DANS LE SUD, EN GÉORGIE
Serpents à sonnettes.
J'arrivai donc à Philippeville, — c'est le pseudonyme qui' le lecteur voudra bien admettre pour cette petite
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cité de Géorgie, — vers le milieu du mois de mars. Ma première action fut de demander l'adresse de M. Scott. On me dit qu'il habitait à deux milles environ de la ville, mais que je devrais lui écrire pour ne pas le manquer.
— « Il est passionné pour la chasse, » ajouta M. Williams, l'hôtelier qui me donnait ces détails, « et il reste dos trois et des quatre jours sans rentrer. Vous savez, monsieur, que nous avons les plus belles chasses d'Amérique : des daims, des canards et des dindons sauvages, des perdrix, des cailles et pas une bête dangereuse, pas un ours, pas un puma. Ah! Philippeville bal toutes les villes du Sud, — Philippeville beats every lown in Ihe South, » répéta-t-il.
— « Pas de bêtes dangereuses ? » fis-je; « et les alligators et les serpents à sonnettes? »
— « Ils sont tous là-bas en Floride, » me répondit-il, « oui, mon cher monsieur, il y a vingt ans que je passe tout l'hiver ici et tout le printemps. Je n'ai jamais vu d'autres serpents que des couleuvres... »
Le digne M. Williams négligeait d'ajouter que durant ces vingt années de séjour il n'était pas sorti cent fois de son hôtel. Il avait d'ailleurs réalisé là un idéal d'installation confortable pour ses voyageurs, qu'il traitait comme des amis, aussi soucieux de leur bien-être et de leur distraction que s'il eût été réellement un châtelain de campagne hébergeant un groupe d'invités. Vous ne rencontrerez nulle part, sinon aux États-Unis, ce type du propriétaire d'hôtel, qui dîne en habit chaque jour, dans la salle commune, vis-à-vis de sa femme en grande toilette; et tous deux passent la soirée ensuite dans le hall commun, parmi leurs hôtes, aux sons d'un orchestre loué pour la saison. Je dois croire cependant que chez le propriétaire de Williames House, Philippeville Ga, la charité envers mes inquiétudes de promeneur peu habitué aux bêles féroces l'emportait sur la véracité. Car j'avais à peine séjourné quarante-huit heures dans l'endroit, et je faisais déjà connaissance
avec un de ces monstres, relégués si complaisamment en Floride. J'ajouterai que la limite qui sépare l'État de Géorgie de celui de Floride est à trois heures de voiture de Philippeville. Un alligator ou un serpent à sonnettes de la grande espèce peuvent franchir cette distance, sans se fatiguer, dans leur matinée ou leur après-midi, quand le dur soleil réchauffe leur sang trop froid, et que la faim ou l'amour les tourmentent. Admettons donc que l'animal dont je vais parler était venu de cette terrible Floride, et que M. Williams n'avait pas mentit
Aujourd'hui que je rassemble ces souvenirs loin de ce climat brûlant, j'ai peine à croire moi-même que je ne menspas,etque j'ai bien réellement, aulendemain de mon arrivée à Philippeville, pris cette petite voiture légère, que bien réellement aussi cette voiture a suivi la longue rue bordée de cases en bois et peuplée de nègres, que bien réellement nous avons traversé, mon cocher noir et moi, un grand morceau d'une forêt de térébinthes, parsemée de chèvrefeuilles en fleur, hauts comme nous, pour arriver à une barrière tournante à claire-voie sur laquelle étaient écrits ces simples mots: « Scoll's Place». Je me revois, comme dans un rêve, descendant de la calèche et m'engageant le long d'une allée sinueuse, entre de grands arbres de même essence, et je revois, à l'extrémité, la maison, large et basse, évidemment celle du maître. Elle était tout en bois, comme celles des nègres de Philippeville, mais d'un bois vernissé, laqué de jaune, avec un toit peint en rouge sombre. Un promenoir, de bois aussi, peinl en blanc bleuâtre, courait autour. Je n'eus pas la peine de sonner et de demander le seigneur de celle gentilhommière du Sud, si paisible et si coquette avec son unique étage, sous le revêtement de ses irises grimpantes. Une troupe de quinze à vingt nègres, hommes, femmes el enfants, se serrait devant L'escalier. Ce cercle de i.èles crépues environnait un homme de soixante ans peut-être, très grand, très
