LAME HUMAINE ET LA SCIENCE
« C'est à l'âme que la science va se prendre... » Ce mot contient en germe toute l'œuvre tentée par M. Taine. Si l'on considère la quantité des matières traitées, cette œuvre est multiple et variée; comme la vie même. Si l'on considère la permanence immuable de l'idée directrice, elle apparaît simple et serrée comme un traité de géométrie. Elle se résume dans une application de la théorie des petits faits à la psychologie, et dans l'hypothèse que tous les phénomènes de la vie intellectuelle ou volontaire ont une raison suffisante de leur existence dans un ou plusieurs phénomènes antécédents. En admettant que les petits laits qui constituent le moi peuvent être étudiés parles procédés de la méthode expérimentale et par conséquent que la psychologie est une science, M. Taine se sépare de l'école matérialiste, laquelle réduit la portion exacte de l'étude de l'âme à un chapitre de physiologie. M. Taine a vu profondément qu'un phénomène de conscience, une idée par exemple, est la cause d'une série d'autres phénomènes de conscience, quelle que soit d'ailleurs la modification physiologique correspondante. Par suite, quand bien même nous ferions de l'Ame une simple fonction du cerveau, nous n'en devrions pas moins étudier la pensée en tant que pensée. Mais il se sépare aussi de la psychologie classique, telle que les Krossais et que Jouffroy l'avaient définie, en abandonnant la méthode de la réflexion personnelle et solitaire, pour lui substituer l'enquête universelle et l'expérience multipliée. Au regard de M. Taine. tout, dans L'existence de l'homme, intéresse le pgycho-
logue et lui fournit un document. Depuis la façon de meubler une chambre et de servir une table, jusqu'à la manière de prier Dieu et d'honorer les morts, il n'est rien qui ne mérite d'être examiné, commenté, interprété, car il n'est rien où l'homme n'ait engagé quelque chose de son être intime. Carlyle a écrit le Sarlor resarlus, ouvrage énigmatique où il développe une philosophie du costume, puis disserte sur la politique et l'histoire, à propos de tabliers et de culottes. Il n'a fait qu'exagérer jusqu'à la bouffonnerie une vérité féconde, posée par Balzac dans la préface générale de la Comédie humaine, à savoir : « que l'homme, par une loi qui esta rechercher, tend à représenter ses mœurs, sa pensée et sa vie, dans tout ce qu'il approprie à ses besoins... » C'est dire du même coup qu'aucune manifestation, si menue soit-elle, n'est absolument insignifiante et négligeable. Mémoires et correspondances, monographies historiques et romans d'analyse, œuvres des artistes et travaux des artisans, — l'investigation du savant doit s'étendre à tout. Il doit dépouiller tous les dossiers des passions grandes et petites. Apercevez-vous l'ampleur énorme que prend soudain l'étriquée et grêle science des Thomas Reid et des Dugald Stewart? Comprenezvous aussi de quelle importance devient dans cette psychologie l'hypothèse du déterminisme universel que j'indiquais comme essentielle au système de M. Taine"? Supposons qu'un seul phénomène de la vie morale ne soit pas déterminé par un ou plusieurs phénomènes antécédents; en d'autres termes, admettons qu'il y ait spontanéité et liberté dans l'àme, au sens usuel de ces mots, l'édifice croule tout entier. C'est là le point attaquable de la doctrine. Celte psychologie est bien constituée comme une science, mais elle repose sur un pos tulat de métaphysique.
Dans cet immense empire de la science de l'àme, ainsi • tendu ,i Ions les faits de la nature humaine et de la société, .M. Taine a d'abord choisi comme sujet particulier «le ses études le domaine de la production litté-
paire et artistique. C'est un fait encore que cette production, et capital, que le philosophe doit examiner dans leplus grand nombre de ses cas et les plus variés. La Grèce et Rome, l'Italie de la Renaissance, la France des trois derniers siècles et l'Angleterre de tous les âges, dans combien de milieux et de moments divers l'auteur de l'Intelligence n'a-t-il pas considéré ce phénomène de la formation de l'œuvre d'art? Cette histoire littéraire et artistique lui est apparue comme une vaste expérience instituée par le hasard pour le bénéfice du psychologue, et, grâce à elle, il a renouvelé ou, si l'on veut, déplacé la doctrine de l'ancienne critique, puis, par contre-coup, les points de vue des artistes nourris de ses théories. Un premier caractère de ce renouvellement a été la suppression complète de l'idée de moralité dans les œuvres d'art. Pour se demander, en effet, comme aurait pu le faire un La Harpe, un Gustave Planche, un Sainte-Beuve même, au moins dans ses premiers essais, si un livre ou un tableau a une portée morale qui mérite l'éloge ou qui commande le blâme, il faut admettre que l'écrivain et le peintre ont exécuté leur ouvrage par un acte de volonté responsable. Or cette hypothèse contredit manifestement le principe déterministe, appliqué partout par M. Taine. Qu'il le sache ou non, celui qui juge un produit de l'esprit fonde son arrêt sur une théorie particulière del'esprit. Un livre ou un tableau était pour l'adepte de l'antique psychologie l'effet d'une cause individuelle. Un analyste de l'école de M. Taine aperçoit dans cel effet, comme dans tout autre, l'aboutissement d'une Série de Causes partielles qui, elles-mêmes, sonl des effets par rapport à d'autres causes dominatrices, et ainsi de suite indéfiniment. C'est la phrase du poète stoïcien : • Elle descend depuis la première origine du monde, — la série des causes, et toutes les destinées sont en souffrance, — Si tu essaies de changer quoi que ce soit... »
... .\ prima descendit origine mundi
( ïausarum séries, atqne omnia fata laborani,
Si qniâqu&m mud'isse velis...
