LES REPAS DE ^MADAME CHRYSANTHÈME
L'inlrigue de Madame Chrysanthème est si ténue qu'elle défie l'analyse; mais celle historielte, si touchanle dans sa simplicilé, sert de cadre à une foule de petits croquis faits d'après nature, de petits tableaux d'une grâce un peu mignarde. Que dites-vous de ces repas en miniature, de ces dineltcs composées de mets inattendus? Loti seul pouvait donner l'impression de ces choses et les faire voir aussi nettement que si on les avait devant soi.
Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.
Cela coiiamence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des haies, confits dans du
vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre. Une lasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux voyageurs dans les hôtelleries.
Cela se continue dans le courant du jour par deux dinettes très drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques tasses à couvercle : un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré... A tout cela, Chrysanthème goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes en relevant le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait une grimace, — en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après, avec horreur.
Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire, ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger : après tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une Uneburette bleue; — brasse ces choses ensemble; — porte le bol à ses lèvres et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au fond de son gosier.
Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais l'irréprochable netteté. La dinette est terminée.... (Madame Chrysanthème.)