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CHAPITRE III

Le bouddhisme, sa défaite

«..Autantqu*on en peut juger, le bouddhisme mérita d'être vaincu, parce qu'il recula devant ses conséquences. Sensible, de bonne heure, au reproche, évidemment très mérité, de démentir ses prétentions à la perfection morale en se recrutant de tous les gens perdus, il s'était laissé persuader d'admettre des motifs d'exclusion physiques et moraux. Par là, il n'était déjà plus la religion universelle, et se fermait les accessions les plus nombreuses, si elles n'étaient pas les plushonorables.En outre, comme il n'avait pas pu détruire, de prime abord, les castes, et qu'il avait été obligé de les reconnaître de fait, tout en

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les niant en théorie, il avait dil, dans son propre sein, compter avec elles. Les rois kschattrjas et fiers de l'être, bien que bouddhistes, les brahmanes convertis et qui n'avaient rien à gag-ner, les uns et les autres, à la nouvelle foi, si ce n'est la dig-nité de bouddha et l'anéantissement parfait, devaient, tôt ou tard, soit par eux, soit par leurs descendants, éprouver, en mille circonstances, des tentations violentes de rompre avec la' tourbe qui s'ég'alait à eux, et de reprendre la plénitude de leurs anciens honneurs.

De cent façons le bouddhisme perdit du terrain ; au XI® siècle, il disparut tout à fait du sol de l'Inde. Il se réfug'ia dans des colonies, comme Geylan ou Java, que la culture brahmanique avait sans doute formées, mais où, par l'infériorité ethnique des prêtres et des g'uerriers, la lutte put continuer indécise et même se terminer à l'avantage des hérétiques. Le culte dissident trouva encore un asile dans le nord-est de l'Inde où cependant, comme au Népaul, on le voit aujourd'hui, dégénéré et sans forces, reculer devant le brahmanisme. En somme, il ne fut vraiment à l'aise que là où il ne rencontra pas de castes, en Chine, dans TAnnam, au Thibet, dans l'Asie centrale. Il s'y déploya à son aise, et, contrairement à l'avis de quelques critiques superficiels, il faut avouer que l'examen ne lui est pas favorable et montre d'une manière éclatante le peu que réussit à produire, pour les hommes et pour les sociétés, une doctrine politique et religieuse qui se pique d'être basée uniquement sur la morale et la raison.

Bientôt l'expérience démontre combien cette prétention est vaine et creuse. Gomme le bouddhisme, la doctrine

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incomplète veut réparer sa faute en se donnant, après coup, des fondements. Il est trop tard, elle ne crée qu'absurdités. Procédant à Tinverse de ce qui se voit dans les véritables philosophies, au lieu de faire que la loi morale découle de rontolo|°^ie, c'est, au contraire, Tontolog-ie qui découle de la loi morale (i). De là, encore plus de non-sens, s'il est possible, que dans le brahmanisme dég-énéré, qui en contient tant. De là, une théologie sans âme, toute factice, et les niaiseries du cylindre de prières, qui, placardé de manuscrits d'oraisons et mis en rotation perpétuelle par une force hydraulique, est censé envoyer au ciel l'esprit pieux contenu sous les lettres, et en réjouir les intelligences suprêmes (2). A quel point d'avilissement tombe bientôt une théorie rationaliste qui s'aventure hors des écoles et va entreprendre la conduite des peuples! Le bouddhisme le montre pleinement, et l'on peut dire que les multitudes immenses dont il dirig'e les consciences appartiennent aux classes les plus viles de la Chine et des pays circonvoisins. Telle fut sa fin, tel est son sort actuel.

Le brahmanisme ne fit pas que profiter des infirmités et des fautes de son ennemi. Il eut aussi des bénéfices

(i) M. Burnouf se sert très habilement de la postériorité de 1 ontolof^ie dans le bouddhisme pour établir Vàge de ce système religieux. (Ouvr, cité, t. I, p. 182.)

