CHAPITRE II
Héformation religieuse. — La société iranienne.
Darius fixa la constitution définitive de l'empire. Non seulement ce qui fut établi alors devait durer jusqu'à la fin des Achéménides, mais, en réalité, le principe s'en maintient encore de nos jours. Alexandre ne fitqu 'agrandir l'État et ne le modifia pas. Les Séleucides, qui tentèrent de l'helléniser au delà du besoin, perdirent promptement le noyau iranien, qui, sous les Arsacides et ensuite sous les Sassanides, reprit ses formes propres d'existence. La conquête musulmane ne put que disperser un instant les charbons ardents de cet inextinguible foyer; il se reconstitua bientôt, jeta un éclat non moins vif que par le passé, avec cette unique différence que son action brilla beaucoup plus du côté de l'Inde et du nord que dans la direction occidentale, et aujourd'hui la Perse, épuisée par son ancienne activité peut-être plus encore que par un siècle de mauvais gouvernement suivi d'un autre siècle d'anarchie, de révolutions, de conquête étrangère, de ruine, voit encore, malgré le
chiffre bien faible où en est réduite la population de ses provinces, voit, dis-je, sa langue dominer dans toutes les populations musulmanes jusqu'au Gang-e, pénétrer sur le territoire chinois jusqu'à Kashg-ar, et politiquement repoussée de la vallée de TEuphrate, elle n'a pas discontinué de s'y montrer réellement présente, puisqu'à ce moment plus de trois cent mille familles persanes sont répandues sur toute cette rég'ion et rayonnent jusqu'à la côte de la Méditerranée, jusqu'en Ég-ypte, en y apportant les idées de la mère patrie. Je ne parle pas des innombrables emprunts que la cour et le g'ouvernement de Constantinople ont faits jadis à l'étiquette et à l'administration iraniennes; tout cela se maintient, et si vive fut l'impulsion donnée, si puissante son influence, que, dans le royaume hellénique, tout chrétien qu'il est, tout européen qu'il aspire à devenir, des traces vraiment persanes se font encore apercevoir dans les noms, dans les mots, dans les choses et même dans les mœurs. Pour qu'une fondation si solide ait pu s'efiFectuer et qu'une pré pondérancesi durable viennenousétonner aujourd'hui, il faut évidemment que Tempire iranien, au temps où parut Darius I8^ ait possédé une accumulation de forces morales qui ne s'était trouvée nulle part jusqu'alors dans la même proportion et qui depuis n'eut jamais d'ég^ale. Pendant de long-s siècles, l'élément iranien et Télément sémitique mis en contact avaient constamment travaillé à se combiner. La g'uerre, la conquête, la juxtaposition, la suprématie de l'une de ces forces sur l'autre, leur pénétration g-éog-raphique, tout avait été commencé déjà à l'époque reculée des rois djemshydites, et avait continué pour ne jamais cesser. On s'était souvent marié, mais
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dans cet hymen indissoluble, Arian et Sémite, on ne s'était jamais aimé. Une forme d'idées n'avait pas cédé à l'autre, et aucune des deux ne s'était laissé efiFacer. Les Arians étaient énergiques, les Sémites irrévocablement obstinés. On avait donc toujours cherché et l'on cherche encore des compromis pour pouvoir vivre ensemble. C'est là l'existence entière de l'Orient, où les esprits tendent constamment, par une vieille habitude, à assembler des choses inconciliables, et y parviennent quelquefois momentanément dans la théorie, quelquefois aussi dans la pratique.
Rien de moins semblable à la démocratie mouvante des provinces occidentales de l'empire que la féodalité stricte et hautaine des régions du nord et de l'est, et pourtant les conquérants araméens avaient forcé ces contrées réfractaires à accepter dans leur sein des colonisations sémitiques. Par le commerce, par les marchands, par les artistes, par les esclaves, les idées sémitiques s'étaient introduites à la longue et bon gré mal gré jusque dans le sein même des familles iraniennes. Il y avait eu de nombreuses alliances. Des populations entières, comme celles de la Médie et surtout de la Perside et de la Susiane, étaient mixtes. Le contact d.es notions, le frottement des préjugés réciproques, étaient donc incessants. Tant que les Sémites avaient été pour les Iraniens des vainqueurs, ceux-ci ne pouvaient entrer (ians leur ordre 4'îdées ; c'était une désertion, et les peuples jeunes répugnent à ce qui ressemble à un pareil acte. Il en avait été de même, mais en sens inverse, lorsque les Iraniens avaient pris le dessus. Maintenant que l'empire était fondé et que le gouvernement général
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tendait, par la nécessité des choses, à faire gcraviter d'un même mouvement toute la masse unie, il était naturel que des tentatives de combinaison, de conciliation, de fusion, eussent lieu dans tous les sens et principalement sur le point le plus important de tous, sur le point religieux.
