CHAPITRE VIII
Dëfînition da mot civilisation ; le développement social résulte
d'une double source
M. Guizot, si j'ose me permettre de combattre sa grande autorité, débute, dans son livre sur la Civilisation en Europe , par une confusion de mots d'où découlent d'assez g-raves erreurs positives. II énonce cette pensée que la civilisation est un Jait,
Ou le mot fait doit être entendu ici dans un sens beaucoup moins précis et positif que le commun usage ne l'exig-e, dans un sens large et un peu flottant, j'oserais presque dire élastique et qui ne lui a jamais appartenu, ou bien il ne convient pas pour caractériser la notion comprise dans le laot cioilisation, La civilisation n'est pas un fait, c'est une série, un enchaînement de yaiVsplus ou moins logiquement unis les uns aux autres, et engendrés par un concours d'idées souvent assez multiples; idées et faits se fécondant sans cesse. Un roulement incessant est quelquefois la conséquence des premiers principes ; quelquefois aussi cette conséquence est la stagnation; dans tous les cas, la civilisation n'est pas un fait, c'est un faisceau de faits et d'idées, c'est un état dans lequel une société humaine se trouve placée, un milieu dans lequel elle a réussi à se mettre, qu'elle a créé, qui émane d'elle, et qui à son tour réagit sur elle.
Cet état a un grand caractère de généralité qu'un fait ne possède jamais ; il se prête à beaucoup de variations qvHwnfait ne saurait pas subir sans disparaître, et,
entre autres, il est complètement indépendant des formes g-ouvernementales, se développant aussi bien sous le despotisme que sous le rég-ime de la liberté, et ne cessant pas même d'exister lorsque des commotions civiles modifient ou même transforment absolument les conditions de la vie politique .
Ce 'n'est pas à dire cependant qu'il faille estimer peu de chose les formes gouvernementales. Leur choix est intimement lié à la prospérité du corps social : faux, il l'entrave ou la détruit ; judicieux, il la sert et la développe. Seulement, il ne s'ag'it pas ici de prospérité ; la question est plus g-rave ; il s'agit de l'existence même des peuples et de la civilisation, phénomène intimement lié à certaines conditions élémentaires, indépendantes de l'état politique, et qui puisent leur raison d'être, les motifs de leur direction, de leur expansion, de leur fécondité ou de leur faiblesse, tout enfin ce qui les constitue, dans des racines bien autrement profondes. 11 va donc sans dire que, devant des considérations aussi capitales, les questions de conformation politique, de prospérité ou de misère se trouvent rejetées à la seconde place ; car, partout et toujours, ce qui prend la première, c'est cette question fameuse d'Hamlet: être ou ne pas être. Pour les peuples aussi bien que pour les individus, elle plane audessus de tout. Gomme M. Guizot ne paraît pas s'être mis en face de cette vérité, la civilisation est pour lui, non pas un état, non pas un milieu, mais un fait; et le principe générateur dont il le tire est un autre fait d'un caractère exclusivement politique.
ESSAI SUR l'inégalité DES HACES HUMAINES 83