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PLAISIRS AMERICAINS

Le fool-ball.

Les plus violents de ces plaisirs et les plus profondément nationaux sont ceux du sport... Traduisez cette formule par son vrai sens, et vous n'y trouverez plus rien de ce que nous y mettons, nous autres Français, qui avons adouci ce terme en l'adoptant. Nous y faisons tenir surtout de l'élégance, de l'aristocratie et de l'adresse. Pour l'Américain, le sport ne va pas sans quelque danger, parce qu'il ne va pas sans la conception de la lutte et de l'audace. Ainsi le ijçichling, qui nous représente à nous des promenades de plaisance le long des côtes, lui représente à lui des voyages autour du monde, la tempête affrontée et les vastes solitudes de l'Atlantique, ou bien des rivalités de vitesse qui tiennent compte de tout, excepté de la vie humaine. Comme je visitais à Newport un des élégants bateaux privés, à l'ancre dans le port, je remarquai un arsenal de piques et de fusils rangés dans une des chambres de l'entrepont : — « C'est pour le cas où nous irions dans les mers de Chine et où nous rencontrerions des pirates... me dit le propriétaire de ce pimpant joujou de voyage. Un autre, qui discutait devant moi les probabilités de vitesse entre le Vigilant et la Valkgrie, les deux yachts à voiles dont les noms remplirent les conversations l'automne dernier, pendant des semaines, disait avec flegme : « Nous avons dû faire le bastingage trop bas, nous aurons de la chance si nous ne perdons pas plusieurs hommes... » 11 n'y avait pas plus d'émotion dans celle phrase que de rodomontade dans la première. C'était l'expression naturelle d'une sensibilité si mêlée d'énergie qu'elle se plaît à unir d'instinct l'idée du jeu à celle du péril, et qu'un peu de risque tragique esl comme le condiment nécessaire de ses fêtes les plus innocentes.

Parmi ces divertissements du sport, aucun n'est plus à la mode depuis quelques années que le fooî-ball. J'ai assisté l'automne dernier, dans la paisible et douce ville de Cambridge, à une partie que les champions du collège de Harvard — le team, comme on dit ici — soutenaient contre les champions de l'Université de Pensylvanie. Il me faut remonter en pensée à mon voyage en Espagne pour me rappeler une fièvre du peuple égale à celle qui palpitait le long de la route, entre Boston et l'arène réservée au combat. Les voitures des tramways électriques se suivaient à une minute d'intervalle, remplies de voyageurs, qui assis, qui debout, qui suspendus aux marchepieds, se pressaient, se tassaient, s'écrasaient. Le rendez-vous était, comme à Rome pour des combats de gladiateurs, et quoique les journées de novembre soient cruellement froides sous le ciel du Massachusetts, dans une espèce d'enclos en plein air. A deux pas du mémorial hall et des autres bâtiments rouges de l'Université, des gradins de bois étaient dressés. Sur ces gradins, quinze mille spectateurs peutêtre, et, dans l'immense quadrilatère cerné par ces gradins, deux bandes, composées de onze jeunes gens chacune, attendant le signal de commencer. Quel frémissement dans cette foule, recrutée non point parmi les gens de basses classes, mais parmi les personnes aisées, et quelle excitation grandissante avec l'heure ! Tout ce monde tenait à la main de petits drapeaux rouges et portait des touffes de fleurs rouges. — L'écar- Late est la couleur des gars de Harvard. — Quoiqu'une rameur de lièvre courût sur cette foule, cela ne suffisait l>;is ;uix passionnés du jeu. Des espèces d'entrepreneurs d'enthousiasme, des étudiants au visage glabre, gris et. déjà creusé, passaient entre les banquettes, et ils allumaienl l'ardeur du publie en poussant le cri de guerre de l'Université, le rahl rah! rah!... trois fois répété, que termine l'appel frénétique <le Harvard! Les partisans du Pensif* répondaient par un cri analogue, etlâ-bas, pardessus lapalissade d'enceinte, dans les arbres défeuillés.

des faces claires de spectateurs pauvres el qui n'avaient l»iis de quoi payer l'entrée, se détachaient sur le « - ï « - 1 d'automne, avec des finesses de tètes claires dans les peintures des éventails japonais.

