconcertante cité. Son aspect, quand on l'étudié plus en détail, révèle si peu la trace de volontés individuelles, il y a si peu de caprice et de fantaisie dans ses monuments et dans ses rues qu'elle semble l'œuvre de quelque puissance impersonnelle, irrésistible, inconsciente comme une force de la nature, et au service de qui l'homme n'a été qu'un docile outil. Cette puissance, c'est justement cette fièvre des affaires qui bat son plein ici, avec une violence si déchaînée qu'elle ressemble à celle d'un incontrôlable élément. Elle circule à travers ces rues comme autrefois le flamme dévoratrice de l'incendie ; elle y palpite, elle s'y fait visible avec une intensité qui donne à cette ville quelque chose de tragique, et, à mon avis, une poésie. Quand vous avez vu ce! immense volcan d'industrie et de commerce du haut de cette tour qui le surplombe, vous descendez pour reifiirder de près le détail de ce jaillissement, de ce ruissellement d'activité. Vous longez les trottoirs des rues qui disent l'improvisation, ici dallés, là bitumés, là recouverts simplement d'une ligne de planches qui fait chemin sur un marais de fange. Cette incohérence de la voirie se retrouve dans l'incohérence des constructions. A un moment, vous n'avez autour de vous que des buil-

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dings. Ils escaladent le ciel de leurs dix-huit, de leurs vingt (Mages. L'architecte qui les a bâtis ou plutôt maeliinés, a renoncé aux colonnades, aux moulures, aux enjolivements classiques. Il a brutalement accepté la condition imposée par le spéculateur : multiplier autant de fois que possible la valeur du petit lopin de terre ;'i la base, en multipliant les offices superposés. C'est un problème capable seulement d'intéresser un ingénieur, croirait-on. 11 n'en est rien. La force simple du besoin est un tel principe de beauté et ces bâtiments manifestent ce besoin avec une telle évidence, que vous éprouvez une singulière émotion à les contempler. L'ébauche d'une espèce nouvelle d'art s'y dessine, d'un art de démocratie, fait par la foule et pour la foule, d'un art de science où la certitude des lois naturelles donne à l'audace en apparence la plus effrénée des tranquillités de figures de géométrie. Les porches des soubassements, cintrés le plus souvent, comme écrasés sous le poids de montagne qu'ils supportent, prennent des physionomies d'antres primitifs. Un flot de foule s'y engage qu'ils vomissent sans cesse. On lève les yeux, et on la devine, cette foule, derrière la haute montée verticale des innombrables fenêtres, allant, venant, encombrant les bureaux qui perforent ce-- falaises de fer et de brique, précipitée dans le vertige des grands ascenseurs. Vous sentez, vous entendez frémir derrière les vitres le souffle brûlant de la spéculation. C'est lui qui a fécondé ainsi des milliers de mètres carrés, pour y faire {tousser cette effrayante végétation de palais d'affaires qui vous Cache le soleil et presque le jour. Puis, à côté de l'édifice démesuré et bâbélique, un vague morceau de terrain -'('•tend, vague-, hirsute, vert d'un maigre gazon que paît une vache. Puis, c'est une suite de petites maisons de bois, à peine suffisantes pour une famille. Puis, c'est une église gothique, transformée eu magasin, avec unéan-

n c en gros caractères de métal. Puis, c'est la ruine,

rouge et grandiose, d'un club brûlé l'autre semaine. Terrains, cabanes, églises, ruines, la spéculation va

passer sur tout cela demain, ce soir, et d'autres buildings vont surgir. Mais il faut du temps, et ces gens n'en ont point. Voici deux ans qu'au lieu de finir leur ville inachevée, ils s'amusent, sous le prétexte de leur Exposition, à en construire une autre là-bas, toule blanche, — une ville de rêve celle-là, avec des dômes comme à Ravenne, des colonnades comme à Rome, des lagunes comme à Venise, une Foire du Monde comme à Paris.

