EDMOND ET JULES DE CONCOURT
L'objel d'arl el les lettres.
En présence d'un écrivain cpii apporte une note très originale, une question se pose tout d'abord : est-il allé aux lettres directement, ou bien a-t-il subi en premier lieu les séductions d'un autre goût que celui d'écrire, les exigences d'un autre métier? Si cet autre goût a été passionné, si cet autre métier a violemment brutalisé l'homme, cet homme en demeure frappé pour la vie, et comme la nature dans ses créations utilise les éléments les plus contraires, celte marque spéciale pénètre jusqu'au talent, qui s'en trouve modifié parfois dans le sens le plus heureux et le plus nouveau. C'était la théorie de Gœthe, et qui circule d'un boni, à l'autre de Wilhelm Meisler : les pins diverses expériences profitenl en dernier ressort ;'i noire génie personnel. Les exemples abondent qui témoignent en faveur de celle hypothèse vraiment large et féconde. Balzac avait débuté, comme on sait, dans une étude d'avoué. Impri-
meur ensuite, et imprimeur ruiné, il connut les pires angoisses du négociant malheureux. Que découvrezvous dans ses romans sous le philosophe perspicace, sous le magicien évocateur, sous le poète ivre de fantaisie? Précisémenl cel homme d'affaires endetté qu'il l'ut à vingt-cinq ans. C'est l'homme d'affaires qui dicte au poète, à l'évocateur, au philosophe, César Birolleau et Eugénie Grandet, la Maison Nucingen et Gobseck, récits où la lutte moderne pour l'argent se hausse jusqu'à l'épopée. Stendhal avait, très jeune, porté l'épaulette et fréquenté la cour de l'Empereur. Il y a du soldat et du diplomate dans chacun de ses livres. La Madame Bovary de Gustave Flaubert dégage comme une odeur d'hôpital, et la brutalité directe de l'analyse. le débridement impassible des plaies morales, la netteté de la phrase, brillante el coupante comme un instrument de chirurgie, révèlent aussitôt le tils du médecin, grandi parmi les salles d'amphithéâtre. Théophile Gautier avait manié, autour du collège, la palette et le pinceau, et son œuvre, prose on poésie, serait inexplicable sans cette éducation initiale de son œil pour l'atelier. « Critiques et louanges, » disait-il, « me louent et m'abîment sans comprendre un mot de ce que je suis. Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'esl que je suis un homme pour qui le monde visible exisle. •> Dans l'intelligence de ces différents écrivains, le critique découvre un tilon caché, parfaitement étranger à la littérature, el d'où ils ont tiré pourtant une portion du métal dont est faite leur gloire littéraire. La vertu spéciale de leur esthétique dérive ainsi de facultés primitivement acquises el développées dans une fin très opposée à celle esthétique, — tant il est vrai que nous sommes étrangement obscurs à aous-mêmes, el que notre vraie personne s'agite, s'ingénie, s'accroîl.
dépéri! en nous à notre insu.
Les frères île Concourt, eux iron plus, ne furent pas des hommes de lettres de la première heure. L'ambition de leur débul les dirigeai! vers un autre pôle.