Le signal est donné el le jeu commence. Terrible jeu el qui suffirait seul à mesurer la différence qui sépare le monde anglo-saxon et le monde latin ; — jeu de jeunes dogues élevés à mordre, à se ruer dans la curée; jeu d'une rare faite pour les al laques sauvages, la défense violente, la conquête implacable et la lutte à outrance. Avec leurs vestes de cuir aux manches d'un drap, rouge pour les champions de Harvard, bleu el blanc pour ceux de Pensylvanie, — vestes et manches aussitôt déchirées, — avec leurs jambières sur le devant du tibia, leurs grosses savates el leurs longs cheveux flottants autour de leurs faces pâles et roses, ces athlètes scolaires sont a la fois admirables et effrayants, aussitôt que le démon de la lutte entre en eux. A chaque extrémité delà piste, deux poteaux se dressent représentant, ceux de droite, un des camps, ceux de gauche, un autre. Toute la question consiste à faire passer entre ceux-ci ou entre ceux-là un énorme ballon de peau que les champions de l'un el l'autre parti lancent tour à tour. C'est dans l'attente de ce lancement que se concentre l'excitation de ce divertissement presque féroce. Celui qui tient le ballon est là, penché en avant, ses compagnons et ses adversaires penchés eux aussi autour de lui, dans des attitudes de bêles aux aguets et qui vont sauter. Tout d'un coup il court pour jeter la halle, ou bien d'un mouvement d'une rapidité folle il la passe aux mains d'un autre qui s'élance avec elle et qu'il s'agit d'arrêter. La brutalité des gestes par laquelle on saisit ce porteur de balle est impossible à imaginer quand on ne l'a pas vue. Il est empoigné par le milieu .In corps, par la tête, par les jambes, par les pieds. 11 roule et son agresseur avec lui, puis comme il se débat, et que les deux troupes reviennent à la rescousse, c'es|

toute une ruée des vingt-deux corps les uns sur les autres, un nœud inextricable de serpents à tètes humaines. Cela se tord à terre el se déchire. On voit des faces, des chevelures, des torses, des jambes tressauter dans une monstrueuse et mouvante mêlée. Puis le nœud meurtrier se dénoue. La balle rebondit, lancée par le plus aq-ile el poursuivie de nouveau avec la même fureur. Sans cesse, après un de ces frénétiques entrelacements, et quand les joueurs se séparent, un des combattants peste à terre, immobile, incapable de se lever, tant il a été frappé, serré, écrasé, pilé. Un docteur chargé du service des blessés arrive et le palpe. On voit les mains du savant secouer un pied, une jambe, masser des côtes, laver un visage, éponger le sang qui ruisselle du front, des yeux, du nez, de la bouche. Un camarade compatissant aide à cette besogne et prend sur ses genoux la tête du combattant évanoui. Quelquefois il faut emporter le malheureux. Le plus souvent, il reprend connaissance, il se tord un peu, il se réveille et il finit par se relever. Quelques pas, appuyé sur une épaule complaisante, et il n*est pas plus tôt capable d'aller ainsi que la partie recommence, à laquelle il se livre de nouveau, avec une rage décuplée par la douleur et par l'humiliation.

Si la rudesse de cet effroyable ,s7>o/7 n'était pour les spectateurs que l'occasion d'un sursaut nerveux de quelques heures, les jeunes athlètes ne s'y adonneraient pas avec cet enthousiasme qui leur fait accepter le plus douloureux, quelquefois le plus dangereux des entraînements. Une mère me disait, parlant de son fils qui n'a pas quatorze ans : - Il adore lef&of-ball. Il est déjà capitaine de ses onze. Je ne m'inquiéterais pas s'ils n'avaient jamaisaffaire qu'à des bandes d'autres petits gentlemen, mais ils ont la manie de se battre avec des gens du Commun... » C'est dans des rixes pareilles que des accidents meurtriers Sont toujours à craindre. (> Que voulezvous? » me répondait un des professeurs île Harvard ; « dans la folie du jeu, il se donne bien des mauvais

