Pagne
Des étoiles et des étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante profondeur bleue ; toutes les constellations invisibles à l'Europe, tournant lentement autour de la Groix-du-Sud...
... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air....
Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune pousssière cosmique, — et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de l'immensité vide...
Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous. . . — Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de cataclysme. — En un instant elle nous enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches mortes, — en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau glacée....
A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre, tremblant de froid tous deux, — et elle de frayeur aussi un peu....
Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassa devant lui les nuages et les fantômes. — En riant, nous fîmes sécher nos vêtements au beau soleil, et, après un très frugal repas tahitien, nous commençâmes à redescendre...
... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions au bas du Fataoua sans incidsrit nouveau...
Là 88 trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts; ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur récolte sur leurs épaules nues : de beaux fruits de l'arbre-à-pain et des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
Nous fîmes route avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte odorante de citronniers en fleurs.
La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas la coutume....
Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et d'émotions que d'un voyage en pays lointains.
Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions nouvelles, — sur l'immensité et sur la formation des races humaines, sur le mystérieux de leurs destinées....
(Le Mariage de Loti.)
Avec Ramuntcho, son dernier roman, Loti nous conduit au pays basque, cette petite Bretagne du sud-ouest, sur laquelle plane encore l'esprit des vieux âges. Ces deux pays — le basque et le breton — se ressemblent toujours par le granit qui est partout et par Thabituelle pluie ; par l'immobilité aussi et par la continuité du même rêve religieux.
L'intrigue de Ramuntcho est si ténue qu'on ne saurait considérer le nouveau volume de Loti comme un roman, mais plutôt comme le poème du pays basque. Poème admirable, en vérité. Il est impossible de mieux traduire qu'en certaines pages de ce livre la beauté sévère, la grandeur mélancolique et douce pourtant de l'antique pays des Escualdanac. Feuilles mortes, brises de la mer de Biscaye, odeur des automnes et des printemps, séguedilles qu'accompagnent la guitare et le tambourin, danses passionnées, parties de paume héroïques et naïves, toute la nature et toute la vie basques sont dans ce livre, comme toute la Bretagne était dans Mon frère Yves. La puissance de cette évocation est si grande qu'en fermant le volume on a encore dans les yeux et dans les narines des couleurs et des parfums, comme si l'on avait réellement vécu là-bas, avec Ramuntcho et Gatchutcha, dans les campagnes d'Étchézar et d'Issaritz.