CHAPITRE III
Les Chananéens maritimes Tyr et Carthage
Les villes chananéennes attiraient à elles de nombreuses troupes de Sémites, appartenant à tous les rameaux de la race, et par conséquent différemment mélangées. Les hommes qui arrivaient d*Assyrie apportaient, du mélange chamite particulier auquel ils avaient touché, un sang tout autre que celui du Sémite qui, venu de la basse Egypte ou du sud de l'Arabie, avait été longtemps en contact avec le nègre à chevelure laineuse. Le Chaldéen du nord, celui des montagnes de TArménie (i),
(i) L'homme venu du pays d'Arpaxad (Gen., aa). — Tous les peuples sortis de Sem, à la première génération, sont dénommés dans l'ordre de leur position géographique, en commençant par le sud et en finissant par le nord-ouest : Ëlam, au delà du Tigre, près du golfe Persique ; Assur, l'Assyrie, remontant le Tigre, vers le nord; Arpaxad, l'Arménie, inclinant à l'ouest ;Lud, la Lydie ;Aram redescend vers le sud avec le cours de TEuphrate. (Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. I.)
tlO PAGES CHOISIES DU GOSfTB DE GOBINEAU
THébreu, enfin, dans les alliages subis par sa race, avait eu plus de participation à l'essence blanche. Cet autre, qui descendait des rég-ions voisines du Caucase, pouvait déjà, directement ou indirectement, apporter dans ses veines un ressouvenir de Tespèce jaune. Telles bandes Sorties de la Phrygie avaient pour mères des femmes grecques.
Autant de nouvelles émigrations, autant d'éléments ethniques nouveaux qui venaient s'accoster dans les cités phéniciennes. Outre ces difi'érents rapports de la famille sémitique, il y avait encore des Ghamites du pays, des Ghamites fournis par les grands Etats de l'est, et encore des Arabes cuschites et des Egyptiens et des nègres purs. En somme, les deux familles blanche et noire, et quelque peu même l'espèce jaune, se combinaient de mille manières différentes au milieu de Ghanaan, s'y renouvelaient sans cesse et y abondaient constamment, de manière à y former des variétés et des types jusque-là inconnus.
Un tel concours avait lieu parce que la Phénicie offrait de l'occupation à tout ce monde. Les travaux de ses ports, de ses fabriques, de ses caravanes, demandaient beaucoup de bras. Tyr et Sidon, outre qu'elles étaient de grandes villes maritimes et commerciales à la façon de Londres et de Hambourg, étaient en même temps de grands centres industriels comme Liverpool et Birmingham ; devenues les déversoirs des populations de l'Asie antérieure, elles les occupaient toutes et en reportaient le trop-plein sur le vaste cercle de leurs colonies. Elles y envoyaient de la sorte, par des immigrations constantes, des forces fraîches et un surcroît de leur propre vie.
ESSAC SUR L*mÉGALItÉ DES RACES HUMAINES I 1 1
N'admirons pas trop cette activité prodigieuse. Tous ces avantag'es d'une population sans cesse aug'mentée avaient lours revers fâcheux : ils commencèrent par altérer la constitution politique de façon à l'améliorer ; ils finirent par déterminer sa ruine totale.
On a vu par quelles transformations ethniques le règne des dieux avait pris fin, pour être remplacé par celui des prêtres, qui, à leur tour, avaient cédé le pas à une organisation compliquée et savante, destinée à donner accès dans la sphère du pouvoir aux chefs et aux puissants des villes. A la suite de cette ré forme, la distinction des races était tombée dans le néant. Il n'y avait plus eu que celle des familles. Devant la mutabilité perpétuelle et rapide des éléments ethniques, cet état aristocratique, dernier mot, terme extrême du sentiment révolutionnaire chez les premiers arrivants sémites, se trouva un jour ne plus suffire aux exigences des générations qui s'élevaient, et les idées démocratiques commencèrent à poindre.
