CHAPITRE VI
Les Egyptiens n'ont pas été conquérants; pourquoi leur civilisation
resta stationnaire
... La bonne critique attache de nos jours, et très justement, une haute idée de supériorité civilisatrice à la possession d'un moyen de fixer la pensée, et le mérite est d'autant plus g-rand que le moyen est moins compliqué. Rien ne dénote chez un peuple plus de profondeur de réflexion, plus de justesse de déduction, plus de puissance d'application aux nécessités de la vie, qu'un alphabet
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réduit à des éléments aussi simples que possible. A ce titre, les Eg^yptiens sont loin de pouvoir se réclamer de leur invention pour occuper une des places d'honneur. Leur découverte, toujours ténébreuse, toujours laborieuse à mettre en œuvre, les rejette sur les bas degrés de Téchelle des nations cultivées. Derrière eux, il n'est que les Péruviens nouant leurs cordelettes teintes, leurs quipos, et les Mexicains peig-nant leurs dessins énig-matiques. Au-dessus d'eux se placent les Chinois euxmêmes ; car, du moins, ces derniers ont franchement passé du système figuratif à une expression conventionnelle des sons, opération, sans doute, imparfaite encore, mais qui, pourtant, a permis, à ceux qui s'en sont contentés, de rallier les éléments de l'écriture sous un nombre de clefs assez restreint. Du reste, combien cet effort, plus habile que celui des hommes de Thèbes, est-il encore inférieur aux intelligentes combinaisons des alphabets sémitiques, et même aux écritures cunéiformes, m^oins parfaites, sans doute, que celles-ci qui, à leur tour, doivent céder la palme à la belle réforme de l'alphabet grec, dernier terme du bien en ce genre, et que le système sanscrit, si beau cependant, n'égale pas! Et pourquoi ne l'égale-t-il pas? C'est uniquement parce que nulle race, autant que les familles occidentales, n'a été douée, tout à la fois, de cette puissance d'abstraction qui, unie au vif sentiment de l'utile, est la vraie source de l'alphabet. Ainsi donc, tout en considérant l'écriture hiéroglyphique comme un titre solide de la nation égyptienne à prendre place parmi les peuples civilisés, on ne peut méconnaître que la nature de cette conception, parvenue même à ses perfectionnements derniers, n^ classe ses inventeurs
au-dessous des peuples assyriens. Ce n'est pas tout: dans le fait de cette idée stérilisée, il j a encore quelque chose à remarquer. Si les peuples noirs de TEg-ypte n'avaient été gouvernés, dès avant le temps de Menés, par des initiateurs blancs, ce premier pas de la découverte de récriture hiéroglyphique n'aurait certainement pas été fait. Mais, d'autre part, si l'inaptitude de l'espèce noire n'avait pas, à son tour, dominé la tendance naturelle des Arians à tout perfectionner, l'écriture hiéroglyphique et, après elle, les arts de l'Egypte n'auraient pas été frappés de cette immobilité, qui n'est pas un des caractères les moins spéciaux de la civilisation du Nil.
Tant que le pays ne fut soumis qu'à des dynasties nationales, .tant qu'il fut dirigé, éclairé pair des idées nées sur son sol et issues de sa race, ses arts purent se modifier dans les parties ; ils ne changèrent jamais dans l'ensemble. Aucune innovation puissante ne les bouleversa. Plus rudes peut-être sous la 2^ et la 3« dynastie, ils n'obtinrent, sous les i8« et 19®, que l'adoucissement de cette rudesse, et sous la 29', qui précéda Cambyse, la décadence ne s'exprime que par la perversion des formes, et non par l'introduction de principes jusque-là inconnus. Le génie local vieillit et ne changea pas. Elevé, porté au sublime tant que l'élément blanc exerça la prépondérance, stationnaire aussi longtemps que cet élément illustre put se maintenir sur le terrain civilisateur, décroissant toutes les fois que le génie noir prit accidentellement le dessus, il ne se relèvera jamais. Les victoires de l'influence néfaste étaient trop constamment soutenues par le fond mélanien sur lequel reposait l'édifice.