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rouge, mais robuste encore et svelte dans son costume de chasseur, avec ses guêtres montantes de cuir et son veston de velours brun à grosses côtes. Le colonel, car c'était bien lui, ne s'aperçut pas plus de mon approche que ces noirs qui le regardaient, avec une attention haletante, vaquer à une bien étrange besogne. Il était penché sur une grande boîte de bois blanc, fermée de lattes disjointes. Elle devait contenir un animal singulier et singulièrement irrité, à juger par le bruit qui s'en échappait : celui d'une râpe frottée furieusement contre une substance très dure. M. Scott tenait à la main droite un bâton à l'extrémité duquel il avait fixé un énorme tampon de ouate, et il promenait ce tampon à travers les interstices de la boîte, en l'imbibant de temps à autre avec le contenu d'une grande bouteille, remplie d'un liquide de la couleur de l'eau. Je reconnus presque aussitôt l'arôme fade et sucré du chloroforme. Quelle était la bête que le colonel essayait d'endormir ainsi ? Le bruit de la râpe se lit un peu plus faible, plus faible encore. On l'entendait s'apaiser commeles gémissements d'un malade envahi par un puissant anesthésique.Un nègre dit : « Il dort maintenant... » Le colonel versa le fond de la grande bouteille à même la boîte. Il fourragea avec le bâton pour bien s'assurer de ce sommeil. Puis, empoignant une tenaille, il arracha une des planches du couvercle et renversa le tout. Je vis sortir une tête d'abord, immobile, une monstrueuse tête de serpent, large comme ma main, triangulaire et plate, avec des glandes renflées. Elle pendait inerte, comme flottante, à l'extrémité d'un cou dont la peau de dessous tremblait, molle et blanche. Le corps de la bête se déroula, s'écoula tout entier, long de huit pieds peut-être, et plus gros qu'un bras. Une petite queue le terminait, composée d'une douzaine d'anneaux comme taillés en rond dans de la corne grise. L'aspect de ce serpent à sonnettes était si hideux, si vraiment digne de ce surnom d'atroce donné par le naturaliste à cette variété, — crotalus atrox,— qu'il y eut parmi les nègres commele
remous d'un recul devant cette bête, pourtant inoffensive à cette minute. Le colonel, lui, avec la rapidité d'un opérateur cpii sait que les instants lui sont complet, ouvrit de son bâton la bouche formidable du monstre. Il la maintenait ainsi, la mâchoire levée, rose d'un horrible rose de chair vivante, avec la mince langue bifide comme collée au palais. Je le vis qui, de sa main libre, empoignait un instrument de métal, un de ces daviers dont se servent les dentistes. Le voilà qui assure la pince sur cette gueule qui s'ensanglante. Un premier effort et il secoue sur le sol un des crocs du serpent, puis un second, puis un troisième, puis un quatrième, — quatre longues aiguilles d'ivoire recourbées, horribles et délicats outils de morsure qui, à cet instant même, contenaient assez de venin pour que de s'en piquer fût être assuré de mourir. La bête cependant continuait de dormir, avec une bave de sang sur le bord refermé de sa bouche. Le colonel la saisit de sa main velue, par le milieu du corps. Il rejette le paquet inerte dans la boîte, recloue le couvercle de trois coups de marteau, ramasse une par une les dangereuses défenses creuses qu'il pose soigneusement sur le tambour de bois du perron, destiné aux cavaliers, et, appelant un des nègres :
— « Ce gros garçon [this big fcllow) sera un peu étonné quand il se réveillera. Débarrassez-m'en, et ne prenez pas l'habitude de m'en présenter un nouveau chaque semaine... ><
Le second morceau raconte une exécution capitale :
Une exécution capitale.