— Ils y ont réussi et c'est la plus composite, la plus cosmopolite des mixtures humaines qui remplit ces chemins de fer suburbains ou élevés, ces cars à câble, ces coaches, ces fiacres, qui ondoie sur ces chaussées non terminées, et au pied de ces maisons si follement disparates. Et comme, à Chicago, il semble que toute chose et que tout être doivent s'amplifier, s'exagérer, s'accuser en vigueur, de bloc en bloc, au milieu de ces rues se tiennent, pour maintenir l'ordre, des policiers à torse énorme, hauts comme des grenadiers poméraniens, espèces de gigantesques bornes humaines contre lesquelles se brise le remous bouillonnant de cette multitude. Allemands pour la plupart, leurs visages roux sont comme taillés à coups de hache, comme dégrossis hâtivement, et leur encolure de taureaux commente d'une façon saisissante les faits-divers quotidiens des journaux, qui mentionnent sans cesse quelque « hands upl...

— les mains hautes! » — exécuté dans les tavernes, les maisons de jeu, ou tout simplement les voitures de tramway. C'est le cri classique du voleur de l'Ouest qui entre son revolver au poing et tient à se convaincre que vous n'avez pas le vôtre. Combien s'est-il prononcé déjà de lois dans les faubourgs de cette ville qui reste le confluent de tous les aventuriers des deux mondes! Combien de l'ois se prononcera-t-il ? Mais l'esprit d'aventure esl aussi l'esprit d'entreprise, et si le choix des policiers de celle ville étoiniaule atteste la fréquence des coups de main essayés par ces bandits, il complète une physionomie complexe ei sans doute unique depuis que le monde est monde : cette mosaïque d'extrême civilisa-

tion et presque de barbarie, cette existence sauvage entrevue derrière celte soudaineté de création industrielle. Mutin c'est Chicago, un miracle à confondre tous les morts d'il y a soixante-dix ans, s'ils revenaient ici-bas, et s'ils se retrouvaient en face de cette cité qui, par sa population, est aujourd'hui la neuvième de l'univers, et de leur vivant elle n'avait pas une maison.

Les, Aballoirs.

Un des énormes commerces de cette ville est

celui de la viande. Les gens de Chicago en rougissent un peu. Autrefois ils vous parlaient de leurs abattoirs avec cette bonhomie dans l'orgueil qui est un des charmes du grand parvenu. C'est la naïveté naturelle d'une force très simple et qui aime à se déployer ingénument. Ils sont lassés de s'entendre appeler par leurs détracteurs les habitants de Porcopolis. Ils se plaignent que leur ville soit toujours « identifiée », comme on dit ici, avec cette brutale boucherie, quand elle a dans ses librairies le plus vaste entrepôt de livres du monde, quand ses journaux ne laissent passer sans l'étudier aucun incident de la littérature et de l'art, quand elle a donné sept millions de dollars pour fonder son Université, quand elle vient de convier tous les représentants de tous les cultes à cet audacieux Parlement des Religions, phénomène unique dans l'histoire de l'idéalisme humain. Elle aspire à ne [dus être simplement la fournisseuse de nourriture qui, l'année dernière, par une seule de ces maisons, a dépecé et distribué un million sept cent cinquante mille porcs, un million quatre-vingt nulle bœufs, six cent vingt-cinq mille moutons. Ses ennemis l'écrasent sous de pareils chiffres, en négligeant de se souvenir que ce Chicago des abattoirs est aussi le Chicago de la White Citg, le Chicago d'un musée déjà remarquable, le Chicago qui a valu Lincoln aux États-Unis. Pour l'étranger et. qui veut se rendre compte de l'esprit dans lequel les Américains

montent leurs vastes entreprises, res abattoirs sont, en revanche, un des documents les plus précieux. Une usine à tuerie, capable d'expédier en douze mois, aux quatre extrémités de cet immense continent, trois millions cinq cent mille bêtes dépecées et préparées, vaut la peine d'être regardée de près. Partout ailleurs le détail technique est très difficile à saisir. Il l'est moins ici. Les directeurs de ces colossales fabriques à roastbeef et à jambons ont compris que d'admettre le public à bien voir leurs procédés de manipulation constitue la meilleure réclame, et ils ont rendu la visite dans leurs établissements, sinon attrayante, la répulsion physique est trop forte, au moins commode et complète. A la condition de se tendre les nerfs une fois pour toutes, ce sont quelques-uns des endroits où l'on peut le mieux voir comment l'ingéniosité américaine résout des problèmes d'une organisation prodigieusement compliquée. J'ai donc fait comme les touristes sans préjugés, je suis allé visiter les Stock Yards et la plus célèbre d'entre les Packing Houses, ou maisons d'empaquetage, comme on les appelle, — de dépeçage plutôt, celle justement dont je viens de donner les chiffres d'opération. Cette promenade à travers cette maison de sang me restera comme un des souvenirs les plus étranges de mon voyage. Je crois pourtant lui avoir dû de mieux discerner quelques-uns des traits qui caractérisent une affaire américaine. S'il en était ainsi, je n'aurais pas lieu de regretter cette pénible épreuve.