En 1849, ils partaient le sac an dos, pour faire à pied un tour de France. Ils voulaient en rapporter une suite de dessins et d'aquarelles. Les notes de leur carnet de voyage, qui devaient relater seulement les menus des repas et le nombre des kilomètres, se changèrent bientôt en impressions écrites. « Au fond, » dit quelque part M. Edmond de Goncourt, « c'est ce carnet de voyage qui nous a enlevés à la peinture et a l'ait de nous des hommes de lettres. » Ailleurs, dans la préface de leur Théâtre, il décrit ainsi leur intérieur commun : « Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la tombée du jour, mou frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur entresol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de 1830, en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de couleur, poussés par je ne sais quelle inspiration, nous nous mettions à écrire ensemble un vaudeville, avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine... » C'est donc par des études de peinture que les deux romanciers ont débuté; mais, en cela très différents des auteurs dont je citais les noms, ils n'ont jamais entièrement abandonné leurs premières études. S'ils n'ont pas été des artistes proprement dits, l'œuvre d'art n'en a pas moins continué d'occuper et de préoccuper leur imagination. La preuve en est dans leur critique, toute consacrée à cette œuvre d'art et qu'ils ont exécutée, les seuls peut-être parmi les écrivains de ce genre, à un point de vue non pas de littérateurs, mais de peintres. Leurs pages sur le xvme siècle, sur Watteau et sur Boucher, sur La Tour et sur Fragonard, ne renferment ni des aperçus «le philosophie, à la manière de M. Tairie, ni des variations de prose lyrique, à la manière de Paul de Saint-Victor. Ce sont des analyses techniques et consciencieuses qui supposent un regard d'ouvrier. S'ils parlent de Chardin, c'est ainsi que le pourrait faire; un apprenti peintre extasié devant des procédés : « Comme il réjouit le regard avec la gaieté
de ses tons, la douceur de ses réveillons, sa belle touche
beurrée, les tournants de son pinceau gras on pleine pâte, l'agrément de ses harmonies blondes, la chaleur de ses l'omis, l'éclat de ses blancs glacés de soleil, qui semblent dans ses tableaux les reposoirs de la lumière!... » Et sur le divin Watteau, quelles phrases dont on dirait qu'elles émanent d'un rival éperdu d'admiration : « Il a une sanguine qui semblelui appartenir en propre, une sanguine de ton de pourpre, qui se distingue de la sanguine brunâtre des autres et qui prend sa couleur charmante et son incarnat de vie à l'habileté des oppositions du gris el du noir... » Ils savent, du reste, d'où elle vient, cette incomparable sanguine : « Je la croirais cette sanguine d'Angleterre dont les manuels technologiques vantent la supériorité, et dont une boite se vendait comme une rareté à la vente du peintre Venenault... » Voilà des remarques qui attestent une entente pénétrante et quotidienne du métier, une fréquentation non pas superficielle mais profonde et de toutes les heures avec l'objet d'art; et, de fait, à défaut d'un travail de création, les frères de Goneourl se sont établis collectionneurs. Le mot n'est que juste. Dans les deux volumes intitulés la Maison d'un artiste, nous pouvons constater avec quel amour ils ont ramassé les dessins et les eaux-fortes, les bronzes et les porcelaines, les meubles et les tapisseries, jusqu'aux foukousas et aux kakémonos du .lapon. Ils ont vécu dans un musée sans cesse agrandi, et ils en ont vécu. De celle familiarité ininterrompue avec ces choses rares et suggestives, ils ont tiré une façon spéciale de voir, qu s'est insinuée de proche en proche jusqu'au pi us intime de leur talent; et pour comprendre ce talent, c'est cette subtile influence qu'il est nécessaire de démêler d'abord et d'expliquer.
Il y a pour l'œuvre d'art deux manières très diverses d'agir sur l'homme et comme deux conditions d'existence. Imaginez qu'un tableau d'un peintre pieux, une Ascension du Pérugin, soit appendu au mur d'une chapelle et qu'un fidèle s'en approche dans une heure de
recueillement. Pour peu que ce fidèle joigne à sa dévotion un pouvoir de sentir la beauté, nul doute qu'il ne soit touché du caractère esthétique de la noble et fervente peinture. Il goûtera, lui aussi, avec délices, le charme qui se dégage de ces têtes penchées, de ces mains jointes, de ce paysage lumineux et paisible comme les profondeurs d'une conscience pure. Il comprendra la science de composition du maître qui, pour augmenter la puissance de mysticité de son tableau, a réuni là des personnages de mondes si divers qu'ils ne peuvent agir les uns sur les autres, si bien que cette vision inefficace d'archanges immobiles et de saints en prière, d'enfants souriants et de vieillards songeurs, se résume en une extase peinte d'une languissante et morne douceur. Tout, alentour de cette peinture de rêve, les objets s'harmonisent presque surnaturellement. L'ombre fraîche de l'église et son silence, le mystère de repentir épars dans les rideaux du confessionnal où passèrent les soupirs de la faiblesse humaine, l'auguste nudité de l'autel où tant de fois descendit le Sauveur, — cette inexprimable poésie du décor catholique est la même que celle dont l'âme s'enivre à travers les formes évoquées par le