Elles s'appuyèrent d'abord sur les rois. Ceux-ci prêtèrent volontiers l'oreille à des principes dontla première application devait être d'humilier les patriciats. Elles s'adressèrent ensuite aux troupeaux d'ouvriers employés dans les manufactures, et en firent le nerf de la faction qu'elles réunissaient. Gomme agents actifs des intrigues et des conspirations, on recruta largement dans une classe d'hommes particulière, troupe habituée au luxe, touchant, au moins des yeux, aux grandes séductions de la puissance, mais sans droits, sans autre considération que celle de la faveur, méprisée surtout par les nobles, et dès lors les fa,vorisant peu; j'entends les esclaves
royaux, les eunuques des palais, les favoris ou ceux qui tendaient à le devenir. Telle fut la composition du parti qui poussa à la destruction de Tordre aristocratique.
Les adversaires de ce parti possédaient bien des ressources pour se défendre. Contre les désirs et les velléités des rois, ils avaient Timpuissance légale, la dépendance de ces magistrats sans autorité. Ils s'attachaient à en resserrer les nœuds. Aux masses tu rbulantes des ouvriers et des matelots, ils présentaient les épées et les dards de cette multitude de troupes mercenaires, surtout carien nés et philistines, qui formaient les garnisons des villes et dont eux seuls exerçaient le commandement. Enfin, aux menées des esclaves royaux, ils opposaient une longue habitude des affaires, une méfiance suffisamment aiguisée de la nature humaine, une sagesse pratique bien supérieure aux roueries de leurs rivaux; en un mot, contre les intrigues des uns, la force brutale des autres, l'ambition ardente des plus grands, les convoitises grossières des plus petits, ils pouvaient user de cette immense ressource d'être les maîtres, arme qui ne brise pas aisément dans le poing des forts.
Certes ils auraient gardé leur empire comme le garderait toute aristocratie, à perpétuité, si la victoire n'avait pu résulter que de Ténergie des assaillants ; mais c'était de leur affaiblissement qu'elle devait éclore. La défaite n'était à prévoir que du mélange de leur sang.
La révolution ne triompha que lorsqu'il lui fut né des auxiliaires à l'intérieur des palais dont elle s'évertuait à briser les portes.
Dans des Etats où le commerce donne la richesse et la richesse l'influence, les mésalliances, pour user d'un
ESSAI SUR l'inégalité DES RACES HUMAINES Il3
terme technique, sont toujours difficiles à éviter. Le matelot d'hier est le riche armateur de demain, et ses filles pénètrent, à la manière de la pluie d*or, dans le sein des plus org-ueilleuses familles. Le sang des patriciens de la Phénicie était d'ailleurs si mélangé déjà qu'on avait certainement peu de soin de le garantir contre de séduisantes modifications. La polygamie, si chère aux peuples noirs, ou demi-noirs, rend aussi, sous ce rapport, toutes les précautions inutiles. L'homogénéité avait donc cessé d'exister parmi les races souveraines de la côte de Chanaan, et la démocratie trouva moyen de faire parmi celles-ci des prosélytes. Plus d'un noble commença à goûter des doctrines mortelles à sa caste.
L'aristocratie, s'apercevant de cette plaie ouverte dans ses flancs, se défendit au moyen de la déportation. Quand les séditions étaient sur le point d'éclater, ou quand une émeute était vaincue, on saisissait les coupables ; le gouvernement les embarquait de force avec des troupes cariennes, chargées de les surveiller, et les envoyait soit en Libye, soit en Espagne, soit au delà des colonnes d'Hercule, dans des lieux si éloignés qu'on a prétendu retrouver la trace de ces colonisations jusqu'au Sénégal.
Les nobles apostats, mêlés à la tourbe, devaient, dans cet exil éternel, former à leur tour le patriciat des nouvelles colonies, et on n'a pas entendu dire que, malgré leur libéralisme, ils aient jamais désobéi à ce dernier ordre de la mère patrie.