(a) Voir les détails nombreux sur ce cylindre, très en uisjo^e chez les Mongols, dans les Souvenirs d*un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, pendant les années j844t iS45, et 1846 (Paris, i85o), par M. Hue, prêtre missionnaire de la congrégation de Saint- Lazare. — Voir aussi, dans le même ouvrage, ce qui a rapport à la réforme moderne du bouddhisme lamaïque, appelée réforme de Tsong-Kaba, et qui date du xiv" siècle. L*esprit hindou, dont il restait peu, a été presque absolument expulsé par ces innovations.

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d'habileté, et il suivit, en ces circonstances, la même politique dont il avait déjà usé avec succès lors de la révolte des kschattrjas. Il sut pardonner et accorder les concessions indispensables. Il ne voulut pas violenter les consciences ou les humilier. Il imagina, au moyen d'un syncrétisme accommodant, de faire du bouddha Sakya-mounilune incarnation de Vischnou. De cette façon, il permettait à ceux qui voulaient revenir à lui de toujours vénérer leur idole, et leur éparg-nait ce que les conversions ont de plus amer, le mépris de ce que Ton a adoré. Puis, peu à peu, son panthéon accueillit beaucoup de divinités [bouddhiques, avec cette seule réserve que ces dernières venues n'occupèrent que des rangs inférieurs. Enfin il manœuvra de telle sorte qu'aujourd'hui le bouddhisme est aussi bien non avenu dans l'Inde que s'il n'y avait jamais existé. Les monuments sortis des mains de cette secte passent, dans l'opinion générale, pour l'œuvre de son rival heureux (i). L'opinion publique ne les dispute pas au vainqueur, tellement que l'adversaire est mort, sa dépouille est restée aux brahmanes, et le retour des esprits est aussi complet que possible. Que dire de la puissance, de la patience et de l'habileté d une école qui, après une campagne de près de deux mille ans, sinon plus, remporta une victoire semblable? Pour moi, je l'avoue, je ne vois rien d'aussi extraordinaire dans l'histoire, et je ne sache rien, non plus, qui fasse autant d'honneur à l'autorité de l'esprit humain.

Que doit-on ici admirer davantage ? Est-ce la téna-

(i) Bumouf, ouvr. cité, t. I, p. SSg. — Bouddha, considéré comme une incarnation de Vischnou» est une idée qui ne rcmonle pas plus haut que l'an ioo5 de Tère de Vikramâditya, 943 de la nôtre.

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du pouvoir, et on rejeta tout à fait sur rarrière-plan les deux questions qui ailleurs remportaient : la guerre et les relations diplomatiques.

On admit en principe éternel que, 'pour que TÉtat se maintînt dans une situation normale, il fallait que les vivres s'y trouvassent abondamment, que chacun pût se vêtir, se nourrir et se log-er; que l'agriculture reçût des encourag'ements perpétuels, non moins que l'industrie ; et, comme moyen suprême d'arriver à ces fins, il fallait par dessus tout une tranquillité solide et profonde, et des précautions minutieuses contre tout ce qui était capable d'émouvoir les populations ou de troubler l'ordre. Si la race noire avait exercé quelque action influente dans l'empirfe, il n'est pas douteux que nul de ces préceptes n'eût tenu longtemps. Les peuples jaunes, au contraire, gagnant chaque jour du terrain, et comprenant l'utilité de cet ordre de choses, ne trouvaient rien en eux qui n'appréciât vivement le bonheur matériel dans lequel on voulait les ensevelir. Les théories philosophiques et les opinions religieuses, ces brandons ordinaires de l'incendie des États, restèrent à jamais sans force devant l'inertie nationale, qui, bien repue de riz et avec son habit de coton sur le dos, ne se soucia pas d'afiFronter le bâton des hommes de police pour la plus grande gloire d'une abstraction (i).

