L'ARRIVÉE DEVANT NAGASAKI
Madame Chrysanthème contient des pages ravissantes. Il suffi ie feuilleter ce livre charmant pour y cueillir les fleurs les ^'us rares. Nous allons en choisir quelques-unes qui donne- »3nt au lecteur une idée du talent descriptif de Pierre Loti.
Le volume s"ouvre par un délicieux paysage. L'auteur arrive en rade de Nagasaki. Il n'a pas encore vu le Japon. Il ne connaît ce pays féerique que par les livres. Il s'en fait donc une idée très fausse, et il a mille chances d'éprouver une déception. En effet, les côtes difi'èrent complètement de celles qu'on lui a décrites. La mer est houleuse, le ciel chargé de nuages. L'orage se dissipe, le ciel se rassérène, la nuit tombe, et, tout à coup ces montagnes, cette mer immobile où dorment les jonques nipponnes et les navires de guerre, prennent un aspect féerique et mystérieux.
Le lecteur retrouvera dans cette page exquise le poète qui s'enivre de la mélancolie des soirs et qui s'abandonne au charme berceur de ces belles nuits d'Extrême-Orient; le sensitif dont l'âme s'ouvre tout entière à ces mille voix de la nature que n'entendent pas les simples mortels.
Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon.
Juste à l'heure prévue, il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.
Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel avancé des Fukaï, au soleil levant). Mais derrière, tout le long de l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un
voile pesant sur les eaux : c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.
Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, comme si ce pays eût soufllé de toutes ses forces contre nous pour nous éloigner de lui. — La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.
Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.
Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une bizarrerie symétrique — comme les « portants » d'un décor tout en profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel. — On eût dit que ce Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous laisser pénétrer dans son cœur même.
Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air, devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleurs. Et, dans cette vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades de
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grands jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait pas raarchei", leurs voiles blanches, tendues sur des vergues horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.
Quel pays de verdure et d'ornbre, ce Japon ! Quel Eden inattendu!...
Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression du soir; audessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les bases, toutes les parties plus touffues avoisinant le» «lUx, étaient dans une pénombre de crépuscuJe. Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des feuillages, étaient manœuvrées sans bruit, merveilleusement, par de petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeau de femme; à mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs devenaient plus pénétrantes, et le tintement monotone des cigales s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts qui faisaient : « Han 1 han ! han ! » avec un son profond de voix humaine; leurs cris détonnaient là tristement prolongés par l'écho.
Toute cette nature exubérante et fraîche portait
en elle-même une étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de pelouses tendres : des éléments disparates de paysage se trouvaient rapprochés comme les sites artificiels.
... Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie en porte-à-faux au dessus d'un abime, quelque vieille petite pagode mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus : cela surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits, les Dieux des bois, les Symboles antiques chargés de veiller sur les campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles. . .
Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux : au pied des vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sûr les quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y manquait.
Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra
même plus essayer de voyager pour se distraire un peu....
Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis....
Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à pleines barques, à pleines jonques, comme une marée montante, des bonshommes et des bonnes femmes entrant en longues files ininterrompues, sans cris, sans contestation, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos, ils apportaient tous de petits paniers, de petites caisses, des récipients de toutes es formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues, inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes, des boutons de manchettes ; des cigales en vie chantant dans des petites cages; de la bijouterie; et des souris blanches apprivoisées dachant faire tourner des petits moulins en carton ; des photographies; des soupes et des ragoûts, dans ses écuelles, tout chauds, tout prêts à être servis par portions à l'équipage; — et des porcelaines, des légions de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiettes.... En un tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à la singe les mains touchant les
pieds, derrière son bibelot et toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores, ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres blanches....
Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque!
Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lenmain matin, et, après les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les mouillages — (embarcations à mettre à la mer ; éclielles, tangons à pousser dehors) — nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et nous nous disions : « Où sommes-nous vraiment? — Aux États Unis? Dans une colonie anglaise d'Australie? — Ou à la Nouvelle Zélande?... »
Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une frégate russe; toute une conccs:iion européenne avec des villas sur les hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots. Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses communes, tout au fond de l'immense allée verte, des miUiers et des milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspectun peu étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge sombre : probablement le vrai,levieuxNagasakijaponaisquisubsisteencore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque paravent de papier, la petite femme aux deux de chat... que peut-être... avant deux ou trois
jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai épousée!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne; les marchands de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image; j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....
A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié leurs paravents à coulisse, leurs éventails à ressort; ayant fait à chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les petites bonnes femmes s'en allèrent.
Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes, toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées, donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous aurions été suspendus; — et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de phosphore.
Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village, la plus infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant. Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout, de tous les côtés delà baie, du haut en bas des montagnes, des myriades
de feux brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense, étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous, tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée, descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse ; l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient. Des sons de guitare, venant des « maisons de thé », semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et ce chant des cigales, — qui est au Japon un des bruits éternels de la vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres, — on l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une cascade de cristal....
{Madame Chrysanthème.)