Le gardien qui m'appela pour m'introduire fit précéder mon iidin de ce titre de docteur dont m'avait affublé M. Williams :
— « Pauvre Henry ! » dit un jeune homme, « il a bien besoin d'un médecin !... •>
Entre l'enclos et la prison — une construction banale en briques rouges — s'étendait un terrain vague, vide en ce moment. Trois vaches y paissaient et deux petits garçons y jouaienl à la palette. Ce quotidien de l'existence, que l'on ne remarque même pus aux heures ordinaires; est toujours sinistre quand un draine s'y juxtapose. .Mais élail-ce vraiment un drame? L'aspecl de la pièce on j'entrai d'abord, dans le rez-de-chaussée de celle prison, permettait il'en douter. Cinq ou six hommes s'y tenaient, des blancs. Ils fumaient et devisaient aussi paisiblement que si la potence n'eùl pas été là, dressée dans une petite cour intérieure et visible par la fenêtre. L'énorme corde jaunâtre, enduite de suif, descendait d'une poutre, immobile et menaçante. (les personnages ne la regardaient même pas. Celui auquel je m'adressai pour savoir l'heure exacte de l'exécution eut, pour nie répondre: « Deux heures moins un quart, » le même accent de parfaite indifférence que s'il m'eût annoncé le dépari d'un train.
- « Et pourquoi celle heure plutôt qu'une autre? » demandai-je.
— « C'est le condamné qui l'a voulu, » répliqua ['homme. « On lui a laissé le choix depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre de l'après-midi. 11 a choisi deux heures moins un quart, afin d'avoir encore son lunch. »
— « Avoir son lunch? » m'écriai-je; •• mais il n'aura pas le courage d'en avaler une bouchée ? »
— « Oh! il a beaucoup de nerf, » dit un autre des fumeurs. * Vous n'avez qu'à monter, vous verre/ >-'il n'est pas en train de manger avec autant d'appétit que vous ou moi. Le shériff vient, de lui apporter justement les plats lui-même, il n'y a pas cinq minutes... »
Mes deux interlocuteurs ne m'avaient pas trompé. Lorsque j'eus gravi les trente marches qui menaient à l'étage supérieur, cl que je me trouvai devant la cellule de Seymour, je le vis, à travers les barreaux (h- 1er, qui, couché dans l'angle, l'œil droit toujours bandé du
linge épingle par le colonel, recevait des mains d'un vieil homme une assiette remplie de poissons frits une autre assiette remplie de gâteaux et une bouteille. Ce vieil homme qui lui apportait ainsi à manger était le même qui le pendrait tout à l'heure, le premier magistrat de la ville, et, à ce titre, chargé des fonctions de bourreau. Sa face longue et rude était couverte d'une peau qui, au cou, se gaufrait en rides presque aussi dures que des écailles. Son teint très rouge, ses prunelles très bleues, ses cheveux encore roux dans leur blanchissement, contrastaient d'une manière saisissante avec la face basanée, les longs cheveux ondulés, la prunelle noire du mulâtre, comme sa dignité simple avec la souplesse goguenarde que Seymour conservait dans ces dernières minutes. Je n'avais d'yeux que pour ce bandit qui allait mourir, que j'avais vu défendre sa vie avec une bravoure acharnée, et qui, maintenant, dégustait le poisson frit de ce suprême repas avec une si évidente sensualité. D'un de ses bras, blessé et bandé comme son front, il maintenait l'assiette sur sesgenoux. De l'autre, il déchiquetait les morceaux. Je voyais ses doigts agiles de nègre dépiauter adroitement les débris île ce poisson. Les arêtes craquaient sous ses blanches dents. L'énorme platée qu'on lui avait servie diminuait sans qu'il se hâtât. Quand il eut avalé jusqu'au dernier grumeau de friture, il se tourna vers moi, et, comme il avait sans doute remarqué mon attention, il me dit en riant :