peintre. Ainsi transportée par sa foi intime et de si puissants symboles, celle âme trouve en elle de quoi récréer l'état du cœur où vécut l'artiste. Elle arrive à sentir son œuvre par le dedans comme elle a été produite. Elle se l'assimile connue de l'air qu'on respire. Elle en fait, pour un instant, une portion nécessaire d'elle-même et de son être habituel. Elle en jouit, elle en souffre connue de ses passions propres. Les Magnifiques de Venise ont dû goûter de la même manière la splendeur aisée des grandes toiles du Titien ou de Bonifazio, qui prolongeaient sur les murailles de leurs palais la fête héroïque de leurs voluptés quotidiennes. Les jeunes hommes de la Grèce ont dû aimer d'un amour semblable les statues de leurs dieux, agiles et fortes comme eux-mêmes et d'une sérénité où ils retrouvaient l'image exacte de
beurrée, les tournants de son pinceau gras on pleine pâte, l'agrément de ses harmonies Mondes, la chaleur de ses fonds, l'éclat de ses blancs glacés de soleil, qui semblent dans ses tableaux les reposoirs de la lumière!... » Et sur le divin Watteau, quelles phrases dont on dirait qu'elles émanent d'un rival éperdu d'admiration : « Il a une sanguine qui semble lui appartenir en propre, une sanguine de ton de pourpre, qui se distingue de la sanguine brunâtre des autres et cpii prend sa couleur charmante et son incarnat de vie à l'habileté des oppositions du gris et du noir... » Ils savent, dn reste, d'où elle vient, celle incomparable sanguine : « Je la croirais cette sanguine d'Angleterre dont les manuels technologiques vantent la supériorité, et dont une boîte se vendait comme une rareté à la vente du peintre Venenault... » Voilà des remarques qui attestent une entente pénétrante et quotidienne du métier, une fréquentation non pas superficielle mais profonde et de toutes les heures avec l'objet, d'art; et, de fait, à défaut d'un travail de création, les frères de Concourt se sont établis collectionneurs. Le mot n'est que juste. Dans les deux volumes intitulés la Maison d'un artiste, nous pouvons constater avec quel amour ils ont ramassé les dessins et les eaux-fortes, les bronzes et les porcelaines, les meubles et les tapisseries, jusqu'aux foukousas et aux kakémonos du .lapon. Ils ont vécu dans un musée sans cesse agrandi, et ils en ont vécu. De cette familiarité ininterrompue avec ces choses rares el suggestives, ils ont tiré une façon spéciale de voir, qu s'est insinuée de proche en proche jusqu'au plus intime de leur talent ; et pou r comprendre ce talent, c'est cette
subtile influence qu'il est nécessaire de démêler d'abord et d'expliquer.
11 y a pour l'œuvre d'art deux manières très diverses d'agir sur l'homme et comme deux conditions d'existence. Imaginez qu'un tableau d'un peintre pieux, une Ascension du Pérugin, soit appendu au mur d'une chapelle et qu'un fidèle s'en approche dans une heure de
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recueillement. Pour peu que ce fidèle joigne à sa dévotion un pouvoir de sentir la beauté, nul doute qu'il ne soit touché du caractère esthétique de la noble et fervente peinture. Il goûtera, lui aussi, avec délices, le charme qui se dégage de ces têtes penchées, <le ces mains jointes, de ce paysage lumineux et paisible comme les profondeurs dune conscience pure. Il comprendra la science de composition du maître qui, pour augmenter la puissance de mysticité de son tableau, a réuni là des personnages de mondes si divers qu'ils ne peuvent agir les uns sur les autres, si bien que cette vision inefficace d'archanges immobiles et de saints en prière, d'enfants souriants et de vieillards songeurs, se résume en une extase peinte d'une languissante et morne douceur. Tout alentour de cette peinture de rêve, les objets s'harmonisent presque surnaturellement. L'ombre fraîche de l'église et son silence, le mystère de repentir épars dans les rideaux du confessionnal où passèrent les soupirs de la faiblesse humaine, l'auguste nudité de l'autel où tant de fois descendit le Sauveur, — cette inexprimable poésie du décor catholique est la même que celle dont l'âme s'enivre à travers les formes évoquées par le peintre. Ainsi transportée par sa foi intime et de si puissants symboles, cette âme trouve en elle de quoi récréer l'état du cœur où vécut l'artiste. Elle arrive à sentir son œuvre par le dedans comme elle a été produite. Elle se l'assimile comme de l'air qu'on respire. Elle en fait, pour un instant, une portion nécessaire d'elle-même et de son être habituel. Elle en jouit, elle en souffre comme de ses passions propres. Les Magnifiques de Venise ont dû goûter de la même manière la splendeur aisée des grandes toiles du Titien ou de Bonifazio, qui prolongeaient sur les murailles de leurs palais la fêle héroïque de leurs voluptés quotidiennes. Les jeunes hommes de la Grèce ont dû aimer d'un amour semblable les statues de leurs dieux, agiles et fortes comme eux-mêmes et d'une sérénité où ils retrouvaient l'image exacte de
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le paysage taillé du pare de Versailles. La noble poésie de Racine est en rapport étroit avec l'horizon qui se voit de la terrasse du vieux palais, et une grande portion de noire littérature actuelle demeure inintelligible sans l'aspect de magasin de bric-à-brac, habituel à nos installations.