Dans les mœurs, une sorte d'unification avait dès long-temps commencé. La société iranienne faisait peu de chose pour ses rois, et ne trouvait pas en elle les moyens de faire davantag'e. Une fidélité militaire exacte, mais limitée au temps du service, une obéissance conditionnelle que restreig'nait le prestige supérieur de ces lois immuables auxquelles les souverains devaient être les premiers soumis, et qui constituait Tautorité suprême dans la nation, un respect qui s'adressait plus au sang" et à la famille du monarque qu'à lui-même, voilà ce que le vassal iranien pouvait et, bien plus, ce qu'il voulait donner. Ce n'était pas assez pour satisfaire aux besoins de prépotence d'un prince devenu le plus riche, le plus puissant des rois du monde, et qui apprenait de ses sujets sémites qu'il avait droit à toute autre chose. Ce potentat était d'ailleurs pleinement justifié à ses propres yeux de ne plus se contenter d'une autorité si précaire par l'évidence du peu de secours qu'elle donnait aux grandes obligations de son Etat.
L'exemple des monarques assyriens, mèdes, lydiens, égyptiens, dont il avait reçu l'héritage, avait encouragé le Grand Roi à organiser dans toutes les contrées de sa domination cette immense domesticité qui est d'un usage si attrayant pour le maître, et, d'ailleurs, si favorable apx développements de la démocratie, que jamais
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TAsie n'a songé à s'en débarrasser. Remettre la garde de la personne royale à des gens qui ne dépendent que du prince et qui ne sont rien par eux-mêmes ; que Ton précipite d'un geste dans le néant, à quelque hauteur qu'ils soient montés dans la faveur du prince; qui ne possèdent leurs richesses que sous la condition de se les voir enlever du jour au lendemain ; qui sont admis, comme Haman, aux plus intimes faveurs de la familiarité du maître, mais pour se laisser attacher sans résistance à la potence qui les attend au dehors, en sortant du banquet de la reine, il ne se peut rien de plus commode pour un gouvernement ; des hommes ainsi faits plaisent par leur néant même. On ne soupçonne pas en eux d'opposition dangereuse, et c'est ainsi que des charges de la cour on peut les mettre à la tête des grands gouvernements. On leur confie d'autant plus volontiers le maniement de l'omnipotence, que cette omnipotence, on la leur reprendra quand on jugera devoir le faire, sans que personne les plaigne, sans que personne surtout les défende. Ils ont débuté par être bateliers, étendeurs de tapis, simples gardes; ils sont devenus des satrapes ; mais en restant toujours des domestiques, on ne les a jamais considérés comme des princes ; on répète avec soin que ce sont des serviteurs royaux. Tandis que tel chef héréditaire d'un district médiocre compris dans les limites du territoire confié au domestique royal a le droit de frapper monnaie, et l'exerce, ces favoris, qui font trembler le feudataire, en sont soigneusement privés, et quand ils osent l'usurper, comme Aryandès, par exemple, on les met à mort avec pleine justice, suivant le seqtimeqt commun, J'ai remarqué, en Perse, à quel
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point cette doctrine est empreinte dans les esprits. Le gouvernement ne se croit pas le pouvoir de condamner ' sans jugement, de dépouiller en dehors des prescriptions légales un marchand, un artisan, à plus forte raison un homme de tribu ; non pas que le fait n'arrive, mais outre qu'il est relativement rare, c'est une violence, un abus de la force, et personne ne l'approuve. Il se peut même qu'on en murmure très haut et qu'il en arrive des conséquences fâcheuses. Mais que le caprice oppresseur tombe sur un domestique royal, depuis le premier ministre jusqu'au fendeur de bois, personne n'en prend souci et chacun au contraire est d'accord que le souverain peut faire de ses gens ce qu'il veut sans qu'aucune loi divine ou humaine en soit blessée.