Pour M. Taine, comme pour Spinoza, comme pour les panthéistes de tous les temps, la somme entière des forces conspire à mettre au jour le moindre petit fait, et derrière chacun de ces petits faits l'imagination du songeur aperçoit des files indéfinies d'événements. De ce royaume de la nécessité absolue, toute appréciation du Bien et du Mal est bannie, — ajoutons toute appréciation du Beau et du Laid ; ou du moins la laideur et la beauté y apparaissent sous un angle très singulier. Le groupe de faits qui produit sur mon esprit une impression que j'étiquette du terme de beauté, n'est pas isolé du groupe de faits qui produit sur ce même esprit l'impression de laideur, puisque tout se tient d'une façon étroite dans la vaste trame des événements qui composent le monde. Mon impression seule établit la différence ; mais, si je veux sortir de cette impression et raisonner, je dois convenir que je suis en présence des mêmes forces, lesquelles ont, dans un cas, produit la réussite, dans l'autre l'avortement, par une même nécessité de nature. Arrivé à ce degré d'analyse, je suis très voisin de m'intéresser à l'avortement aussi bien qu'à la réussite ; surtout lorsque je découvre que, chez un même auteur, par exemple, l'avortement de certaines parties du talent était la condition de la réussite du reste. Cette même imagination de la sensibilité, qui a servi d'instrument divinatoire à Michelet dans son étude sur Jeanne d'Arc, devait, à de certains moments et en présence de certains hommes, le conduire à d'étranges excès d'injustice, et, comprenant la Vierge d'Orléans comme il a fait, il ne pouvait comprendre et n'a compris ni Montaigne ni Bonaparte. Les qualités de son style dérivent aussi de cette imagination et lui imposent ses défauts. A nie pénétrer de cette vérité, je suis bien près de- ne plus admirer dans l'historien que cette imagination toute-puissante, et comme cette puissance se manifeste dans les défauts au moins autant que dans Les qualités, d'aimer passionnément ces défauts nécessaires, partant, précieux .L'œuvre d'art ne m'iwicresse
plus en elle-même, elle est un signe des causes profondes qui l'ont amenée à la lumière. Ce sont ces causes que j'étudie en elle. Leur énergie m'émeut, m'étonne, me ravit. Par suite, les vertus d'arrangement, l'harmonie régulière, la parfaite délicatesse, la mesure souveraine auront pour moi un attrait moindre que l'outrance e! les heurts violents. Les œuvres très équilibrées sont des signes aussi, mais moins apparents, et de puissances moins déchaînées.