Le gouvernement chinois laissa prêcher tout, affirmer

(i) W. V. Schlegcl, Indische Blbliothek^ t. II, p. 214 : « L*idée % du bonheur est représentée en Chine, à ce que Ton m'assure, par « un plat de riz bouilli et une bouche ouverte ; celle du gouverne- « ment, par une canne de bambou et par un second caractère qui « signifie agiter Voir, »

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tout, enseigner les absurdités les plus monstrueuses, à la condition que rien dans les nouveautés les plus hardies, ne tendrait à un résultat social quelconque. Aussitôt que cette barrière menaçait d'être franchie, l'administration ag'issait sans pitié et réprimait les innovations avec une sévérité inouïe, confirmée par les dispositions constantes de l'opinion publique.

Il est impossible ici de se défendre de la réflexion que, si les doctrines de ces écoles que nous appelons socialistes venaient jamais à s'appliquer et à réussir dans les États de l'Europe, le nec plus ultra du bien serait d'obtenir ce que les Chinois sont parvenus à immobiliser chez eux. Il est certain, dans tous les cas, et il faut le reconnaître à la gloire de la logique, que les chefs de ces écoles n'ont pas le moins du monde repoussé la condition première et indispensable du succès de leurs idées, qui est le despotisme. Ils ont très bien admis, comme les politiques du Céleste Empire, qu'on ne force pas les nations à suivre une règle précise et exacte, si la loi n'est pas armée, en tout temps, d'une complète et spontanée initiative de répression. Pour introniser leur régime, ils ne se refuseraient pas à tyranniser. Le triomphe serait à ce prix, et une fois la doctrine établie, l'universalité des hommes aurait la nourriture, le logement, l'instruction pratique assurés. Il ne serait plus besoin de s'occuper des questions posées sur la circulation du capital, l'organisation du crédit, le droit au travail et autres détails (i).

(i) n C'est un système étonnant (Torganisation chinoise), reposant ff sur une idée unique, celle de TËtat chargé de pourvoir à tout ce

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Il y a, sans doute, quelque chose, en Chine, qui semble répugner aux allures des théories socialistes. Bien que démocratique dans sa source, puisqu'il sort des concours et des examens publics, le mandarinat est entouré de bien des prérogatives et d'un éclat gênant pour les idées égalitaires. De même, le chef de l'Etat, qui, en principe, n'est pas nécessairement issu d'une maison régnante (car, dans les temps anciens, règle toujours présente, plus d'un empereur n'a été proclamé que pour son mérite), ce souverain, choisi parmi les fils de son prédécesseur et sans égard à l'ordre de naissance, est trop vénéré et placé trop haut au-dessus de la foule. Ce sont là, en apparence, autant d'oppositions aux idées sur lesquelles bâtissent les phalanstériens et leurs émules.

Cependant, si Ton consent à y réfléchir, on verra que ces distinctions ne sont que des résultats auxquels MM. Fourrier et Proudhon, chefs d'États, seraient euxmêmes amenés bientôt. Dans des pays où le bien-être matériel est tout et où, pour le conserver, il convient de retenir la foule entre les limites d'une organisation stricte, la loi, immuable comme Dieu (car si elle ne l'était pas, le bien-être public serait sans cesse exposé aux plus graves revirements), doit finir, un jour ou l'autre» par participer aux respects rendus à l'intelligence suprême. Ce n'est plus de la soumission qu'il faut à une

« qui peut contribuer au bien public et subordonnant l'action de « chacun à ce but suprême. Tcheou-kong a d<?passé, dans son orga- « nisation, tout ce que les Etats modernes les plus centralisés et les « plus bureaucratiques ont essayé, et il s'est rapproché en beaucoup « de choses de ce que tentent certaines théories socialistes de notre « tempi... » {J. Mohl, Rapport fait à la Société asiatique^ i85i, P-89.)

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loi si préservatrice, si nécessaire, si inviolable, c'est de l'adoration, et on ne saurait aller trop loin dans cette voie. Il est donc naturel que les puissances qu'elle institue pour répandre ses bienfaits et veiller à son salut participent du culte qu'on lui accorde; et comme ces puissances sont bien armées de toute sa rig-ueur, il est inévitable qu'elles sauront se faire rendre ce qu'elles ne seront pas les dernières à jug*er leur être dû.

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