D'autre part, un état de choses qui paraît si fâcheux pour ceux qui y sont soumis se maintient à perpétuité, parce que, sans cette condition, les avantages incalculables auxquels il permet de prétendre seraient absolument impossibles pour la plupart des gens. D'ailleurs on a vu que, dans la pratique, il s'en fallait que le droit absolu du maître s'appliquât dans toute sa rigueur ; le nombre des domestiques montés assez haut pour faire des chutes complètes était extrêmement faible ; la plus grande partie des satrapes, ou des ministres, ou des généraux dépouillés de ce qu'ils avaient amassé, ne l'étaient que dans une mesure restreinte ; tous pouvaient raisonnablement espérer de laisser à leur famille et des ressources et un rang qui valaient la peine d'être conquis au prix de quelques périls,et le plus grand nombre des hommes qui servaient le roi ou les grands avaient à peu près la certitude, dans leurs sphères rela-
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tives, de se conserver à travers des hauts et des bas dans des situations supérieures à leur point de départ. Le mérite particulier de cette organisation aux yeux des Asiatiques, et ce qui Ta toujours maintenue et la maintiendra toujours, c'est que, grâce à elle, il n'est pas d'ambition interdite à qui que ce soit : le plus mince des vagabonds peut prétendre à tout, s'il a le courage de tout tenter. Il n'a pas besoin de mérite, il lui suffît de conquérir la faveur d'un homme placé immédiatement au-dessus de lui et que rien ne l'empêche de dépasser plus tard et d'avoir à son tour pour serviteur. Les besoins d'imagination, si impérieux chez les Orientaux, trouvent leur compte encore plus que les intérêts réels dans ce désordre social.
Ces domestiques, qui ont toujours formé en Asie la classe dominante, la classe la plus nombreuse de la société et qui la composent encore, proviennent d'origines très différentes et sont contraints d'apprendre l'égalité dans le milieu commun où ils se placent. Darius-Kishtasep, bien que d'une grande famille et issu du sang des Pasargades, avait commencé par être domestique de Gambjse et l'un de ses gardes. Personne ne le lui a jamais reproché. Les familles féodales ne pouvaient que trouver du profit à se débarrasser de leurs puînés en les mettant au service soit des satrapes, soit du souverain. Orœtès tenait à sa solde particulière un millier d'Iraniens, et quand ce gouverneur fut devenu suspect à la cour, il fallut user de précautions avec lui, car on ne savait pas si ses mercenaires ne prendraient pas plutôt son parti que celui du Grand Roi. Il y avait donc un grand nombre de gentilshommes des différents ordres qui xherchaient
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la fortune et la trouvaient souvent en dehors des habitudes héréditaires de leurs familles. Cette classe de serviteurs était la plus favorisée en principe. Elle devait penser que puisque les Iraniens avaient formé Tempire, toutes les ressources de Tempire lui appartenaient à ellemême et lui devaient être distribuées ; il était difficile au gouverneur suprême de nier le fait et ses conséquences. Mais placé au sommet d'un si grand assemblage et beaucoup plus sensible à l'exécution de ses volontés qu'à des considérations favorables à des droits hostiles à ses vues, TAchéménide éprouvait au moins autant de goût pour ses autres serviteurs que pour de nobles iraniens qui, à certains égards, se considéraient comme ses égaux et lui savaient un gré médiocre de leur accorder ce qu'ils croyaient leur être dû. Il attirait donc de préférence dans sa familiarité intime et investissait d'un grand nombre de charges importantes des personnes appartenant aux races conquises, Assyriens, Phéniciens, Juifs et Grecs, et il leur trouvait ce mérite, qui était à ses yeux la raison d'être de toute la caste des domestiques, de ne dépendre absolument que de son autorité et bien plus complètement que les stipendiés iraniens. Seulement, comme on ne pouvait pas s'élever ouvertement contre le préjugé général des populations conquérantes en a£Fectant de les mettre à l'écart, on avait emprunté aux dynasties sémitiques l'habitude de décorer d'un nom national, et par conséquent de déguiser en homme de race noble tous ceux, quelle que fût leur origine, qui entraient au service du roi. C'est ainsi que Néhémie, investi du gouvernement de la Judée, avait été appelé Attirsatha, et qu'Esther avait quitté pour ce nom arian,
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« rÉtoile », son premier nom judaïque de Hadessa.