Jusqu'à quel point cette présence continue de l'œuvre d'art modifie-t-elle un esprit d'ordre inférieur, il est malaisé de le savoir. Les Goncourt nous offrent un exemple accompli de ce que devient, grâce à cette présence, la sensibilité intellectuelle de créatures très distinguées. qui se livrent au goût de la collection non point par élégance, ou par mode, ou par intérêt, mais parmi invincible et profond besoin de leur être. C'est d'abord une aperception de plus en plus nette de la vie des choses. Considérez comme l'œil physique, le plus spirituel d'entre nos sens, s'affine et s'avive par cette habitude. Dans la Maison d'un artiste, il est parlé <■ du charme qu'ont, dans la chambre où l'on couche, des murs de tapisseries... du joli éveil de l'aube sur le velouté de ces couleurs, qu'on dirait des couleurs de fleurs légèrement malades, et du doux et imperceptible allumement, dans la blancheur gorge de pigeon de la trame, des tendres nuances, des tons coquets... El comme, dans le premier rayon de soleil, ce qui n'était tout à l'heure que lâches diffuses et riantes se profile en des corps élancés de chasseurs à l'habit rouge et culottés de jaune, en des silhouettes de bergères poudrées, au corsage bleu de ciel, assi-rs sur des tertres dans de la verdure blonde!...» C'esl ici l'impression suprême, presque morbide, à laquelle se rattachent des jouissances et des douleurs connues des seuls initiés. Cette éducation du regard aboutit bientôt à une sorte d'analyse particulière. Même pour les personnes douées d'un sens artistique médiocre, la face d'une chambre, la forme d'un objet, sa couleur, sont des prétextes à sympathie ou bien à antipathie. Les hommes qui savent regarder comprennent les causes profondes de cette sympathie
ou de cette antipathie. Les objets leur apparaissent comme des signes d'une infinité de petits faits. Derrière un mobilier, ils aperçoivent la main de celui qui Fa disposé, son tempérament, sa physionomie. Les plis d'un vêtement leur révèlent les secrètes particularités et la physiologie d'un corps. Ils ont des associations d'idées interminables à propos de chaque objet rencontré, manié, contemplé. « Un temps dont on n'a pas un échantillon de robe, » ont dit les Goncourt..., « l'histoire ne le voit pas vivre. » Et ailleurs : « La misère a des gestes, le corps même à la longue prend des habitudes de pauvre... » C'est une analyse externe, très différente de l'analyse interne, propre aux esprits repliés et retournés sur eux-mêmes. Ces derniers arrivent, à force de réflexion personnelle, à une entente savante de leur propre caractère, et, par suite, quand ils se sont comparés, des autres caractères. Les analystes qui procèdent par le dehors saisissent merveilleusement les mœurs, l'allée et la venue, le pas et le port de l'animal humain. Les premiers peuvent être incapables de discerner le métier d'un individu qu'ils observent. Les seconds, qui reconnaissent du premier coup d'œil la singularité de ce métier, n'auront pas en revanche des notions nouvelles sur le détail des mouvements de l'âme de cet individu. Pour préciser cette différence, les curieux de contrastes n'ont qu'à mettre en regard un recueil de pensées composé par un écrivain d'imagination psychologique, La Rochefoucauld, Vauvenargues, Joubert, — et le recueil de notes intitulé par les Goncourt Idées et Sensations. Dans ce dernier livre, vous ne trouverez pas dix de ces remarques, comme les moralistes proprement dits les prodiguent, qui éclairent soudain une longue série de rouages intérieurs, de ces phrases qui se rencontrent par centaines dans l'Amour de Stendhal : « La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents... » Ou encore : « Le vrai malheur de Mme de Rénal était L'absence de Julien. Elle l'appe-