La voiture, pour arriver aux Union Slock Yards,

franchit un immense quartier de la ville, — plus incohérent encore que ceux don! s'entoure l'élégante Michigan Avenue. Elle s'arrête devant des rails pour laisser passer des trains lancés à toute vapeur. Elle traverse des poids qui se lèvent aussitôt pour laisser eux-mêmes passer des bateaux. Elle tourne devant des hôtels meublés qui sont des palais et devant des maisons d'ouvriers qui sont des masures. Elle longe de gros mor-

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ceaux de terre où des maraîchers cultivent des choux parmi des détritus, et d'autres qui ne portent que des annonces. — Comment résister au plaisir de transcrire celle-ci entre cent autres: «Louis Quatorze a été consacré roi de France à l'âge de cinq ans (1643), la Pepsine X... a été couronnée parle succès, comme un remède contre l'indigestion, avant qu'elle n'eût été connue du public un an'?... » — Puis les champs d'annonces cèdent place à d'autres maisons, à d'autres chemins de fer, sous un ciel noir de nuages ou de fumées, on ne sait plus, et des deux côtés de la route commencent d'apparaître des enclos, fermés de palissades, où des bœufs sont parqués par centaines. Entre ces palissades, des ruelles sont ménagées où vont et viennent des gens à cheval. Ce sontdes acheteurs de la Parking House, qui discutent les prix de la vente avec des Coiv Boys venus de l'Ouest. Vous avez lu des histoires de Hanches. Cette existence aventureuse de la prairie vous a saisi l'imagination. En voici les héros, vêtus de mauvais pardessus de ville, coiffés de chapeaux en forme de melon, avec le faux col et les manchettes de tous les Américains. N'étaient leurs bottes, et leur manière aisée de manœuvrer leurs chevaux avec leurs genoux, vous les prendriez pour des clerks. C'est une preuve, après combien d'autres, du dédain que ce peuple réaliste professe instinctivement pour le pittoresque du costume. Cette impression que j'ai eue dans le parc de New-York, dès lé premier jour, d'une immense maison de confection en train d'aller et de venir, n'a pas cessé de s'imposer à moi. Et pourtant rien de moins « commun », au mauvais sens du mot, que les Américains en général, et en particulier que ces Cow Boys de l'Ouest. Les corps sont trop nerveux, trop minces, sous les étoffes à bon marché. Les physionomies surtout sont trop tendues et trop travaillées, trop décidées et trop amères.

La voiture s'est arrêtée devant une construction qui d'apparence ressemblée toutes les manufactures. Nous

entrons, les amis que j'accompagne et moi-même, dans une cour, une espèce de boyau plutôt, encombrée de caisses, de charrettes et de gens. Un minuscule chemin de ferla traverse. Il porte des caisses vers un train qui attend sur sa voie, tout composé de wagons réfrigérateurs comme j'en ai tant croisé en venant à Chicago. Des ouvriers déchargent ces caisses. D'autres vont et viennent, chacun visiblement occupé à une besogne différente. Rien qui sente l'ordre administratif, tel que nous le concevons, dans cette administration pourtant si bien ordonnée. Mais déjà un des ingénieurs nous a fait monter un escalier, et nous entrons dans une salle immense où flotte une vapeur d'étuve, mêlée d'une acre et fade senteur qui nous prend à la gorge. Nous sommes dans le département réservé au dépeçage des porcs. Des centaines d'hommes y besognent «pie nous n'avons même pas le temps de regarder. Notre guide nous crie de nous effacer et nous voyons passer devant nous des files de porcs qui glissent, les ventres ouverts, leurs (jattes de derrière pendues à une tringle le long de laquelle ils roulent du côté d'une voûte où d'autres bétes attendent par innombrables files. Les chairs roses, encore fraîches de la vie qui les animait tout à l'heure, luisent sous la lumière de l'électricité qui •'■claire ces profondeurs. Nous avançons, évitant de notre mieux ces étranges rencontres, pour arriver, les pieds englués dans une boue sanguinolente, jusqu'à la plate-forme d'où nous verrons le point de départ de tout ce travail qui nous paraît encore si confus, qui va nous devenir si simple, si facilement intelligible.