Cet usage est encore en vigueur de nos jours chez les Turcs, et plus d'un mercenaire étranger devenu pacha a laissé son nom européen pour prendre ceux mieux résonnants à une oreille orientale, de Khour-Shyd ou deSélim. Mais ce qui est plus curieux, c'est de voir que le même fait se passe en Russie. On y rencontre, et en assez bon nombre, des grands fonctionnaires, généraux, administrateurs, ministres plénipotentiaires, issus non pas à travers plusieurs générations, mais tout directement de parents tartares, kalmouks, arméniens ou autres, qui ont changé hier leurs noms nationaux pour des noms russes, ou qui ont au moins modifié les désinences de ces noms de manière à leur donner une physionomie approchant de celle des noms russes. Ils se trouvent ainsi nationalisés comme leur intérêt le comporte. Aucun fait semblable n'est jamais arrivé dans les domaines asiatiques des Français, des Anglais, des Hollandais, parce que ces trois peuples n'ont rien de commun avec les Asiatiques et se défendent de leur contact.
Les domestiques des différents degrés, des différents ordres, des différentes provenances, se mêlant et se déplaçant avec facilité, voyant de près beaucoup d'hommes et d'affaires, ont été le véhicule le plus actif de la propagation des idées par tout TOrient. Ils sont communicatifs, parce qu'ils sont peu occupés; ils racontent ce qu'ils savent, ce qu'ils ont vu et entendu ; ils ont moins d'idées arrêtées que les autres classes plus sédentaires et plus soumises à l'action constante des préjugés, et en religion comme en politique ils se laissent d'autant plus séduire par les nouveautés, qu'il est dans la nature
de leur situation de marcher toujours volontiers audevant de rinconnu.
Les Perses, les Iraniens, tenaient beaucoup à leurs institutions politiques, puisqu'ils avaient pour principe qu'elles devaient rester immuables. C'étaient des droits, et le souverain n y pouvait pas toucher; mais, par une inconséquence naturelle chez des hommes libres, les Iraniens aimaient et recherchaient les nouveautés dans les idées, dans les mœurs, dans les habitudes, sans s'apercevoir que c'était mettre en dang-er perpétuel leurs institutions. De là il résultait que leurs opinions relig-ieuses étaient peu ou mal défendues contre les transformations. Elles l'étaient d'autant moins que, reposant sur un naturalisme sentimental plus poétique que dogmatique, elles n'avaient pas pour les défendre un clergé organisé, puisque chaque chef de famille était son pontife à lui-même, et faisait à sa façon l'éducation de son entourage. Il n'existait pas de temples pour servir de centre à une communication d'impressions spirituelles, et les sacrifices, où l'on accomplissait les rites indiqués par la tradition, n'étaient que des fêtes brillantes dominées par la nécessité de remplir ponctuellement les obligations liturgiques ; on n'avait pas l'occasion de s'y occuper de théologie. Une telle situation n'implique pas, on en verra des preuves surabondantes, que les Iraniens, pris individuellement, fussent disposés à abandonner leurs croyances et les formes de leur culte ; mais en tant que masses populaires, ils ne se trouvaient pas en situation de les bien défendre ni de repousser les attaques par un mouvement unanime. Ils l'étaient d'autant moins
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réunît, s'étaient établies au milieu de populations fort diverses et sans rapports connus avec les arrivants. Ceux-ci s'étaient présentés sur un point en conquérants, sur un autre en suppliants, sur un troisième en auxiliaires. Plus intelligents que les possesseurs du sol, ils avaient fini soit par les dominer^ soit par se fondre avec eux ; ces possesseurs du sol, ag'riculteurs grossiers comme les Minyensd'Orchomène, pirates brutaux comme les Pélasges de Lemnos, montraient, au temps même d'Hérodote, des mœurs sauvages et des institutions bien rapprochées de la fplus complète barbarie . Tandis que l'Asie persane étin celait de luxe, de beauté, de grandeur, et commençait à soufiFrir de son exubérante prospérité, les Péoniens du Strjmon habitaient au jfond des marécages des demeures construites sur pilotis. C'était le modèle de ces huttes et de ces plates-formes découvertes récemment par les investigations mo dernes sur les bords des lacs de la Suisse ; elles ne révèlent, par les ustensiles qu'on y trouve, que l'état le plus grossier auquel l'homme puisse descendre. Ces gens-là étaient des Slaves, des Illjriens, des Celtes peut-être, dérivés de races blanches inférieures, môles de sang jaune dans des proportions assez fortes et qui n'ont jamais rien produit. Les émigrants hellènes relevèrent un peu ces mélanges infimes. On comprend toutefois dans quelle forte proportion les aborigènes agissaient vis-à-vis des immixtions plus nobles, quand on retrouve actuellement en Grèce, et avec une grande abondance, le signe certain de leur diffusion : ce sont des outils et des têtes de flèche en obsidienne. Le tumulus élevé aux morts athéniens sur le champ de Marathon renferme beaucoup de ces armes ;
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j'en ai ramassé moi-même, et j'adopte pleinement l'idée du savant M. Finlay, que des flèches armées de cette façon ne furent pas employées par les Perses ni par les Athéniens dans leur rencontre célèbre, puisque Ton a trouvé et que Ton trouve encore dans les mêmes lieux un nombre considérable de têtes de flèche et d'armes de bronze. Les pointes d'obsidienne étaient les outils de g'uerre et de chasse des gens du pays, des hommes du dème de Marathon, aborigènes attiques, et qui n'avaient rien ou fort peu de chose d'ionien.
