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UNE PARTIE DE PAUME

La paume est le jeu national du pays basque. — Sur la grande place d'Etchézar, à l'issue des vêpres, une partie sérieuse va s'engager. Ils sont tous là, les beaux joueurs de la contrée, la fine fleur des lestes et des forts. Les six champions choisis, divisés en deux camps, seront le vicaire, Ramuntcho et Arrochkoa, contre trois fameux des communes voisines : Joachim. de Mendiazpi; Florentino, d'Espelette, et Irrubeta, d'Hasparren.

La victoire sera vaillamment disputée, au dire de quelques vieillards, champions du temps passé et fiers encore de leurs succès d'antan, qui se sont rendus là avec orgueil, comme au champ d'honneur.

Sur la place du jeu de paume, on commence à arriver de partout, du village même et des hameaux voisins, des maisonnettes de bergers ou de contrebandiers qui perchent là-haut, sur les âpres montagnes. Des centaines de bérets basques, tous semblables, sont à présent réunis, prêts à juger de coups en connaisseurs, à applaudir ou à murmurer; ils discutent les chances ; commentent la force des joueurs et arrangent entre eux de gros paris d'argent. Et des jeunes filles, des jeunes femmes s'assemblent aussi, n'ayant rien de nos paysannes des autres provinces de France, élégantes, affinées, la taille gracieuse et bien prise dans des costumes de termes nouvelles : quelques-unes portant encore

sur le chignon le foulard de soie, roulé et arrangé comme une petite calotte; les autres, tète nue, les cheveux disposés de la manière la plus moderne; d'ailleurs, jolies pour la plupart, avec d'admirables yeux et de très longs sourcils... Cette place, toujours solennelle et en temps ordinaire un peu triste, s'emplit aujourd'hui dimanche d'une foule vive et gaie.

Le moindre hameau, au pays basque, a sa place pour le jeu de paume, grande, soigneusement tenue, en général près de l'église, sous des chênes.

Mais ici, c'est un peu le centre, et comme le conservatoire des joueurs français, de ceux qui deviennent célèbres, tant aux Pyrénées qu'aux Amériques, et que, dans les grandes parties internationales, on oppose aux champions d'Espagne. Aussi la place est-elle particulièrement belle et pompeuse, surprenante en un village si perdu. Elle est dallée de larges pierres, entre lesquelles des herbes poussent, accusant sa vétusté et lui donnant un air d'abandon. Des deux côtés s'étendent, pour les spectateurs, de longs gradins — qui sont en granit rougeâtre de la montagne voisine et, en ce moment, tout fleuris de scabieuses d'automne. — Et au fond, le vieux mur monumental se dresse, contre lequel les pelotes viendront frapper; il a un fronton arrondi, qui semble une silhouette de dôme, et porte cette inscription à demi effacée par le temps : a Blaidka haritzea debakatua ». (Il est défendu de jouer au hlaid.)

C'est au 6iaid cependant que va se faire la partie du jour ; mais l'inscription vénérable remonte au

temps de la splendeur du jeu national, dégénéré à présent comme dégénèrent toutes choses ; elle avait été mise là pour conserver la tradition du rebot, un peu plus difficile, exigeant plus d'agilité et de force, et qui ne s'est guère perpétué que dans la province espagnole de Guipuzcoa.

Tandis que les gradins s'emplissent toujours, elle reste vide encore, la place dallée que remplissent les herbes, et qui a vu, depuis les vieux temps, sauter et courir les lestes et les vigoureux de la contrée. Le beau soleil d'automne, à son déclin, réchauffe et l'éclairé. Çà et là quelques grands chênes s'effeuillent au-dessus des spectateurs assis. On voit là-bas la haute église et les cyprès, tout le recoin sacré, d'où les saints et les morts semblent de loin regarder, protéger les joueurs, s'intéresser à ce jeu qui passionne encore toute une race et la caractérise...

Enfin ils entrent dans l'arène, les 2^^lotaris, les six champions parmi lesquels il en est un en soutane, le vicaire de la paroisse. Avec eux, quelques autres personnages : le crieur qui, dans un instant, va chanter les coups; les cinq juges, choisis parmi des connaisseurs de villages différents, pour intervenir dans les cas de litige, et quelques autres portant des espadrilles et des pelotes de rechange. A leur poignet droit, les joueurs attachent avec des lanières une étrange chose d'osier qui semble un grand ongle courbe leur allongeant de moitié l'avant-bras : c'est avec ce gant (fabriqué en Franc par un vannier unique du village d'Ascain) qu'il v falloir saisir, lancer et relancer la pelote, — une

petite balle de corde serrée et recouverte en peau de mouton, qui est dure comme une boule de bois.

Maintenant ils essaient leurs balles, choisissent les meilleures, dégourdissent , par de premiers coups qui ne comptent pas, leurs bras d'athlètes. Puis, ils enlèvent leur veste, pour aller la confier chacun à quelque spectateur de prédilection ; Ramuntcho, lui, porte la sienne à Gracieuse ', assise au premier rang, sur le gradin d'en bas. Et, sauf le prêtre qui jouera entravé dans sa robe noire, les voilà tous en tenue de combat, le torse libre dans une chemise de cotonnade rose ou bien moulé sous un léger maillot de fil.

Les assistants les connaissent bien, ces joueurs; dans un moment, ils s'exciteront pour ou contre eux et vont fréquemment les interpeller, comme on fait aux toréadors.

En cet instant, le village s'anime tout entier de l'esprit des temps anciens; dans son attente du plaisir, dans sa vie, dans son ardeur, il est très basque et très vieux — sous la grande ombre de la Gizune, la montagne surplombante, qui y jette déjà un charme de crépuscule.

Et la partie commence, au mélancolique soir. La balle, lancée à tour de bras, se met à voler, frappe le mur à grands coups secs, puis rebondit et traverse l'air avec la vitesse d'un boulet.

Ce mur du fond, arrondi comme un feston de dôme sur le ciel, s'est peu à peu couronné de tètes d'enfants — petits Basques, petits bérets, joueurs

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