Un jour arriva pourtant où la noblesse dut succomber. On connaît la date de cette défaite définitive ; on sait la forme qu'elle revêtit ; on peut en désigner la cause déter-
Il4 PAGES CHOISIES DU COMTE DE GOBINEAU
minante. La date, c'est Tan 829 avant J.-C; la forme, c'est rémigration aristocratique qui fonda Garthag-e (i); la cause déterminante est indiquée par l'extrême mélange où en étaient arrivées les populations sous l'action d'un élément nouveau qui, depuis un siècle environ, fomentait d'une manière irrésistible l'anarchie des éléments ethniques.
Les peuples hellènes avaient pris un développement considérable. Ils avaient commencé, de leur côté, à créer des colonies, et ces ramifications de leur puissance, s'étendant sur la côte de TAsie Mineure, n'avaient pas tardé à envover en Chanaan de très nombreuses immig'rations(2).Les nouveaux venus, bien autrement intelligents et alertes que les Sémites, bien autrement vigoureux de corps et d'esprit, apportèrent un précieux concours de forces à l'idée démocratique, et hâtèrent par leur présence la maturité de la révolution. Sidon avait succombé la première sous les efforts démagogiques. La populace victorieuse avait chassé les nobles, qui étaient allés foncier à Aradus une nouvelle cité, où le commerce et la prospérité s'étaient réfugiés, au détriment de l'ancienne ville, demeurée complètement ruinée (3). Tyr eut bientôt un sort pareil.
Les patriciens, craignant à la fois les séditieux des fabriques, le bas peuple, les esclaves royaux et le roi ; avertis du destin qui les menaçait par l'assassinat du plus grand d'entre eux, le pontife de Melkart, et ne
COMovers, das Pliœnizische Alterthum, t. II, i" partie, p. 35 et passim.
(a) Movers, t, II, i^* partie, p. 869.
(3) Movers, loc, cit.
ESSAI sua l'inégalité des races humaines II 5
jugeant pas pouvoir maintenir davantag-e leur autorité, ni sauver leur vie devant une génération issue de mélanges trop multiples, prirent le parti de s'jBxpatrier . La flotte leur appartenait, les navires étaient gardés par leurs troupes. Ils se résignèrent, ils s'éloignèrent avec leurs trésors, et surtout avec leur science gouvernementale et administrative, leur longue et traditionnelle pratique du négoce, et ils s*en allèrent porter leurs destins sur un point de la côte d'Afrique qui lait face à la Sicile.
Ainsi s'accomplit un acte héroïque qu'on n'a guère revu depuis. A deux reprises pourtant, dans les temps modernes, il fut question de le renouveler. Le sénat de Venise, dans la guerre de Chiozza, délibéra s'il ne devait pas s'embarquer pour le Péloponèse avec toute sa nation, et il n'y a pas de trop longues années qu'une éventualité semblable fut prévue et discutée dans le parlement anglais.
Carthage n'eut point d'enfance. Les maîtres qui la gouvernaient étaient sûrs d'avance de leur volonté. Ils avaient pour but précis ce que la Tjr ancienne leur avait appris à estimer et à poursuivre. Ils étaient entourés de populations presque entièrement noires, et partant inférieures aux métis qui venaient trôner au milieu d'elles. Ils n'éprouvèrent aucune peine à se faire obéir. Leur gouvernement, remontant le cours des siècles, reprit, en face des sujets, toute la dureté et l'inflexibilité chamitiques ; et comme la cité de Didon ne reçut jamais, pour toute immigration blanche, que les nobles tyriens ou chananéens, victimes, ainsi que ses fondateurs, des catastrophes démagogiques, elle appesantit son joug tant qu'il lui plut. Jusqu'au moment de sa ruine, elle ne fit pas la
Il6 PAGES CHOISIES DU COMTE DE GOBINEAU
moindre concession à ses peuples. Lorsqu'ils osèrent en appeler aux armes, elle sut les châtier sans faiblir jamais C'est que son autorité était fondée sur une diflFérence ethnique qui n'eut pas le temps de composer et de dispa* raître.