A Sparte, on se piqua de garder le plus longtemps possible le sang dorien à l'abri des pollutions du sang indigène. A Athènes, les Ioniens, placés dans des circonstances différentes, eurent envie de suivre le même système ; mais ils furent contraints de l'abandonner assez vite, de sorte que ce qui était de valeur inférieure y pénétra dans le sein des familles nobles. Sur la côte d'Asie, les colonies helléniques n'eurent pas le choix, et, de bonne heure démocratisées, s'allièrent de toutes mains aux Asiatiques, et aussitôt après les guerres persiques, le mouvement, qui jusqu'alors avait porté les Grecs dans l'empire perse comme soldats mercenaires, artisans, savants, voyageurs, marchands, médecins et surtout commes esclaves, étant venu à se compliquer, un tourbillonnement eut lieu ainsi en sens contraire, et les Asiatiques vinrent s'établir en Grèce, principalement à Athènes et à Corinthe. Ils abondèrent et apportèrent avec eux leurs mœurs et leurs richesses. Les Milésiens, les Cyméens, les gens des îles de la mer Egée, sémitisés de longue main, guidaient l'action et l'accéléraient, et il arriva que dan$ toute la Grèce le sang hellène tendit à
disparaître, et disparut bientôt par Fextinction des familles : le substrat aborigène resta nul. Ce fut le sort de Sparte.
Ce sang hellène, d'ailleurs, il ne faut pas non plus le surfaire ni se tromper sur son mérite. Entre Tépoque héroïque à laquelle les races dorienne et éolienne prétendaient se rattacher et que les Ioniens recherchaient avec plus de désir que de vérité, et Tépoque historique, on observe une immense lacune que des généalogies visiblement fausses ne comblent pas. A en juger sur les types physionomiques, les Hellènes historiques tenaient à ces anciennes races, mais peut-être seulement à titre de collatéraux, et rien ne répond que des mésalliances n'eussent pas déjà alors flétri leur sang. Quelques-unes des institutions antiques de la race blanche se montraient encore parmi eux, mais dégénérées. L'organisation féodale, ce trait essentiel de la famille ariane, avait certainement existé aux temps héroïques; mais il est fort douteux que la plaine athénienne Tait jamais connue, pas plus que les Spartiates ne s'en sont douté.