Examinons en effet quels auteurs M. Taine comprend le plus vivement, et quels styles il goûte avec la plus visible sympathie. C'est parmi les modernes, Michelet justement et c'est Balzac. Au xvme siècle, c'est Saint- Simon. Chez les Anglais, il admire entre tous Shakespeare, le douloureux Swift et Carlyle, — tous écrivains qui ont pour qualité maîtresse d'être significatifs au plus haut point. Chez eux du moins l'attache qui unil l'artiste à son œuvre est bien visible, et leurs livres sont réellement de la « psychologie vivante ». Il y a plaisir certes, et comme une ivresse, à voir une faculté grandir dans un cerveau jusqu'à y devenir démesurée. Elle se dérègle, elle déborde, brisant les canons de l'esthétique, s'exaspérant en inventions de toutes sortes, recréant à nouveau la langue, effrénée, dangereuse, incomparable ! La chétive individualité du poète s'efface et laisse apparaître quelque loi grandiose de l'intelligence dont la splendeur rayonne et nous ravit. Il est probable qu'un physiologiste de grand esprit éprouve devant des morceaux de peinture une impression analogue à celle qui saisit M. Taine devant une page de prose ou de poésie. Sous les magnifiques carnations des corps de femme qui encombrent telle vaste composition de Rubens, vraisemblablement ce savant aperçoit la mise en jeu des fonctions de la vie physique et l'intelligence supérieure des lois profondes qui la gouvernent. C'est la profondeur de ces l<»ix el l'intensité de «es fonctions qui l'intéressent. Il est légitime de sentir
ainsi, comme il est légitime de s'en tenir au point de vue contraire et de considérer les œuvres d'art non plus comme significatives, mais comme suggestives. Ainsi font les poètes et les amoureux... Une femme délicate et malheureuse se trouve seule dans son salon intime, par une après-midi voilée d'hiver. Au dehors, un ciel de brouillard et de suie pèse sur la ville où se déchaîne la foule brutale. Elle devine ce ciel, sans en rien voir, à la mélancolie cpii la gagne, quoique le store d'un bleu pâle soit baissé déjà, et tamise la lumière triste avec une tendresse voluptueuse. Cette lumière, d'une demi-teinte presque surnaturelle, semble caresser les objets qui entourent la jeune femme, chers objets, muets pour les antres, mais qui lui racontent doucement, à elle, l'histoire des bonheurs qu'elle n'aura pas ou qu'elle n'aura plus.
Dans leurs cadres ciselés et sur la petite table, sur la cheminée, sur le guéridon, les portraits de ceux qu'elle aime sont épars, et jurent que les êtres dont ils gardent la ressemblance sont ailleurs, séparés de celle cpii songe à eux, par la distance, parla vie, parla mort. Les meubles sur lesquels la songeuse promène ses yeux, cpie noie une ombre intérieure, donnent à la chambre comme un visage par leur rangement familier et leur forme connue. Nostalgique et frémissante, elle prend un recueil de poésie dans le casier où reposent ses livres préférés. Le feu brûle paisiblement. Abandonnée sur sa chaise longue, elle lil au hasard, el comme elle n'a pas de signet sous sa main, il lui arrive, quand elle s'interrompt de su lecture, de tirer une épingle de ses beaux cheveux el de la glisser entre les feuillets. Le livre lui parle, à «-Ile aussi, comme au philosophe, mais il lui parle par évocation. Au lieu d'apercevoir derrière les phrases la main qui les écrivait, h' corps auquel tenait Cette main, la poussée du snnif dans ce corps, et aussi la poussée dis images, toutes les sourdes et profondes
origines animales du talent, elle aperçoil le songe du poète, l'au delà inexprimable el mystérieux dont il a su
faire comme un halo à ses vers. Elle lit dans Lamartine ce fragment divin :
Des pêcheurs un matin virent un corps de femme Que la vague nocLurne au bord avait roulé. Même à travers la mort sa beauté touchait 1 àme...
Elle lit, dans le Livre de Lazare de Henri Heine, les navrantes Réminiscences : « Ce sont surtout les larmes de la petite Juliette qui me brûlent le cœur... », dans Sully-Prudhomme, les idéales strophes des Vaines tendresses :
Il leur faut une amie à s'attendrir facile...
Derrière les pages vaguement teintées du petit livre, devine-t-elle, comme M. Taine, « un homme ayant fait ses classes et voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le soir cinquante saints el une vingtaine de bons mots dans le monde, lisant les journaux le matin, ordinairement logé à un second étage, point trop gai, parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette épaisse démocratie où nous nous étouffons, le discrédit des dignités officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son importance, et que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de se croire Dieu... » ? Il esl possible que ce soit là comme l'impur et fécond terreau de la belle fleur, et que cette poésie, même raffinée jusqu'à en être poignante, soit l'effet visible de ces causes cachées. Mais, précisément, ces stances délicieuses, pour la jeune femme qui s'en grise le cœur par cette solitaire aprèsmidi du jour voilé d'hiver, ne sont pas un effet. Elles sont une cause. Les conditions où elles furent produites lui importent peu. Elle ne se soucie pas de la cornue où s'est distillé le philtre magique, pourvu que cette magie opère et que la lecture se résolve en une exaltation émue et troublante. L'intérêt pour elle ne réside plus dans le fonctionnement des lois immuables de la psychologie; il est tout entier dans Le charme des
visions que le livre suggère, ou douces ou tristes, toujours personnelles... Oui ne comprend que deux théories d'art très différentes sont enveloppées dans ces deux sensibilités contradictoires? Celle dont M. Taine s'est fait le champion a eu cette supériorité, d'abord d'être soutenue par lui avec un luxe prodigieux d'exemples, une logique invincible, une chaleureuse éloquence, puis de correspondre à un besoin profond de l'époque. Une seule de ces raisons suffisait pour qu'elle fit école.