— « J'emporterai là-haut ma panse pleine de poisson. — / will carrg wilh me a bellg full of fish, where I go.'.. »
Il avisa ensuite le flacon, qui contenait du café noir. Il en but plusieurs gorgées posément. Il prit l'assiette de douceurs et la vida de son contenu avec la même lente gourmandise. D'ailleurs, personne ne se pressait dans la prison. Le shériff sifflait maintenant un air où je reconnus la Marche des cadets de Westpoint. Penché sur un paquet, je le vis en extraire une chemise neuve et des pelotes de ficelle. Des hommes allaient et ve-
liaient dans le couloir. Ils disaient un mot ou deux à Seymour qu'ils appelaient « Henry », sans pitié ni dédain. Je sentais partout empreinte cette étrange bonhomie américaine où il y a tant d'acceptation. Aucune névrose n'avait sa place dans cette scène qui ne comportait ni cabotinage ni aucun efféminement. Les deux se tiennent. Elle allait prendre de la grandeur par l'arrivée d'un nouvel assistant, qui n'était autre que le colonel Scott. Le moment où il apparut dans le couloir lut, celui même où le shériff passait au condamné cette chemise neuve, la livrée du supplice. Le torse brun du misérable se montra, pareil, dans sa maigreur musclée, à quelque fragment d'une statue de bronze. Quoique son bras blessé — d'une blessure pourtant légère — ne lui permit que des mouvements gênés, la souplesse d'un félin sauvage se devinait au simple jeu de ses muscles, et le bras resté intact, les épaules, la poitrine, étaient d'un admirable modelé. Cette chair, si robuste, si saine, si jeune, à qui les secondes étaient comptées, frémit d'un léger frisson au contact de la toile fraîche. Ce signe de délicatesse nerveuse donnait plus de valeur encore au courage que ce garçon de vingt-six ans déployait durant ces préparatifs. M. Scott les suivit comme moi, sans dire un mot. Il m'avait serré la main à son arrivée, et n'avait pas paru plus étonné de me voir là que moi de l'y rencontrer. Lorsque Seymour eut lavé ses mains et son visage, donné un coup de peigne à ses cheveux et mis lui-même ses bras derrière son dos pour que le shériff les attachât, le colonel interpella ce dernier:
— « Voulez-vous me laisser seul avec Henry quelques minutes ? »
— « Oui, mon colonel, » dit h" vieil homme qui consulta sa montre, « nous avons fixé la chose à deux heures moins un quart, et il n'est pas une heure et demie... »
« .le vous remercie, » reprit M. Scott, « nous n'en avons pas pour longtemps. »
Lorsque l'ancien maître entra ainsi dans la cellule de l'ancien domestique, une romanesque idée s'empara de moi. Je me rappelai notre conversation de l'avantveille, et je m'imaginai soudain qu'il apportait au condamné de quoi éviter la potence et les dernières douleurs, une arme chargée, un poison foudroyant. Je calomniais le fidèle du Président Lincoln, le descendant demeuré mystique d'une race de chrétiens passionnés. A peine la grille refermée derrière lui, et sans souci des gens qui pouvaient le regarder, le colonel s'était mis à genoux sur le pavé. Il avait aidé Seymour à en faire autant, et il commençait: — « Notre père... » —