lail, elle, le remords... » En revanche, ce qui abonde dans Idées el Sensations, comme dans le Journal de Charles Demailly, ce sont les fines impressions nerveuses. On y devine une prodigieuse mobilité du regard, et, derrière la nouveauté incomparable du pittoresque, par delà 1rs frémissements du mot, une vibration presque inquiétante de tout l'être: « On voyait dans cette pièce, à la fin, un ballet charmant, un ballet d'ombres couleur de chauve-souris, avec un loup noirsurla figure, agitant de la gaze autour d'elles comme des ailes de nuit. C'était d'une volupté étrange, mystérieuse, silencieuse, ce (h)u.r menue! de mortes et d'âmes masquées se nouant el se dénouant dans un ration de lune... » Pour imposer à la langue française des effets de cette qualitélà, il faut un affinemenl îles sens avoisinanl la maladie. Mais les Goncourt l'ont dit eux-mêmes : " Pour les délicatesses, les mélancolies exquises d'une œuvre, les fantaisies rares et délicieuses Sur la corde vibrante de l'âme et du cœur, ne faut-il pas un coin maladif dans l'artiste? »
Kl la maladie saisit les deux romanciers, — une étrange maladie que celle-là, faite d'une liyperacuité des sensations: « Je m'aperçois, » est-il dit dans Idées cl Sensations, « que la littérature, l'observation, nu lieu d'émousser en moi la sensibilité, l'a étendue, raffinée. développée, mise à nu... On devient, à force de s'étudier, au lieu de s'endurcir, une sorte d'écorché moral et sensilif, blessé à la moindre impression, sans défense, sans enveloppe, tout saignant... » (Test que l'homme, en multipliant à l'infini ses émotions d'art, exagère à l'extrême la délicatesse de son système nerveux. Il linit par transporter cette excitabilité de sa nature esthétique dans lex rencontres quotidiennes de l'existence. 11 a ramassé el comme condensé toute sa vie dans îles émotions d'art : elles ne lui permettent pins la libre et facile jouissance, el plus simplement encore l'indifférence recommandée par le sage qui disait : « 11 faut glisser la vie el non l'appuyer... » Ajoutez à cette cause perma-
nènte de destruction l'hygiène défectueuse de l'écrivain
moderne, chez lequel le- grand exercice physique ne combat plus la prédominance de l'élément cérébral. Depuis Balzac, qui donna au monde des artistes l'exemple presque monstrueux de sa Comédie humaine, mise sur pied en vingt années, c'est à qui parmi nos hommes de lettres fera des débauches de volonté dans le travail. « Quand nous composions, » avoue une lettre de M. Edmond de Goncourt citée par M.Henri Céard au cours d'une pénétrante étude, « nous nous enfermions des trois et quatre jours sans sortir, sans voir un vivant... » Ce que les deux frères recherchaient ainsi, c'était « la forte lièvre hallucinatoire ». Remarquez le mot : il indique bien la conception spéciale qui a cours aujourd'hui sur les procédés du talent. Nous semblons ne plus l'admettre que douloureux, que mortellement trempé de nos larmes. A ce régime, la machine animale se détraque bientôt. La santé réside dans le pouvoir d'équilibre qui nous permet d'arrêter nos impressions avant qu'elles ne s'amplifient, qu'elles ne s'exagèrent jusqu'à dépasser notre force. Cet équilibre, les frères de Goncourt l'ont toujours haï. De ce point de vue-là, ils peuvent être considérés comme le type des artistes opposés à Goethe. Leur maladie volontaire, dernier effort du raffinement esthétique, leur a permis de créer un roman très nouveau et de renouveler aussi d'une façon saisissante cette prose française dont ils ont joui'1 comme les tziganes jouent de leur violon — douloureusement et passionnément — nol wisely, bu! Ion irrll, disait Shakspeare.
Enfin, il nous a semblé qu'ayant déjà donné deux Français, notre choix devait se porter cette foissurun étranger, sur Tourgueniev. ce Russe de physionomie si originale, qui fut l'ami de Gustave Flaubert, d'Alphonse Daudet, de Guy de Maupassant, d'Emile /."la, el dont l'œuvre a une couleur si spéciale.
Ivan Tourgueniev
est analysé en quatre chapitres et un appendice. I. Du Cosmopolitisme.
IF. L'Esthétique de l'observation.