11 esl remarquable que les idées de M. Taine se retrouvent au fond d'un grand nombre d'œuvres de nos artistes contemporains, parfois codifiées et. nettement affirmées, d'autres fois voilées et comme fondues. Et il faut bien que ces idées s'accordent avec quelque intime besoin de ce temps, puisque les œuvres qu'elles animent et soutiennent s'imposent à la vogue d'une façon quasi miraculeuse. L'esthétique des écrivains dits naturalistes est-elle autre chose que la mise en œuvré de la maxime professée par M. Taine, à savoir que la valeur d'un ouvrage littéraire se mesure à ce qu'il porte en lui de documents significatifs, — documents humains, disent les chefs du groupe. Les adeptes de cette école se sont plus particulièremenl appliqués au genre romanesque, la souplesse de ce genre se prêtant mieux à tous les essais. Pour eux, le talent d'écrire se réduit à donner le plus grand nombre de notes exactes sur l'homme et sur la société. Si donc, au lieu de présenter ces noies bout à bout et toutes brutes, ils combinent des intrigues, posent des personnages, spécialisent des milieux, c'est encore en vue de l'exactitude. Ainsi reliées les nues aux autres, les notes s'éclairent. La complexité du roman s'ingénie à égaler la complexité de la vie. Elle y réussit, et l'historien des mœurs du xixc siècle trouvera le travail tout préparé, s'il cherche à connaître comment les personnes du peuple et delà bourgeoisie se nourrissent et s'habillent, se logent, se marient, conçoivent le plaisir, supportent la peine.
Jamais catalogue ne fut mieux dressé des espèces sociales et de leurs habitudes, au moins des extérieures. Mais le roman n'est qu'un des domaines où les théories de M. Taine ont fait école. 11 n'est aucune forme d'art où n'apparaisse ce scrupule d'exactitude, — ce souci de doubler la soie lui! la nie de l'imagination avec l'étoffe solide de la science. La critique a presque irréparablement abandonné La discussion des œuvres considérées en elles-mêmes, pour s'attacher aux conditions seules des œuvres; et c'est ainsi que les articles d'études et de portraits foisonnenl d'anecdotes, que tout homme de lettres écrit plus ou moins ses mémoires, bref, que le reportage a conquis son droit de cité dans l'histoire de la littérature. La poésie se l'ail psychologique et, comme les jeunes gens le proclament, Parisienne et moderne. Visitez une exposition de peintres indépendants, vous constaterez qu'avec leurs toiles et leurs couleurs les révolutionnaires du pinceau s'efforcent aussi de donner sur la génération des renseignements précis et circonstanciés. Celui-ci analyse avec une minutie d'anatomiste la petite déformation musculaire que l'habitude du métier imprime à la cheville d'une danseuse ou à l'épaule d'une repasseuse. Celui-là montre, avec une rechen -lie de moyens très neuve, le ravage du tempérament et de l'âme que le plaisir parisien inflige à ses forçats. Le portrait d'une danseuse par M. Degas, l'étude d'un couloir des Folies-Bergère par M. Forain, révèlent sous une forme très inattendue à quelle profondeur de pénétration les méthodes scientifiques s'infiltrent dans notre pensée. Une immense enquête est instituée sur l'âme humaine, enquête infatigable qui va furetant, s'ingéniant, s'exagérant ici, ailleurs s'affinant, et préoccupée, somme toute, d'exécuter le programme formulé d'un houl à l'autre de ses livres par M. 'l'aine : un dénombrement de plus en plus ample et circonstancié des petits faits dont le moi humain est composé.
Il serait vain de déplorer ce triomphe des procédés de 1 art significatif sur les procédés de l'art évocateur.
