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SOUVENIRS PERSONNELS SUR ALEXANDRE DUMAS

J'ai connu Alexandre Dumas lils en 1879. C'était alors un homme de cinquante-cinq ans, d'une maturité admirable, mince et souple, avec des épaules d'athlète, el dont l'aspect révélait une force demeurée intacte à travers une vie si chargée d'oeuvres. Ce qui frappait d'abord dans eette physionomie d'une énergie singulière, c'étaient les yeux, un peu à (leur de tète, el très bleus. Pris dans des paupières longues et qui les emboîtaient comme (\'un «'lui, leur regard vous enveloppait, vous pénétrait, nous auscultait, — un regard chirurgical de médecin ou de confesseur. On devinait chez cet écrivain si moderne, si Parisien dans tous les sens de ce mol. un don de divination, plus encore que d'observation, J'ai su des femmes qui ne pouvaient pas supporter --a présence, tant elles éprouvaient de gêne devant ces

claires et dures prunelles de sorcier qui semblaient devoir percer jusqu'au fond du fond de toutes les âmes. Dumas se rendait compte de ce pouvoir divinateur, et il en jouait volontiers, mais avec une ironie toujours bénigne. Une de ses fantaisies habituelles, à l'époque dont je parle, était de lire les caractères dans les mains. Je le revois, dans un angle du salon, un lorgnon sur la pointe de son nez busqué, déchiffrant, dans de blanches paumes qui en frémissaient d'effroi, toutes sortes de secrets qu'il savait par cœur, et, quand il avait bien donné la petite mort à ses jolies pénitentes, il riait de ce beau rire sonore que j'entendrai toujours. On s'apercevait, à ce rire, que ce moraliste amer avait gardé, à travers la vie, mieux que la force, la bonté. Il causait, et l'on retrouvait cette môme bonté dans ce redoutable diseur de mots. Ce visionnaire, qui connaissait tous les dessous vrais de la comédie mondaine, restait cordial dans sa misanthropie, sensible à la moindre marque de sympathie, reconnaissant de la moindre déférence, prêt à pardonner aux pires ingrats, et c'était cela, ce mélange unique de désenchantement et d'indulgence, d'ironie et de belle humeur qui donnait à cette conversation une saveur incomparable. Je n'en ai rencontré qu'une seule qui la valût, celle de Barbey d'Aurevilly, dans les jours où il voulait, comme il le disait de l'Anglais Gordon partant pour Karthoum : « se plaire à lui-môme ».

Il y eut pourtant entre ces deux grands causeurs une différence. D'Aurevilly n'a pas su transcrire tout son « esprit » dans son œuvre. Il n'a mis dans ses livres que son pittoresque sans sa gaieté. L'esprit de Dumas, — au contraire, — cel esprit si vigoureux, si aigu et si jovial* vous le retrouverez entier dans les deux personnages qu'il a le plus exactement modelés ;'i s;i ressemblance, l'Olivier de Jalin du Demi-Monde, et le de Ryons de ïAmi des femmes. Cette dernière œuvre, malgré sou dialogue prestigieux, n'avait pas réussi sous sa forme première. Dumas ncn voulait pas au public. II ne lui en voulut jamais. Que de fois je l'ai entendu me développer

cette idée qu'un écrivain a toujours tort par un point, quand le public n'est pas avec lui! Mais s'il considérait celle comédie comme mal venue, il avait mi faible pour elle. Ce fut, je crois, la raison qui lui rendit particulièrement agréable le chapitre des Essais de psychologie où je mettais celte pièce au premier rang de son théâtre. 11 avait gardé de mon enthousiasme de jeune homme pour la comédie dédaignée un souvenir si précis qu'il m'écrivait, lors de la brillante reprise de cette œuvre : « Je vous ai bien regretté à la représentation d'hier. Vous auriez été heureux de voire succès. » Il avait de ces grâces de mémoire qui révélaient combien cet homme si fort était demeuré tendre. Qui a pu lui être agréable n\w l'ois et ne p;is éprouver qu'il ne l'oubliait jamais? Durant cette période de début à laquelle ces souvenirs me reportent, je n'ai pas eu d'ami qui ait accompagné mes travaux d'une sollicitude plus active. Un de mes romans commençait-il de paraître dans un journal ou une revue, il m'écrivait de partie en partie, de feuilleton en feuilleton quelquefois, m'encourageant, m'avertissant, me montrant recueil. Il avait une qualité bien rare chez un maître : — il vous aimait sans engouement, avec une virilité de critique qui ne reculait pas devant Pépigramme. Il me disait, se moquant de la manie d'analyse donl j'étais alors atteint :

— « Vous me faites l'effet d'un homme à qui je demande l'heure, qui lire sa montre et qui la casse devant moi pour me montrer comment marchait le ressort... »