Quand, après les guerres médiques, le sang se mêla de plus en plus à Athènes principalement, un fait se produisit qui a fait illusion au monde. Des artistes excellents apparurent. Cet âge d'or ne régna pas longtemps, puisqu'il atteignit à peine la durée d'un siècle ; il ne fut pas non plus très fécond, puisqu'il inventa très peu de types et les reproduisit incessamment; mais il atteignit au suprême degré de la perfection dans ce qu'il sut faire, et jamais dans le monde aucun efiFort n'a pu le dépasser. On dira sans doute et avec vérité que l'art égyptien est plus profond et plus fort, l'art assyrien plus majes*
tueux; que les temples de la Grèce ont emprunté leurs éléments constitutifs, leurs peintures, leurs arabesques, leurs dispositions principales, aux édifices égyptiens et assyriens; que l'art du moyen âge, que celui de la renaissance, par son incroyable curiosité, sa mobilité d'aspect, sa vivacité de recherches, l'immense chaîne d'idées qu'il a parcourue et dont il n'a jamais fixé le terme, donne une conception plus haute du génie humain, et personne n'hésitera à placer Dante, Michel-Ange, Shakespeare et Gœthe, sur des trônes dont Phidias et Pindare ne touchent pas le marchepied ; mais néanmoins on ne méconnaîtra jamais, on ne pourra jamais nier que les Athéniens du siècle de Périclès ont atteint dans leurs sphères les hommes les plus complets. Encore une fois, cette gloire ne vécut pas longtemps ; mais elle fut, et c'est tout pour Thonneur d'une nation. Les Grecs n'ont leurs triomphes que dans les domaines de l'imagination. C'en est assez pour faire illusion à l'univers entier et lui faire croire qu'ils avaient possédé bien davantage. Leurs historiens, leurs philosophes, excepté Aristote né dans une ville barbare, leurs politiques, ont tous été des artistes et seulement des artistes. Leur moralité privée et publique est constamment restée audessous du mépris. Toujours vendus, toujours prêts à se vendre, toujours payés et ne servant pas pour l'argent qu'ils recevaient, trahissant leurs bienfaiteurs avec la même sécurité de mauvaise foi qu'ils mettaient à servir leurs tyrans, même sans y être contraints, sinon par des intérêts personnels et transitoires, il est impossible d'imaginer une nation plus vile, et elle a amplement mérité \e mal qu'en ont pensé et dit les Romains, Mais, encore
une fois, elle a eu un siècle de génie, elle a écrit de belles pag'es, et il s*est trouvé des g'ens pour lui tout pardonner, et, ce qui est plus extraordinaire, pour la croire. Il eût dû suffire de l'admirer comme on admire un grand acteur.
Les événements militaires arrivés en Grèce entre les Hellènes et les Perses n'avaient pas de portée véritable, et ne témoignaient pas plus du talent des chefs que des vertus martiales de Tun ou de l'autre parti. Dans la première expédition, celle de Xerxès, une tentative de débarquement suivie d'une victoire de la part des Perses constitue ce que l'on appelle la bataille de Marathon. Dans la seconde, la Grèce entière, facilement envahie, sauf le Péloponnèse, qui ne fut pas attaqué, et où les Argiens et d'autres peuples appelaient la conquête, offre un spectacle en lui-même peu flatteur pour la vertu des indigènes; à Salamine, trois cent quatre-vingts vaisseaux occupant les passes et le fond de la baie réussirent à se défendre contre une flotte supérieure en nombre, disent les Grecs, mais qui avait déjà été^ de leur propre aveu, singulièrement diminuée par la tempête et par le combat d'Artémisium. Les alliés ne furent pas forcés; là s'arrêta leur succès. Ils n'osèrent ni débarquer ni attaquer les troupes de terre de Xerxès ; ils ne suivirent la flotte perse en retraite que jusqu'à Andros, mais de loin, et uniquement pour savoir où elle allait. Enfin à Platée, les armées se retirant des deux parts, le hasard amena la rencontre, et la trahison décida du résultat. Il n'y a là rien de glorieux pour personne. Miltiade, espèce de condottiere, transfuge du service perse ; Thémistocle, qui entretenait des intelligences avec les envahisseurs et
finit par se donner à eux; Pausanîas, acheté ce qu'on voulut le payer, ressemblent aussi peu que possible à d'honnêtes gens et encore moins à des héros.
Mais si tel est le jugement que Ton doit porter de la valeur morale et absolue des guerres médiques, la valeur relative en fut immense. Elle eut des conséquences que la cour de Perse ne pouvait prévoir. Après la mort de Xerxès, les faits prouvent que le gouvernement de Suse revint à l'opinion d'Artaban,et considéra désormais la conquête de l'Europe comme une folie. Mais en y renonçant pour toujours, on continua à regarder les petites nations grecques du même œil que les Anglais jugent les principautés limitrophes de l'Inde ; on les traita comme des annexes plus ou moins directes, plus ou moins maniables de la politique de l'empire, dans tous les cas comme des subalternes peu dangereux. On se garda d'entrer dans leurs querelles au point d'y prendre part, mais on y porta cet intérêt qu'on ne pouvait guère refuser aux importunités constantes de voisins turbulents avec lesquels les provinces maritimes de l'empire se trouvaient en rapports étroits, les unes de parenté, les autres de civilisation, toutes d'intérêts commerciaux qui devinrent de plus en plus étendus. Les affaires grecques constituèrent une des affaires de l'empire, comme les affaires scythiques, les affaires indiennes, les affaires arabes et les affaires africaines. Mais personne ne prévoyait, au temps d'Artaxerxès,à quel avenir on marchait. Les guerres médiques n'avaient pas ému ; leur principal résultat fut d'enrichir les Athéniens .