Ce triomphe, nécessairement passager, est une conséquence inévitable de la modification essentielle que la science produit à cette heure dans tout l'entendement humain, par suite dans la sensibilité. Il est permis, en revanche, de mesurer dès aujourd'hui la portée de cette application des méthodes scientifiques aux choses de l'âme. Nous avons deux moyens pour faire cette mesure : d'abord, les laits accomplis, qui déjà sont assez définitifs pour permettre une conclusion; puis l'analyse du principe même et de la théorie qui considère toute notre vie personnelle comme un résultat de causes étrangères. Nous constatons ainsi que le pessimisme le plus découragé est le dernier mot de cette littérature d'enquête. De plus en plus, au cours des romans qui relèvent de cette doctrine, la nature humaine est montrée misérable, dans ses dépressions sous le poids des circonstances trop accablantes, dans ses impuissances contre les forces trop écrasantes. Et le pessimisme n'esl-il pas le dernier mot aussi de l'œuvre entière de M. Taine? Est-il besoin de rappeler les trop nombreux passages où se trahit, chez le psychologue victime de sa propre méthode, le découragement suprême et l'inguérissable maladie du cœur? Faut-il citer ce morceau funèbre du Voyage en Italie, où devant les chefs-d'œuvre des siècles anciens, il s'écrie douloureusement : « Que de ruines et quel cimetière que l'histoire!... » et où il compare l'humanité à la Niobé de Florence, dont les fils agonisent sous les coups du Sagittaire : « Froide et fixe, elle se redresse, sans espérance, et, les yeux fixés au ciel, elle contemple avec admiration et avec horreur Le nimbe éblouissant et mortuaire, les bras tendus, les flèches inévitables et l'implacable sérénité des dieux...»? Doit-on mentionner le passage connu où il affirme que « la raison et la santé sont des accidents heureux », et cet autre où il déclare que « le meilleur fruit de la science est la résignation froide, qui, pacifiant et préparant l'âme, réduit la souffrance à la douleur du corps... » ? Aussi bien la définition même de la doctrine
n'enveloppait-elle pas le germe du nihilisme le plus sombre et, le plus irrémissible? Si tout dans notre personne n'est qu'aboutissement et que résultat, si notre façon tendre ou amère de goûter la vie n'est que le produit de la série indéfinie des causes, comment ne pas sentir le néant de ce que nous sommes, par rapport aux gigantesques, aux démesurées puissances qui nous supportent et nous écrasent avec le même épouvantable mutisme? Où donc trouver pour leur résister, à ces terribles puissances, une autre arme que le renoncement absolu et que le nirvana des sages de l'Inde? Quand Pascal constatait, avec un tremblement passionné de son être intime, qu'une goutte d'eau suflit à nous tuer et que nous sommes à la merci de ce stupide univers qui nous emprisonne, il se relevait aussitôt, et toute notre espèce avec lui, en opposant l'ordre de l'esprit et l'ordre du cœur à cet univers aveugle et impassible qui peut nous broyer, mais qui ne peut que cela. Hélas ! où donc prendre cet ordre du cœur, où cet ordre de l'esprit, si même nos sentiments et nos pensées sont des produits de l'univers, si notre moi nous échappe presque à nous-même, sans cesse envahi par les ténèbres de l'inconscience, sans cesse à la veille de sombrer d'un naufrage irréparable dans les flux et les reflux de la morne et silencieuse marée des phénomènes dont il est le Ilot?... Ali ! pas même un flot, mais un des imperceptibles atomes de la poussière d'écume que le vent disperse a travers le vide infini! Parlant des révoltes du cœur, et après avoir montré que l'imperfection humaine est dans l'ordre, comme l'irrégularité foncière des facettes dans un cristal, M. Taine demande : « Qui s'indignera contre cette géométrie? > — Qui s'indignera? Mais lui-même tout le premier. Seulement son indignation se dompte avec orgueil. Un sourd et obscur gémissement la trahit à peine, et ce gémissement fait comme une basse profonde à l'hymne extatique entonné en l'honneur «le la science. Que c'esl bien là un homme de notre temps, chez lequel la sen-
sibilité héréditaire réclame une solution humaine de la vie humaine, une transcription mystique et surnaturelle de nos actes passagers, un monde éternel et immuable derrière ce chaos d'apparences fugitives, un Dieu paternel au cœur de la nature, tandis que l'implacable analyse lui décompose même ces douleurs, môme ces révoltes, pour lui en étaler les éléments constitutifs et nécessaires! État intolérable, au bout duquel se trouve ou la renonciation aux plus nobles, aux plus sublimes exigences de l'âme, ou bien l'aveu que la science ne peut pas atteindre l'arrière-fonds immortellement nostalgique du cœur. Mais cet aveu-là, c'est la porte ouverte sur le mysticisme, c'est la déclaration qu'il est des vérités intuitives que l'analyse ne saurait donner, — et l'orgueil intellectuel ne veut pas consentir cette abdication.
Puis nous avons pensé que Stendhal avait également sa place marquée ici, dans l'œuvre de celui qui a toujours montré une si grande admiration pour lui et qui a, en quelque sorte, fait briller d'une nouvelle et plus éclatante lumière sa gloire un moment voilée.