One répondre sinon qu'il avait trop raison? Il excellait à ces formules qui ramassent en un mot ce que les critiques de profession développenl en vingt-cinq pages. Je l'entends encore, comme nous déjeunions avec Maupassant, — c'était le premier jour où ils se rencontraient,

disant de Flauberl el de son im use eflforl ce mot

que j'ai cité déjà :

— « C'était un géant qui abattait une forêt pour Fabriquer une boîte... » Il ajoutait : « La boîte e>l parfaite, mais elle a vraiment coûté trop cher,

Il était très sincère dans son admiration pour Flaubert, — aucun écrivain de génie n'a connu plus que lui le plaisir de louer ses rivaux, — il l'était aussi dans le réel chagrin que lui causait l'idée de ce colossal effort du romancier autour du style. Cette recherche de la perfection lui paraissait un peu inutile et, pour tout dire, puérile. L'artiste était très grand chez Dumas, mais l'homme d'action était au moins égal, sinon supérieur, à l'artiste. Il n'était pas besoin de causer avec lui souvent pour comprendre qu'il n'admirait la littérature qu'efficace et volontaire. Personne ne resta plus étranger que lui aux jeux du dilettantisme et de la virtuosité. Me parlant de ce même Maupassant et de ses rapports avec Flaubert, il me disait : — « Ah ! si j'avais eu entre 1rs mains ce jeune homme, une pareille valeur !... » — et il ne cachait pas son regret que l'auteur de Madame Bovary eût enseigné à l'auteur d'Une vie une doctrine uniquement artistique. Parmi les hérédités qui avaient façonné cette nature complexe, celle du grand-père, de l'héroïque général, était très reconnaissable, dans un je ne sais quoi de militaire répandu sur toute sa personne, dans son infatigable combativité, dans ce goût de l'action par la plume, qui se retrouve d'un bout à l'autre de ses pièces, de ses romans, de ses préfaces, de ses brochures. Rien d'abstrait en lui, rien qui sentît le livre, l'analyse spéculative, le cabinet d'étude. Ce théoricien était par-dessus tout et avant tout un réaliste, au sens philosophique du mot. Le plus naturel des hommes, le plus spontané, il était en même temps le plus exact à s'appliquer à lui-même les principes qu'il avait une fois reconnus vrais. Cette exactitude allait du grand au petit. Dans ces années-là, il se prêtait encore au monde. Mais avant onze heures vous pouviez le voir qui s'en allait de la maison où il avait dîné, quelle qu'elle fût. 11 voulait rentrer assez tôl pour être debout à six heures du matin. Il déjeunait et dînait volontiers dehors, mais il ne touchait jamais qu'aux plats simples. Il s'abstenait totalement d'alcool. Il avait été grand fumeur, puis il avait

supprimé le tabac complètement, à la suite de vertiges. Il ne cessait de combattre les petites inconséquences de régime physique chez ceux auxquels il s'intéressait.

— « Ma santé ? » me disait-il un jour que je le complimentais sur sa mine. «Si vous saviez ce qu'il y a de façade dans cette affaire-là!... Je n'ai pas plus de santé qu'un autre, j'ai un peu plus de sens commun et de régime. Ce sont de si grandes sol lises que ces petites bêtises!... >» et il me montrait un passant en train de fumer. La préface générale qu'il a mise à son théâtre et qui se termine par des conseils à la manière arabe fournit un document bien significatif de cette discipline. Elle commence par des avis delà plus modeste hygiène : » Marche deux heures tous les jours. Dors sept heures toutes les nuits. Couche-toi, toujours seul, dès que tu as envie de dormir... »; et, dix lignes plus loin : « Al tends pour nier Dieu que l'on l'ail bien prouvé qu'il n'existe pas. » Après avoir lu cette série de maximes qui vous enseignent, sur le même ton et avec la même sérénité impérative, des devoirs de santé et des devoirs de piété, prenez la Bible, et parcourez les versets de l'Exode, du Lévilique et du Deuiéronome. Vous reconnaîtrez cette même disposition d'esprit qui mel sur un plan unique les minuties des soins corporels et les plus hautes exigences de notre nature spirituelle. Puis relisez quelques fragments des préfaces, et de nouveau quelques fragments de ces livres de Moïse, vous demeurerez frappé d'une ressemblance plus profonde encore. Vous apercevrez, dans le dramaturge contemporain, dans cet homme de lettres, moderne entre les modernes, un tour d'intelligence analogue, que dis-je? identique, par delà les différences prodigieuses d'époque, «le milieu e\ d'éducation, au tour d'inlclligence du prophète hébreu. Si là-dessus, vous voulez reprendre les noies de Rœderersur les séances du Conseil d'État et les propos de Bonaparte lors de la rédaction du Code civil, vous serez confondude retrouver la même forme de pensées, qui. égalisant la plus humble réglementation à la plus haute, révèle le législateur.