On a de tous temps été frappé de cette mystérieuse
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somnolence. Les Grecs et les Romains s'en étonnèrent comme nous, et puisqu'il n'est rien qui demeure sans une explication, telle quelle, on crut bien dire en accusant les prêtres d'avoir. produit le mal.
Le sacerdoce égyptien fut dominateur, sans nul doute, ami du repos, ennemi des innovations comme toutes les aristocraties. Mais quoi! les sociétés chamites, sémites, hindoues eurent aussi des pontificats vigoureusement organisés et jouissant d'une vaste influence. D'où vient que, dans ces contrées, la civilisation ait remué, marché, traversé des phases multiples; que les arts aient progressé, que l'écriture ait changé de formes et soit arrivée à sa perfection? C'est que, simplement, dans ces différents lieux, la puissance des pontificats, tout immense qu'elle pût être, ne fut rien devant l'action exercée par les couches successives du sang des blancs, source intarissable de vie et de puissance. Les hommes des sanctuaires, eux-mêmes, pénétrés du besoin d'expansion qui échauffait leur poitrine, n'étaient pas les derniers à trouver et à créer. C'est rabaisser la valeur et la force des éternels principes de l'existence sociale que d'y supposer des obstacles infranchissables dans le fait essentiellement mobile et transitoire des institutions.
Quand, par ces inventions de la convenance humaine, la civilisation se trouve gênée dans sa marche, elle, qui les a créées uniquement pour en tirer profit, est parfaitement armée pour les défaire, et l'on peut hardiment décider que, lorsqu'un régime dure, c'est qu'il convient à ceux qui le supportent et ne le changent pas. La société égyptienne, n'ayant reçu dans son sein que bien peu
de nouveaux affluents blancs, n'eut pas lieu de renoncer à ce que, primitivement, elle avait trouvé bon et complet et qui continua à lui paraître tel. Les Éthiopiens, les nègres, auteurs des plus anciennes et plus nombreuses invasions, n'étaient pas g'ens à transformer l'ordre de l'empire. Après l'avoir pillé, ils n'avaient que deux alternatives : ou se retirer, ou obéir aux règ-les établies avant leur venue. Les rapports mutuels des éléments ethniques de l'Egypte n'avant été modifiés, jusqu'à la conquête de Cambyse, que par l'inondation croissante de la race noire, il n'y a rien d'étonnant à ce que tout mouvement ait commencé par se ralentir, puis se soit arrêté, et que les arts, l'écriture, l'ensemble entier de la civilisation, se soient, jusqu'au septième siècle avant J.-C., développés dans un sens unique, sans abandonner aucune des conventions qui avaient d'abord servi d'étais, et qui finirent, suivant la règle, par constituer la partie la plus saillante de l'originalité nationale...
Jusqu'au dix-septième siècle avant J.-C, l'influence égyptienne, et toujours l'Afrique exceptée, n'avait que très peu d'action ; elle exerçait un faible prestige, elle était à peine connue. Des travaux de défense du genre de ceux que les rois avaient fait construire sur les frontières orientales pour fermer le passage aux sables et surtout aux étrangers, sont toujours l'œuvre d'un peuple qui, en se garantissant des invasions, limite luimême son terrain. Les Egyptiens étaient donc volontairement séparés des nations orientales. Sans que tous rapports guerriers ou pacifiques fussent détruits, il n'en résultait pas un échange durable dqs idées, et par con-»
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séquent la civilisation resta confinée au sol qui Tavait vue naître, et ne porta point ses merveilles à Test ni au nord, ni même dans Touest africain (i) .