Notre père... » répétait le mulâtre, — « ... Qui êtes aux cieux, que votre volonté... » — « ... Qui êtes aux cieux, que votre volonté... » et la suite. Le colonel prononçait les phrases de l'oraison d'une voix forte. L'autre les répétait d'une voix un peu sourde, une voix zézayante d'enfant, et jusqu'à leur attitude révélait la différence des deux êtres : M. Scott droit et comme debout sur ses genoux, Seymour comme accroupi et abandonné sur les siens. Quelquefois il se trompait sur les mots. Le colonel reprenait alors, plus lentement et plus distinctement, avec la patience d'un maître indulgent qui guide un écolier. Et certaines de ces formules devenaient bien étranges dans cette circonstance et à cette heure... « Et ne nous induisez pas en tentation !... » Je ne sais pourquoi, en entendant cette phrase prononcée par ce pauvre diable dont tout l'horizon tenait maintenant dans l'étroite cour d'en bas, avec ses hauts murs cl sa potence, je me rappelais la médiocre plaisanterie du vaudevilliste mourant. On lui demandait : Que vous a dit le prêtre? » — « Hé! » lit l'agonisant, « il m'a donné de bons conseils. D'ailleurs, il m'en aurait donné de mauvais, que j'aurais été bien incapable de les suivre... » Cela ne prouvait pas que M. Scott eût tort de faire balbutier au bandit la plus sacrée des prières. Pour moi, qui entendais ces mots ainsi, ils avaient un sens précis. Pour Seymour, ils n'en avaient guère,
mais en les disant, par déférence pour son premier protecteur, il témoignait d'un dernier sentiment. Le courage, tout physique et quasi bestial, qu'il avait montré en mnngeant avec ce joyeux appétit, s'ennoblissait soudain d'un peu d'idéal. Il ne voulait pas seulement s'en aller repu de nourriture, comme il avait dit. 11 tenait à partir réconcilié avec le seul être qui eût été bon pour lui dans son enfance et qui lui eût inspiré un peu de respect.
— « Voilà ce qui sauve du ridicule des apostolats aussi chimériques en apparence que celui de M. Scott et de sa fille, » songeais-je en m'écartant vers le fond du couloir, car je supposais que les deux hommes avaient à échanger des paroles plus intimes. Au cours de sa brève et criminelle existence, Scymour avait été marié. Sa femme vivait et ses deux enfants. Je l'avais su par l'hôtelier. Quoiqu'elle se fût bien gardée d'apparaître, il pouvait vouloir lui envoyer un adieu : « Oui, » me répétais-je, « ces chimériques sont dans la vérité des races supérieures et du devoir qui leur incombe : inspirer aux gens d'une race inférieure ce respect -là. tout personnel. A travers la personne il remonte aux idées. Voilà l'origine du sacerdoce... » Puis je songeais à l'étonnante indifférence avec laquelle ce mulâtre quittait la vie, une vie à laquelle il tenait pourtant, puisqu'il était sensuel, débauché et énergique. Je me disais encore : « Quelle ironie, tout de même, qu'un homme de cette espèce, un orang-outang capable de manier un fusil et de parler, arrive du coup à ce que la philosophie considère comme le fruit suprême de son enseignement, — la résignation à l'inévitable! » Je me souvenais d'un de mes maîtres, le plus grand penseur de l'époque, avec qui, deux ans avant sa mort, je me promenais dans un bois, en automne: — « J'essaye d 'apprendre à mourir en regardant ces arbres qui se dépouillent et qui l'acceptent, » me disait-il. « Mais que c'est dur!... » Je me demandais si le courage de ce! impassible Seymour n'était pas de la forfanterie, et s'il
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tiendrait jusqu'au bout. J'avais aussi la curiosité do savoir ce que pensait et sentait Je colonel, s'il était déjà venu le matin ou s'il lui avait suffi d'apparaître et de donner un ordre pour que le condamné se mît en prière. Le puritain croyait-il apaiser le remords dont il m'avait parlé? Toujours esl-il qu'en revenant vers moi, au sortir de la cellule, il avait une sérénité singulière sur son martial visage.