Au point de vue des acquisitions territoriales, les alliés ne gagnèrent presque rien ; la nature très modeste
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de leurs succès ne pouvait rîen produire en ce g-enre. Samos, Ghios, Liesbos et les autres îles révoltées contre les Perses entrèrent dans la confédération hellène, qui n'essaya pas, malg-ré la surprise de Mycale, d y joindre les villes de terre ferme, tant on était certain de ne pouvoir conserver un si gros butin. Abydos fut pris, Sestos assiégé. Mais cette place était défendue par un certain Artayktès, fils d'Artembarès, seigneur delà Perside, aidé d'un autre chef nommé Œbase. Ces chefs n'avaient avec eux que peu d'Iraniens, des Ëoliens indigènes et des alliés grecs . Ils se défendirent pourtant avec vigueur, et, réduits aux dernières extrémités de la famine, ils mangèrent jusqu'aux courroies de leurs lits. Ënfin^ n'ayant plus rien, ils s'esquivèrent pendant la nuit. On les poursuivit. Œbase tomba entre les mains des Thraces Apsinthlens qui le sacrifièrent à leur dieu Plistore. Ses compag'nons furent massacrés. Artayktès, placé à l'arrière- g'arde, fut atteint au delà d'ifigos-Potamos, et, après une longue défense, fait prisonnier avec ce qui lui restait d'hommes. On ramena les captifs enchaînés à Sestos; Artaytkès fut mis en croix à l'endroit du rivage où Xerxès avait fait construire le pont, et son fils fut lapidé. Comme il fallait colorer un peu cette façon de faire la guerre dont les Perses n'avaient jamais donné l'exemple, on raconta qu' Artayktès, ayant vu un de ses gardes qui faisait cuire des poissons salés, les poissons sautèrent et palpitèrent comme s'ils eussent été vivants . Il déclara que c'était le présage de sa mort, et que Protésilas d'Eléon, dont il avait pris l'argent, lui annonçait qu'il allait être vengé : or Protésilas étant un héros topique honoré d'une chapelle, c'était bien le moins que les
Athéniens missent en croix son offenseur. Les Grecs ont été les premiers peuples du monde pour payer les gens de raisons de cette force.
En somme, le succès des armes helléniques s'arrêta à quelques îles grecques, à quelques cités d'Europe rattachées à la confédération. Mais on pilla beaucoup. Les Perses étaient trop riches pour que Timagination nécessiteuse des Athéniens n*ait pas exagéré ce que ces dominateurs laissaient traîner. D'autre part, la moindre prise était d'un admirable secours et d'une extrême valeur pour tous ces gens. Dans l'enthousiasme qui les transportait d'avoir échappé aux Perses et bien plus encore aux Pisistratides, ils se persuadaient que ce n'avait été que par les plus grandes actions, et, aussitôt libres de leurs craintes exagérées, ils portèrent toute leur pensée sur la résolution de s'agrandir non pas aux dépens de Tennemi national, mais aux dépens de leurs compatriotes et de leurs alliés. Il faut avouer que ceux-ci, les Lacédémoniens surtout, étaient dans le même ordre d'idées. Ils cherchèrent d'abord à empêcher les Athéniens de rebâtir leur ville et de la fortifier. Ils n'y réussirent pas ; les compétitions ardentes commencèrent, les trahisons, les menées perfides s'entremêlèrent. Athènes, tout en se relevant belle, brillante et même somptueuse, réussit à enlever à ses rivaux la présidence de l'Hellade, et s'empressa d'employer à ses besoins tout ce que, sous prétexte de contributions de guerre, elle put, de gré ou de force, arracher à ses alliés. Désormais maîtresse des mines d'argent du Laurium, enlevées aux Éginètes, elle y trouva de nouveaux moyens d'attirer chez elle des artistes et de les payer ; c'est ainsi qu'elle fit orner ses rues de temples
et de statues, enceindre son Acropole d'une muraille de marbre, et rattacher par des remparts magnifiques le Pirée, Munychie et Phalère ; elle entretint une flotte nombreuse et bien équipée, instrument principal de ses rapines, et en même temps habitua ses citoyens à la joie de toucher à différents titres des gratifications fréquentes, sans lesquelles l'existence oisive, débraillée et suffisamment dépravée qui fut l'idéal de ce peuple spirituel, n'aurait pu durer un seul jour. Il jie faut pas oublier que la terreur d'une nouvelle invasion persane, le besoin de préparer des agressions contre les Perses, la découverte de menées philomédiques étaient sans cesse le prétexte de tout ce que les cités grecques se permettaient entre elles au détriment de leurs co-Ëtats.