C'est là le trait qui distingue Alexandre Dumas parmi les moralistes. Il est essentiellement un découvreur et un promulgateur de lois. Il a, comme un Moïse, comme un Napoléon, le coup d'œil social à la fois et individuel. L'Empereur disait : « Quand on me parle d'un projet au Conseil d'État, je vois le paysan, le bourgeois, le noble auquel le décret va s'appliquer. » Et il voyait en effet un paysan, un bourgeois, un noble, avec leur caractère d'individu, vivant et respirant, voulant et sentant. De là cette vitalité du code issu de cette vision concrète. Ce code peut, s'être trompé sur le degré de bienfaisance de telle ou telle prescription. Il a du moins édicté des prescriptions viables, susceptibles d'être appliquées à des créatures réelles. Examinez de même les œuvres de Dumas. Il n'en est point qui ne pose quelque problème d'ordre universel et qui ne le pose dans des conditions précises de vie quotidienne et individuelle. Il n'en est point non plus qui ne vous donne de ce problème une solution — erronée ou juste — mais viable, mais susceptible d'être appliquée, dès aujourd'hui, par vous, par vos amis, par les Français du xixe siècle qui appartiennent à une certaine classe et possèdent une certaine culture. Visiblement, les solutions de cet ordre intéressaient seules cet esprit. Certes, il aimait d'un amour passionné cet art du théâtre où il excellait. Pourtant, j'imagine qu'il a dû connaître à maintes reprises le regret de ne pas travailler à même la nature humaine, comme ont fait ces grands pétrisseurs de peuples qui sont les vrais hommes d'État.

Ainsi s'explique la singulière mélancolie intellectuelle dont il était atteint dans ses dernières années. S'il avait été uniquement un artiste, le triomphe définitif de son esthétique et de ses œuvres l'eût empli de toutes les joies de l'orgueil satisfait. Ses comédies, reprises les unes après les autres, s'étaient retrouvées aussi vivantes qu'au premier jour. Il pouvait, à chaque pièce nouvelle d'un auteur nouveau, dire de lui-même ce que Chateaubriand disait de Rabelais : « Rabelais, d'où découlent les

Lettres Françaises... » C'était de lui, à travers le Demimonde, l'Ami des femmes, la Question d'argent et surtout la \'isile de noces, que découlaient toutes ces œuvres. De môme qu'il y a eu une poésie avant Hugo et une poésie après Hugo, un roman avant et après Balzac il y aura eu un théâtre avant et après Dumas. Certes, il (Mail sensible à cette mainmise sur la pensée contemporaine. Mais son ambition avait été plus haute. Il avait rêvé — la préface de la Femme de Claude en l'ait foi — d'une résurrection des mœurs nationales après la grande épreuve de 1870. Il avait souhaité d'être nu des ouvriers de cette résurrection. 11 y avait travaillé de tout son cœur, de toute sa volonté, de tout son génie, el il apercevait distinctement son impuissance, comme la nôtre à tous, devant la mystérieuse maladie qui consume ce pays-ci, en attendant qu'elle gagne l'Europe entière. Trois mois avant sa mort, il m'écrivait en réponse aune question sur son travail : « Je me suis remis à la Boule de Thèbes, mais je n'en vois pas la lin et je crains bien de ne la voir jamais. L'enthousiasme et l'emballement n'y sont plus. Je sais bien ce que je veux dire, mais je me répète sans cesse : à quoi bon dire quelque chose ? La vérité est que j'en sais trop long sur la nature humaine. Quand vous aurez pioché voire cœur humain encore une vingtaine d'années, vous verrez quelle lassitude. Quand je fais le compte des années que j'ai vécu, — cl vécues, — j'arrive au chiffre de cent quarante à cent cinquante mille... » Et encore : « Depuis l'âge de sept ans je me bats avec la vie, et quand je fais allusion à mon dépari prochain, ce n'est pas de la mélancolie qu'il faut voir dans le ton que je prends, c'est de la fatigue. Il y a des moments eu j'en ai assez, vraiment assez, où je me coucherais volontiers le nez contre le mur pour ne plus entendre parler de rien, el surtout pour ne plus entendre pailer de moi... » Rappelez*vous maintenant, par contraste, l'allègre el vigoureuse apostrophe au Français de 1873 : " Sois attentif, sois recueilli, sois résolu, sois implacable. Quelle que soil la tentation qui t'ap-

(telle hors de ta route, repousse-la. Quel que soit l'obstacle qui se dresse devant toi, brise-le, sinon tu disparaîtras du nombre des vivants... » Ce que le Dumas de cei éloquent appel pensait sur le pays, le Dumas de 1895 le pensait toujours. Ce que le premier avait espéré, le second ne l'espérait plus. Voilà pourquoi l'un des meilleurs d'entre nos aînés, sinon le plus grand par le talent, le plus génial à coup sûr et le plus glorieux, s'en est allé dans ce qu'il appelait lui-même « Va quoi bon des derniers jours!... »

Puis nous nous arrêterons à l'important travail consacré aux frères de Concourt :

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