Les bêtes sont là, dans une espèce de fosse, grouillant et criant, comme si elles avaient la vision de l'horrible machine qui s'approche, el elles ne peuvent pas plus lui échapper qu'un condamné, le cou dans la lunette, à la guillotine. C'esl une espèce de croc mobile qu'un homme abaisse, et il saisi! une des bêtes par une corde qui leur lie à toutes les deux pieds de derrière. L'animal hurle, la tète pendante, le groin révulsé, ses

courtes pattes de devant agitées d'un mouvement spasmodiquè, et déjà le croc lancé sur une tringle a glissé. 11 emporte la misérable proie jusqu'à l'enclos d'à côté, «ni un autre homme armé d'un long couteau l'égorgé au passage, «l'un coup si sûr et si profond qu'il ne le répète pas. La bête huile d'un hurlement plus terrible. I ue fusée de sang jaillit, épaisse comme un bras et toute noire. Le groin palpite plus douloureusement, les courtes pattes frémissent plus frénétiquement, et ce spasme d'agonie ne fait qu'accélérer le mouvement du • roc qui continue de glisser jusqu'à un troisième belluaire. Ce dernier, d'un geste rapide, détache l'animal. Le croc remonte, et le corps s'abîme dans une espèce de canal-lavoir, rempli d'eau bouillante. Un râteau mécanique s'y démène d'un fébrile mouvement Vibratoire. En quelques secondes, il agrippe la bête, il la tourne, la retourne, l'agrippe encore, et il jette le cadavre échaudé à une autre machine, laquelle en quelques autres secondes l'a rasé de la hure à la queue. Une minute encore, un autre croc descend et une nouvelle tringle conduit ce qui fut, voici quelques secondes, un animal vivant et souffrant, du côté de cette voûte où j'ai aperçu dès l'entrée tant de dépouilles semblables. Et c'est déjà le tour d'un autre d'être égorgé, rasé, expédié. L'opération est si foudroyante de rapidité qu'on n'a pas le temps de sentir ce qu'elle a d'atroce. Ou ii ;i pas le temps de plaindre ces bêtes, pas le temps de s'étonner de la gaieté avec laquelle l'égorgeur, un géant roux, aux épaules larges à porter un bœuf, continue son épouvantable métier. Et cependant, même sous ses formes inférieures, la vie est une chose si mystérieuse, la souffrance et la mort, même d'une créature de l'ordre le plus humble, une chose si tragique quand, au lieu de se figurer cela indifféremment, on le voit ainsi bien en l'ace, que Ions les spectateurs, cl ils sont nombreux, cessent de rire et de plaisanter. Pour ma part, cl comme si, pendant quelques minutes, l'esprit de Thomas Graindorge, du marchand de porc-- philo-

sophe, cher à mon maître Taine, eût passé en moi, je me sentis envahi, devant cette vulgaire scène d'abattoir, par une espèce de tristesse très courte, mais très intense». Il me sembla soudain que j'avais devant moi, incarnée dans un abject symbole, l'existence elle-même el l'œuvre entière de la nature. Ce que j'ai pensé si souvent de la mort avait sa concrétion sous mes yeux, dans la prise régulière et irrésistible de ce croc soulevant ces bètes, comme l'inévitable puissance de destruction qui est dans le monde doit nous agripper tous, aussi bien les sages, les héros, les artistes, que ces malheureuses brutes inconscientes. Je les voyais se presser, se remuer, gémir, et leurs agonies se succéder, comme les nôtres se succèdent, un peu plus rapidement, — si peu, étant donné que le temps marche si vite et (pie tout ce qui doit finir est si court! Et le regard dont nous contemplions, mes compagnons et moi-même, ce tableau sinistre, n'était pas différent du regard dont on contemplera un jour notre entrée à nous dans les grandes ténèbres, comme un tableau en effet, connue une vision extérieure et dont la réalité n'importe, au fond, qu'à l'être qui la subit...