... Les Athéniens, comprenant la parfaite inutilité de leurs efforts contre un Titan que leurs piqûres n'affectaient pas, ne sachant où l'entamer, ne trouvant partout dans l'Hellade que des hommes ardents à se vendre aux Perses, en comptant parmi eux du même genre en aussi grand nombre au moins qu'ailleurs, ayant réussi, par la fiction d'une prétendue guerre médique, à opprimer leurs alliés, se crurent désormais assez forts pour n'avoir plus besoin de masque dans la tyrannie éhontée qu'ils exerçaient sur ceux-ci. Les Athéniens ne s'occupèrent plus des Perses, en suppliant tous leurs dieux que les Perses voulussent bien leur rendre la pareille. Mais cela ne pouvait être, et si l'Asie ne chercha pas, pendant la période hellénique, à attirer la Grèce dans ses limites, elle ne put cesser d'imposer à ce petit pays l'action magnétique de ses mœurs, de son luxe, de ses connaissan-
ces, qui, au moyen du mélange des races, devait irrésistiblement le lui gag'ner un jour.
Du reste, on ne saurait trop insister, trop revenir sur ce point, car c'est là le nœud des relations de la Perse avec FHellade. Tout ce qui était grec, sans exception aucune, continua, comme avant les guerres, à assiéger la cour de Suse de demandes d'intervention dans les affaires des cités, et promit toujours, comme prix certain d'une intercessHon facile, l'ancienne suprématie offerte à Darius. Cette façon d'agir ne changea jamais, et le dédain systématique de ceux qu'on invoquait, et qui, connaissant mieux leur intérêt véritable et le caractère des suppliants, se bornèrent à entretenir le trouble, ne parvint pas à décourager les solliciteurs. Les Lacédémoniens auraient attaqué Athènes d'accord avec les Perses si la guerre d'Ithome n'avait absorbé leurs ressources. Un peu plus tard, ils reprirent et étendirent cette idée, et ils envoyèrent Anériste et deux autres d'entre eux auprès du Grand Roi pour obtenir de l'argent et des troupes, affirmant qu'avec ce secours ils rendraient à la Perse son ancienne autorité sur les îles de la mer Egée. Un Tégéate, un Argien et un Corinthien accompagnaient les ambassadeurs Spartiates. Par accident, tous furent pris en route par les Athéniens, qui les massacrèrent sous prétexte de représailles (i).
Un envoyé perse, Artaphernes, porteur de lettres pour Sparte, tomba de même au pouvoir des Athéniens à Eion, sur le Strymon. Ses dépêches,lues publiquement, disaient qu'Artaxerxès ne comprenait rien à ce que les Lacédé-
(i)Thucidide, U, 67.
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moDiens lui mandaient ni à ce qu'ils désiraient, attendu que de tous leurs envoyés, assez fréquents, à ce qu'il paraît, il n y en avait pas deux qui tinssent le même lang'age ni qui sollicitassent la même chose. On les priait de s'expliquer.
Les Athéniens trouvèrent l'occasion bonne pour nouer à leur tour quelques relations avec le gouvernement perse. Ils ramenèrent très humainement Artaphernes à Ëphèse dans une de leurs trirèmes, et le firent accompagner d'ambassadeurs chargés de plusieurs propositions . Ce projet n'eut pas de suite pour le moment, parce qu'en arrivant à Suse les envoyés apprirent qu'Artaxerxès venait de mourir, et, dans les embarras d'un changement de règne, personne n'avait le temps de les écouter.