— « Il mourra bien, » me dit-il simplement, « et vous verrez comme tous ces gens le sentiront. »
Il avait désigné, en me parlant, une fenêtre ouverte sur la cour de l'exécution, et par où montait un brouhaha grandissant. Les quarante personnes à qui le shériff avait donné la permission, comme à nous, d'assister à la pendaison, s'étaient amassées, pendant ce dernier quart d'heure, autour de l'échafaud. Ces hommes riaient, causaient, sifflaient. Nous nous avançâmes jusqu'à cette fenêtre, et nous pûmes voir que les pires habitués des « saloons» de Philippeville, sans doute aussi les meneurs des élections, s'étaient donné rendez-vous là. Les nègres dominaient, montrant des faces patibulaires, avilies par l'ivrognerie. Ils regardaient vers la fenêtre ouverte, et nous saluèrent de cris d'impatience. Un groupe de géants blancs, aux cheveux clairs, aux masques pétris d'amertume etde gouaillerie, qui chiquaient ou fumaient la pipe, commença de nous huer. Ils se turent en reconnaissant M. Scott. C'était un public de brigands, mais sur lequel la force d'âme du supplicié allait exercer ce magnétisme d'admiration pronostiqué par son ancien maître. Comme nous étions à cette fenêtre, nous entendîmes distinctement le shériff prononcer ces mots qui nous firent nous retourner:
— " Ètes-vous prêt, Henry ? »
— « Oui, capitaine, » répondit le jeune homme. « Donnez-moi seulement ce cigare et allumez-le-moi. » Le vieil homme lui mit aux lèvres une moitié de cigare soigneusement déposée sur une saillie de bois, dans la cellule. La première moitié de ce havane, donné par un visiteur
charitable, avait paru délicieuse à Seymour, et il avait gardé la seconde pour se procurer, avant de mourir, cette petite sensation agréable. C'était un adieu à la vie, — à sa vie, — que ces dernières bouffées qu'il huma en descendant l'escalier. Lorsque la porte de la cour s'ouvrit et qu'il vit l'échafaud, le cigare lui tomba de la bouche. Ce saisissement fut le seul signe donné par cet homme qu'il eût, lui aussi, une impression à dominer. Il la domina aussitôt, d'ailleurs, car il gravit les marches de bois sans que ses pieds nus tremblassent. Son attitude était si ferme, si simple, si parfaitement digne, même dans l'infamie du supplice, que le silence se fit parmi ces rudes spectateurs. Au-dessous de la sinistre corde, toujours immobile, une planche était ménagée, posant sur le vide, et attachée d'un côté par des lanières de cuir à cet échafaud lui-même. De l'autre, elle tenait par une charnière à une des deux poutres de la potence. Seymour marcha jusqu'à cette planche. Le shériff lui lia les jambes el les pieds, lui passa au cou le nœud coulant qui terminait la corde, et après lui avoir enveloppé le visage d'un voile noir, il se retira sur la plate-forme de l'échafaud pour lui demander :
— « Qu'avez-vous à dire, Henry? »
— « Rien, capitaine, » répondit le condamné sans que le voile noir bougeât, tant l'homme était tendu ;'i se montrer calme.
— « Dites : « Seigneur, souvenez-vous de moi dans « Votre Royaume, » cria une voix forte à côté de moi, celle du colonel.