Nous passons dans le département réservé aux bœufs. Ici l'agonie est différente. Point de cris, presque point de sang. Point d'attente nerveuse de la bête. Et la scène est plus terrible encore. Les animaux sont parqués, deux par deux, dans des stalles pareilles, moins la mangeoire, à celles d'une étable. On les voit, avec leur intelligence et leur douceur, qui essayent de s'accommoder à cet étroit espace. Ils regardent de leurs larges yeux doux, qui? L'assommeur debout dans un couloir ménagé un peu au-dessus d'eux. Cet homme tient à la main une masse d'acier, très mince. Il attend «pie la bête soit bien posée. On le voit qui, de la pointe de cette masse el doucement, ramène l'animal en le nattant. Tout d'un coup la masse se lève. Elle retombe el frappe au front le bœuf, qui s'écronle. Dans une minute

un croc l'aura enlevé, la bouche et les naseaux dégouttants de sang, ses larges prunelles vitreuses noyées d'ombre, et, dans une autre minute, un autre homme aura détaché la peau de devant qui pendra comme un tablier, pour fendre le corps, le vider et l'expédier, toujours par ce procédé expéditifde la tringle, dans des chambres de glace, où des milliers attendent ainsi que l'heure arrive d'être portés et [tendus de même dans des wagons qui attendent, qui vont partir. Je vois se fermer ainsi la dernière voiture d'un train qui s'ébranle. La locomotive siffle et souffle. La cloche tinte. Sur quelle table de New- York ou de Boston, de Philadelphie ou de Savannah va finir cette viande, engraissée à même les pâturages de la prairie, dans quel district de quel État de l'Ouest, et préparée ici de manière que le bouclier n'ait, plus qu'à en détailler les morceaux? Ils lui arriveront aussi frais, aussi intacts que s'il ne tenait pas des milliers cl des milliers de kilomètres entre la naissance, la mort cl le dépeçage de l'obscure et paisible bête.

S'il n'y avait à voir dans cette usine à nourriture que ces scènes de tuerie, il ne vaudrait guère la peine d'affronter tant de sensations dégoûtantes, pour venir vérifier là, dans une de ses applications inférieures, cique le philosophe Huxley appelle quelque part magnifiquement : <• the gladiat or ial theoryof existence »,la dure loi des meurtres nécessaires à la vie. C'est une première sensation à subir, pour passer à nue seconde, celle de la rapidité el de l'ingéniosité avec lesquelles s'accomplit le découpage d'abord, puis l'empaquetage de cette prodigieuse quantité de viande, qui ne peut pas attendre. Je ne sais qui a dit plaisamment qu'un porc entrait à l'abattoir de < IhicagO pour en ressortir un quart d'heure après, jambon, saucisson, saucisse, pommade à la graisse et reliure de bible. C'est l'exagération humoristique, mais à peine chargée, du travail hâtif el mi nu lieux que nous voyons s'accomplir sur les bêtes tuées tout à l'heure devant nous, el la distribution de ce travail, sa

précision, sa simplicité, sa suite ininterrompue nous font oublier la férocité, utile, mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons assisté. Dans l'immense salle, des comptoirs se succèdent, placés sans trop d'ordre à la suite les uns des autres. Chaque membre de l'animal est détaché et utilisé, sans qu'un tendon ou un os soit perdu. Ici, d'un coup rapide, automatique et qui n'hésite jamais, un homme sépare les jambons d'abord, puis les pieds, — le temps de les jeter dans des chaudières qui vont les cuire et les fumer. Plus loin, une hache, mue mécaniquement, est en train de fabriquer de la chair à saucisse que des tuyaux de diverses grandeurs laissent sortir toute roulée, toute prête à être prise dans des peaux lavées et préparées à cet effet. Le mot « ail », que je vois tracé en allemand sur une caisse : « Knoblauch », et l'inscription qui l'accompagne me transportent au temps de la guerre franco-allemande, où des boites marquées de la même inscription encombraient les maisons de la banlieue de Paris après l'occupation. C'est bien au delà de New-York que ces produits de l'industrie chicagoaine vont être expédiés. Ailleurs, la tète et la hure sont nettoyées, parées et dressées, telles qu'elles devront ligurer dans la devanture de quelque charcuterie d'Amérique ou d'Europe. Ailleurs, d'énormes récipients recueillent la graisse qui bout, qui ruisselle, et qui, mélangée savamment à quelques parties de crème, va se transformer en margarine, et s'épurer dans un battoir mécanique dont nous admirons la simplicité adroite. « C'est un ouvrier qui l'a inventée, • nous «lit. notre guide. « D'ailleurs, » ajoute-t-il, « presque toutes les machines qui fonctionnent ici oui été trouvées «tu améliorées par les ouvriers... a Ce mot nous éclaire le vaste charnier que dous venons de parcourir. Nous comprenons ce que ces gens-là demandent ;i la machine qui, pour eux, prolonge, multiplie, achève le geste de l'homme. Nous sentons, une fois de pin--, combien ils se laissent conduire par le besoin, comme il- excellent cà mêler à leur

effort personnel les complications de la mécanique, et comme aussi le moindre d'entre eux a des pouvoirs d'initiative, de vision directe et d'ajustage.