coups, c'est vrai, et c'est vrai surtout que les héros de parties comme celle d'aujourd'hui sont des victimes. L'entraînement est trop intense. Le système nerveux n'y résiste pas. Mais les exploits des champions maintiennent le jeu à la mode. Dans tous les coins d'Amérique Ions les petits garçons se livrent à cet exercice, et cela trempe la race... >< Il énonçait sous forme abstraite ce qui est l'instinct de la foule américaine, — instinct qui ne se raisonne pas et qui se manifeste par des signes bien étranges. J'entendais, durant le combat que j'ai essayé de décrire, une femme distinguée et fine, auprès de Laquelle je me trouvais assis, s'écrier: « Beauly.'« devant des coups qui envoyaient rouler sur la terre des cinq et six garçons. Aussitôt qu'une partie comme cellelà commence de se préparer, les portraits des divers lutteurs sont dans tous 1rs journaux. Les péripéties de la lutte sont racontées par le menu avec des tableaux graphiques pour mieux suivre les allées et venues de la balle. Les vainqueurs et les vaincus sont également interviewés. Dans un périodique célèbre, j'ai découpé l'autre jour un article signé : « a fool-ball scienlisl », où l'auteur essayait de démontrer que la bonne tactique à suivre dans ce jeu est la même que celle de Napoléon. Qu'ajouter à cet éloge, quand ou sait la place singulière que l'Empereur occupe dans l'imagination des Yankees?

Il ne faudrait pas croire que de tels fanatismes pour un sport si brutal ne soulèvent pas de vives révoltes. Le même esprit d'initiative qui pousse des foules entières d'Américains à s'exalter devant ces demi-gladiateurs et à idolâtrer ce déploiement violent d'énergie physique pousse d'autres Américains à l'aire campagne contre celle violence incontrôlée el incontrôlable. Des ligues se forment pour et contre. Il est bien possible que de trop nombreux accidents amènent quelques États à voter au terrible jeu des restrictions législatif es. Quand on a suivi de près une partie vraiment ardente, with plenly of lifeand ginger », comme disait un reporter, on

observe qu'à un certain degré d'excitation les combattants ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. Je revois, en écrivant ces lignes, la silhouette d'un des champions de Pensylvanie après une course contestée el le geste de rage par lequel il jeta la balle qu'il lui fallait rendre. Entre cette colère et un mauvais coup il y avait trop peu de distance, trop peu de largeur psychologique, pour employer une pédante et fiés exacte formule de science. Mais quoi ! Ces restrictions ne guériront pas plus le public américain de la passion pour le foot-ball qu'elles ne l'ont guéri de la passion pour la boxe. Quand, l'hiver dernier, Corbett et Mitchell durent se rencontrer à Jacksonville, il fallut chauffer des trains spéciaux pour transporter les partisans de l'un et de l'autre boxeur dans l'heureuse cité de la Floride. Pas un journal où les conditions d'entraînement des deux rivaux ne fussent mentionnées, matin par matin, heure par heure. Les noms des parents et des amis qui les assistaient, le mobilier des chambres d'hôtel où ils logeaient, le menu de leurs repas, leurs lectures et leurs pensées, — quel détail ne trouvait-on pas dans les colonnes des journaux ? Quand j'ai passé à Jacksonville, quelques semaines plus tard, ce fight était encore l'objet de toutes les conversations dans les trains qui traversaient cette coquette petite ville, et on ne s'interrompait d'en parler que pour discuter le prochain fig M, celui qui se projette entre le champion californien et Jackson, d'Australie. — Même l'élection du futur président ne secouera pas l'opinion davantage.

Cuis dans Dans le Sud, en Géorgie, nous prendrons deux autresextraits; le premier est relatif auxserpentsàsonnettes:

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