L'anarchie tyrienne était devenue complète après le départ des nobles qui, seuls, avaient encore possédé une ombre de l'ancienne valeur de la race, surtout de son homogénéité relative. Quand les rois et le bas peuple se trouvèrent seuls à agir, la diversité des orig'ines se jeta au travers de la place publique pour empêcher toute réorganisation sérieuse. L'esprit chamitique, la multiplicité des branches sémitiques, la nature grecque, tout parla haut, tout parla fort. Il fut impossible de s'entendre, et l'on s'aperçut que, loin de prétendre à retrouver jamais un système de gouvernement logique et fermement dessiné, il faudrait s'estimer très heureux quand on pourrait obtenir une paix temporaire au moyen de compromis passagers. Après la fondation de Garthage, Tyr ne créa pas de colonies nouvelles. Les anciennes, désertant sa cause, se rallièrent, l'une après l'autre, à la cité patricienne, qui devint ainsi leur capitale : rien de plus logique. Elles ne déplacèrent pas leur obéissance : le sol métropolitain fut seul changé. La race dominatrice resta la même, et si bien la même que désormais ce fut elle qui colonisa. A la fin du vni» siècle, elle posséda des établissements en Sardaigne : elle-même n'avait pas encore cent années d'existence. Cinquante ans plus tard, elle s'emparait des Baléares. Dans le vi® siècle, elle faisait réoccuper par des colons libyens toutes les cités autrefois phéniciennes de l'Occident, trop peu peuplées
ESSAI son l'inégalité des h aces humaines 117
à son ^é (i). Or, dans les nouveaux venus, le sang" noir dominait encore plus que sur la côte de Ghanaan, d'où étaient venus leurs prédécesseurs : aussi, lorsque, peu de temps avant J.-C, Strabon écrivait que la plus grande partie de l'Espagne était au pouvoir des Phéniciens, que trois cents villes du littoral de la Méditerranée, pour le moins, n'avaient pas ^d'autres habitants, cela signifiait que ces populations étaient formées d'une base noire assez épaisse sur laquelle étaient venus se superposer, dans une proportion moindre, des éléments tirés des races blanches et jaunes ramenées encore par des alluvions carthaginoises vers le naturel mélanien
Ce fut de son patriciat chamite que la patrie d'Annibal reçut sa grande prépondérance sur tous les peuples plus noirs. Tyr, privée de cette force et livrée à une complète incohérence de race, s'enfonça dans l'anarchie à pas de géant.
Peu de temps après le départ de ses nobles, elle tomba pour toujours dans la servitude étrangère, d'abord assyrienne, puis persane, puis macédonienne. Elle ne fut plus à jamais qu'une ville sujette. Pendant le petit nombre d'années qui lui restèrent encore pour exercer son isonomie, soixante-dix-neuf ans seulement après la fondation de Carthage, elle se rendit célèbre par son esprit séditieux, ses révolutions constantes et sanglantes. Les ouvriers de ses fabriques se portèrent, à plusieurs reprises, à des violences inouïes, massacrant les riches, s'emparant de leurs femmes et de leurs filles et s'établissant en maîtres dans les demeures des victimes au milieu de
(1) Movers, t. Il, -a* partie, p. 629.
Il8 PAGES CHOISIES DU COMTE DE GOBINEAU
richesses usurpées. Bref, Tyr devint l'horreur de tout le Chanaan, dont elle avait été la g^loire, et elle inspira à toutes les contrées environnantes une haine et une indig-nation si fortes et de si long-ue haleine que, lorsque Alexandre vint mettre le siège devant ses murailles, toutes les villes du voisinage s'empressèrent de fournir des vaisseaux pour la réduire. Suivant une tradition locale, on applaudit unanimement en Syrie, quand le conquérant condamna les vaincus à être mis en croix. C'était le supplice légal des esclaves révoltés : les Tyriens n'étaient pas autre chose.
Tel fut, en Phénicie, le résultat du mélang-e immodéré, désordonné des races, mélange trop compliqué pour avoir eu le temps de devenir une fusion, et qui, n'arrivant qu'à juxtaposer les instincts divers, les notions multiples, les antipathies des types différents, favorisait, créait et éternisait des hostilités mortelles.