Quelle différence avec la culture assyrienne I Celle-ci embrassa dans son vol immense un si vaste tour de pays qu'il dépasse Tessor où purent s'emporter, dans des temps postérieurs, la Grèce d'abord, Rome ensuite. Elle domina l'Asie moyenne, découvrit l'Afrique, découvrit l'Europe, sema profondément dans tous ces lieux ses mérites et ses vices^ s'implanta partout, de la manière la plus durable, et, vis-à-vis d'elle, le perfectionnement ég-yptien, demeuré à peu près local, se trouva dans une situation semblable à ce que la Chine a été depuis pour le reste du monde.
Bien simple est la raison de ce phénomène, si on veut la chercher dans les causes ethniques. De la civilisation assyrienne, produit des Chamites blancs mêlés aux peuples noirs, puis de différentes branches des Sémites ajoutées au tout, il résulta la naissance de masses épaisses qui, se poussant et se pénétrant de mille manières,
(i)Au viii* siècle avant J.-C.,les Egyptiens n'avaient pas m^me de marine, bien qu'à cette époque ils eussent englobé le Delta dans leur empire. Les peuples chananéens, sémites ou grecs étaient les seuls navigateurs qui auraient pu animer le commerce de leur pays ; ils attachaient une importance si secondaire à cet avantajg^e que, pour se défendre des insultes des pirates, ils n'avaient pas hésilé à fermer l'entrée du Nil par des barrages qui la rendaient impraticable à tous les navires. (Movers, das Phœnizisch. Atterth., t. Il, i" partie, p. 370.) — En somme, les guerres des Egyptiens du côté de l'Asie onti toujours eu un caractère plutôt défensif qu'agressif, et l'influence même que les Pharaons s'efforçaient de gagner dans les cités phéniciennes avait plutôt pour but de neutraliser l'action des gouvernements assyriens que de poursuivre des résultats positifs, (Movers, Wid.» pp. 298, 299, 4i5 et passim.)
allèrent porter en cent endroits divers, entre le golfe Persique et le détroit de Gibraltar, les nations composites nées de leur fécondation incessante. Au contraire, la civilisation égyptienne ne put jamais se rajeunir dans son élément créateur qui fut toujours sur la défensive et toujours perdit du terrain. Issue d'un rameau d*Arians- Hindous mêlé à des races noires et à quelque peu de Ghamites et de Sémites, elle revêtit un caractère particulier qui, dès ses premiers temps, était parfaitement fixé et se développa longtemps dans un sens propre avant d'être attaqué par des éléments étrangers. Elle était mûre déjà lorsque des invasions ou introductions de Sémites vinrent se superposer à elle. Ges courants auraient pu la transformer, s'ils avaient été considérables. Ils restèrent faibles, et l'organisation des castes, tout imparfaite qu'elle était, suffit longtemps à les neutraliser.
Tandis qu'en Assyrie les émigrants du nord pénétraient et se montraient rois, prêtres, nobles, tout, ils rencontraient sur le sol de l'Egypte une législation jalouse qui commençait par leur fermer l'entrée du territoire à titre d'êtres impurs, et lorsque, malgré cette défense, maintenue jusqu'au temps de Psammatik (664 av. J.-G.), les intrus parvenaient à se glisser à côté des maîtres du pays, décastés et haïs, ce n'était que lentement qu'ils se fondaient dans cette société rébarbative. Ils y réussissaient cependant, je le crois ; mais pour quel résultat? Pour imiter l'œuvre du sang hellénique en Phénicie. Gomme lui, ils contribuaient, unis à Faction noire, à hâter la dissolution d'une race que, plus nombreux et arrivés plus tôt, ils auraient fait vivre et se régénérer. Si, dès les premières années où régna Menés, au mé-
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lang-e arian, chamite et noir, une forte dose de sang* sémitique avait pu s'ajouter, TEgypte aurait été profondément révolutionnée et ag'itée. Elle ne serait pas restée isolée dans le monde, et elle se serait trouvée en communication directe et intime avec les Etats assyriens.