■ — « Seigneur, souvenez-vous de moi dans Votre Royaume, » répéta la voix toujours zézayante du mulâtre. Puis, après un silence : « I am ail righl, noiv (1), » et avec beaucoup de fermeté : « Good bi/r. captain, » ajouta-t-il en s'adressanl au shériff : « Good bye, everybody, " elavccun accent plus doux :« Good bye, colonel. »
(1) « Je suis prêt, maintenant. — Bonsoir, capitaine. — Bonsoir, tout le monde. — Bonsoir, colonel. »
Tous instinctivement nous répondîmes : « Good bge, Henry, » et le colonel plus haut que les autres : « Good bye, my boy . » Il répéta : « Goodbye,my boy; » et, à cette seconde même, le shériff, d'un coup de hache, trancha les lanières de cuir qui assuraient la planche. Elle tomba sous les pieds du patient qui fut précipité de la hauteur de son corps. J'avoue que je détournai la tête pour ne pas voir l'horrible chose. Quand je regardai de nouveau, le cadavre pendait, inerte, à l'extrémité de la corde tendue. Le cou avait été brisé net. Il y avait sur les faces des spectateurs une expression singulière et indémêlable. Tous se taisaient, tandis qu'au dehors se faisaient entendre les mêmes cris, les mêmes siftlets, les mêmes rires que nous avions écoutés avec dégoût, M. Scott et moi, de l'intérieur de la prison. C'était la foule de la rue à qui on avait ouvert les portes de l'enclos pour qu'elle pût voir le cadavre et constater la mort.
— «Tenez-vous tranquilles, gentlemen, » cria le shériff d"une voix qui domina cette rumeur. « Le médecin écoute si le cœur a cessé de battre. »
Un personnage à mine joviale était en effet sur Téchafaud. Il avait attiré le pendu à lui, et il écoutait, son oreille posée sur la poitrine. Après quelques instants de cette auscultation dernière, il prononça : « C'est fini, » ef il laissa retomber le supplicié, cpie le shériff arrêta au passage en disant, avec le même flegme que s'il eût été un portefaix, parlant d'une malle :
— « II faut que j'enlève ce corps, maintenant. »
Le vieil homme reprit alors sa hache. D'un coup sec il trancha la corde juste au-dessus de la tète, toujours voilée. Quatre assistants de bonne volonté reçurent le fardeau entre leurs bras et l'emportèrent du côté du cercueil, tandis que les autres témoins de ce dernier acte du drame, rendus à leur vraie nature par la disparition de la dépouille de Seymour, se disputaient les morceaux de la corde et les courroies de cuir. Le colonel et moi nous eûmes tôt fait de fuir cette sinistre bagarre, et il me disait :
— « Je ue vous offro pas de vous ramener à votre hôtel dans ma voiture. Ma fille m'a fait promettre de rentrer aussitôt, afin de savoir si ce pauvre garçon avait fait sa prière avant de mourir. Voici quarante-huit heures qu'elle en est malade. C'est une grande consolation pour nous qu'il sesoil repenti et qu'il soit sauvé... ■>
L'œuvre critique de Paul Bourget est non seulement considérable, mais d'une variété qui soulignait dés le début de sa carrière littéraire la souplesse, la richesse et la maturité précoce de son esprit. Nourrie aux sources fortifiantes de l'antiquité, complétée par l'étude des philosophes et dirigée par la science, son intelligence se manifesta brillamment dès ses premières analyses.
Il intitula le volume où il rassembla ces études littéraires qu'il avait publiées particulièrement dans la Nouvelle Renie , dirigée par Mme Edmond Adam, auquel le livre fut dédié en reconnaissant hommage :
Essais de psychologie contemporaine.
Elles concernaient cinq écrivains, Baudelaire, Renan, Fluubert, Taine et Stendhal, ceux qui avaient particulièrement attiré et inquiété le littérateur, avide de s'imprégner de la pensée, de la magie des maîtres contemporains.
Toutes sont également captivantes, et il est difficile de formuler une préférence pour l'une au détriment des autres ; cependant, il nous a paru qu'il fallait surtout distinguer ceux qui, parmi ces grands esprits, avaient pu influencer d'une manière plus forte le cerveau de l'anal} sle. C'est pourquoi nous nous sommes, avant tout autre, arrêté à Hippolyte Taine, qui devint visiblement le maître -piiiluel du romancier.
L'étude sur
comprend quatre chapitres et deux annexes, ainsi réparties; 1. La sensibilité philosophique.
//. Le milieu.