Une fois remontés dans notre voiture et roulant de nouveau sur l'inégal pavage en bois, — il est fait avec des tranches rondes de troncs d'arbre enfoncés à même dans la boue, — nous raisonnons sur ce que nous venons de voir. Nous essayons d'en dégager la signification intellectuelle, si l'on peut se servir de ce mot à l'occasion d'une semblable entreprise. Et pourquoi pas? Nous tombons d'accord que cette entreprise a pour première caractéristique l'amplitude, l'énormité plutôt de la conception. Pour qu'en peu d'années un établissement comme celui-ci ait porté le budget de ses employés à cinq millions cinq cent mille dollars, c'està-dire à plus de vingt-sept millions de francs, il faut que ses fondateurs aient aperçu nettement les possibilités d'une formidable extension d'affaires, et qu'ils en aient non moins nettement déterminé, précisé, saisi les données pratiques. Une poussée colossale d'imagination d'une part, et de l'autre à son service une entente positive et calculée de la réalité ambiante, voilà les deux traits empreints partout dans l'usine sans analogue que nous venons de visiter. Un de nous souligne cet autre trait, que la principale de ces données pratique^ est le chemin de fer, et il rappelle que la locomotive a toujours été, entre les mains des Américains, nue espèce d'outil à tout usage. N'ont-ils pas révolutionné l'art militaire et créé de toutes pièces la guerre moderne, telle que les Allemands devaient la pratiquer à nos dépens? Dans la grande lutte nationale de 1860, ils ont les premiers montré quel parti on pouvait tirer des moyens nouveaux de locomotion. La longueur de leurs trains durant cette période est demeurée légendaire. L'établissement de boucherie au sujet duquel nous discutons n'est qu'un cas particulier de cet universel emploi du chemin de fer, lequel lui-même n'est qu'un cas particulier de cette tournure d'esprit essentiellement américaine :

l'emploi constant du moyen nouveau. L'absence absolue de routine, l'habitude quotidienne de laisser le fait agir sur eux, de le suivre jusqu'au bout sans en avoir jamais peur, — tels sont les autres traits qui se rattachent à ceux-là, et ce sens aigu du fait explique aussi l'espèce d'incohérence extérieure que nous avons notée au premier abord dans la distribution du travail. L'extrême netteté d'ordre administratif dérive toujours d'une méthode conçue à priori. Toutes les sociétés et toutes les entreprises où le réalisme domine plus que le système, sont construites par juxtaposition, par série de faits acceptés au fur et à mesure de leur production. Mais comment les gens d'ici auraient-ils le loisir de vaquer aux jolies finesses de cet ordre administratif dont nos peuples latins sont si amoureux ? La concurrence est trop forte, trop féroce presque. 11 y a de la bataille et de son audace haletante derrière toutes les entreprises de ce pays, même les mieux assises comme celle-ci. Notre guide qui nous écoute philosopher, sans paraître trop nous désapprouver, nous raconte que cette année même, et pour échapper à une coalition de spéculateurs en grains qu'il nous explique, le propriétaire de la maison d'où nous sortons dut construire, afin d'y déposer son propre blé, une bâtisse, de trois cents pieds carrés de surface sur cent de haut, en dix-neuf jours. « On a travaillé le jour et la nuit, » nous dit-il en riant, - mais nous autres Américains nous aimons le hard work... » C'est sur ce mot, presque intraduisible quand on ne l'a pas entendu prononcer ici, que s'achève notre visite. Il la résume et la complète avec un laconisme digne de ces gens de beaucoup d'action et de peu de phrases.

Dans le tome II, qui parle tour à tour des Fermiers et des Cow Boys, de V Éducation et des Plaisirs américains, c'est dans ces derniers que nous prendrons notre premier extrait :

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