‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 39 sur 74 · LIVRE CINQUIÈME CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME CHAPITRE II

Règne d'Alexandre sur l'Iran. — Alexandre et Clitus

Alexandre avait rintention de donner la satrapie de la Bactriane à un de ses généraux macédoniens, Clitus, frère de sa nourrice, en remplacement d'Artabaze. Il aimait ce Clitus, et était persuadé qu'aucun de ses compagnons ne lui était plus attaché. Après jugement de Philotas, il l'avait nommé au commandement d'une des deux divisions des hétaïres. Un sacrifice mal à propos interrompu, une fête dionysiaque oubliée pour faire place à une fête des Dioscures, des signes interprétés d'une manière sinistre par le devin Aristandre, un songe fâcheux, inquiétaient le roi sur le sort de Clitus, que tous ces faits semblaient menacer, et il avait ordonné un sacrifice spécial à l'intention expresse de son favori . De pareilles idées préoccupaient toujours beaucoup Alexandre, sensible à l'excès aux impressions religieuses. Malgré ces tristes pressentiments, les banquets se succédaient à Marakanda; soldats et généraux rivalisaient de gaieté, et la table royale était chaque nuit témoin de quelque débauche prolongée jusqu'au jour naissant.

Un soir, Clitus étant à souper comme toujours avec le roi et les généraux, la conservation tomba sur les opérations de la campagne et les résultats extraordinaires obtenus par les dispositions du roi. Plusieurs des courtisans, dans leur enthousiasme, jurèrent qu'il ne s*était jamais rien fait dans le monde de si grand, et que la vaillance des Dioscures et les exploits d'Hercule étaient de bien loin dépassés ; l'envie seule pouvait disputer au roi les honneurs divins.

Clitus était ivre ; il avait de longue main Thabitude, quand il se trouvait avec les autres chefs, de dénigrer Alexandre de son mieux ; c'était la maladie grecque. Ne sachant cette fois ce qu'il faisait, oubliant où il se trouvait, il commença à réclamer très haut et avec violence contre ces discours trop louangeurs, et voulut démontrer que les exploits accomplis appartenaient bien moins à Alexandre qu'aux Macédoniens, dont le courage avait tout fait.

Le roi fut mécontent ; mais bien que déjà très excité par le vin, il garda le silence, et la discussion continua^ sans qu'il y prît part, entre Clitus et ses contradicteurs. De paroles en paroles et de propos en propos, quelqu'un affirma que la véritable gloire de Philippe, c'était d'être père d'Alexandre; sur ce mot, Clitus se leva comme un furieux, apostropha les assistants d'une façon insultante, loua la mémoire de Philotas et de Parménion et de tous ceux, ajouta-t-il, qui avaient été assassinés avant de subir la honte d'être fouettés par les verges des Perses et d'être contraints de s'adresser à ces vaincus pour obtenir accès auprès du roi.

A cette virulente sortie, le tumulte devint épouvantable,

et plusieurs des généraux, les plus âgés et les plus calmes, s'efforcèrent de faire taire Clitus et de Tapaiser. Quanit au roi, il se tourna vers son voisin de table, un Grec, et lui dit : « N'est-ce pas, vous autres Hellènes, vous vous imaginez qu'au regard des Macédoniens vous êtes autant de demi-dieux ? »

Soit que Clitus eût compris ce sarcasme, soit qu'il continuât à s'exaspérer lui-même, il se mit à hurler en s'adressant cette fois à Alexandre, et lui montrant le poing : « Voilà cette main qui t'a sauvé au Granique ! Dis ce qui te plaît, mais n'invite plus désormais d'hommes libres à ta table ! Contente-toi de barbares et d'esclaves pour baiser le bord de ton habit et adorer ta ceinture ! »

Alexandre n'en voulut pas entendre davantage. Il fit un mouvement pour se jeter sur ses armes ; on venait de les mettre hors de sa portée; il cria aux hypaspistes de venger leur roi; aucun d'eux ne bougea. Il ordonna à un trompette de sonner l'alarme, et, n'étant pas obéi, il frappa cet homme au visage. Cependant on avait réussi à se rendre maître de Clitus et à l'entraîner sur une sorte d'esplanade devant le palais. Le malheureux en fureur continuait à se vanter, à braver et à insulter Alexandre.

Dans la salle, tout se taisait, sauf le roi, allant et venant à grands pas, et s'écriant qu'il était désormais, comme Darius, traîné de droite et de gauche par Bessus et ses camarades, n'ayant d'un roi que le nom, trahi, et par qui ? Par ce Clitus, ce misérable qui lui devait tout!

Au moment môme où il prononçait cette parole, Clitus, échappé des mains de ceux qui le tenaient, rentra subitement, et allant au roi : « Eh bifen oui, me voilà,

Alexandre ! c'est moi! » Et il se mit à chanter une chanson politique qui commençait ainsi :

« pauvre Grèce, comme tu vas mal ! »

Alexandre sauta sur la lance d'un des g'ardes qui se tenait près de la porte, la lui arracha et l'enfonça dans le corps de Glitus, qui tomba sur le sol, grinçant des dents et râlant.

Être un héros, le plus grand des hommes, avoir soumis et réglé l'Europe et l'Asie, porter dans sa tête des plans dont l'humanité devait sentir pendant des siècles les immenses résultats, et se voir harcelé comme une bête fauve par les injures, les grossièretés et les opprobres d'un soldat ivre, interprète maladroit mais sincère de l'esprit d'envie et de basse opposition répandu dans le camp, ce n'était pas possible. Dire qu'Alexandre eût mieux fait de ne pas exécuter lui-même une juste sentence de mort, c'est plaider pour la convenance des formes et rapetisser la question. En principe, Alexandre était dans son droit, dans la justice; c'était, une fois par hasard, la grandeur mettant le pied sur la bassesse, et, pour la rareté du fait, il n'y a rien là que de très beau.

Mais, comme on l'a vu tout à l'heure, Glitus était le frère de la nourrice d'Alexandre, et celui-ci, en cette considération, l'aimait et s'était accoutumé atout lui pardonner. Quand le cadavre palpitant parut sous ses yeux, il oublia l'insulte et se rappela la parenté d'aflFection, les années d'enfance, un long passé. Il fut en proie à un tel désespoir que l'on trembla pour sa vie* Le visage baigné de larmes^ il passait les heures à appeler Glitus et sa nourrice Laniki, et, faisant un retour sur les tristesses des derniers mois, il pleurait aussi Parniénion^ Philotas

et les autres. Pendant trois jours il ne voulut entendre à aucune consolation ni prendre aucune nourriture, gardant le mort sous ses yeux. Enfin les généraux forcèrent rentrée du palais, emportèrent la triste dépouille, assurèrent qu'Alexandre n'était pour rien dans ce qui s'était passé, que c'était l'œuvre de Bacchus irrité de la profanation de sa fête ; les soldats réunis en tribunal prononcèrent que Glitus avait péri justement, et le roi, un peu consolé, consentit à reparaître et reprit peu à peu son activité ordinaire. Mais ce qui venait de se passer n'était pas la simple explosion d'une antipathie particulière chez le général défunt envers son roi légitime. L'histoire de Philotas était arrivée dans l'hiver de 829, celle de Glitus eut lieu dans l'été de 828, et au printemps de 827, c'est-à-dire après un intervalle d'un an environ, on découvrit la conspiration des pages royaux, dont plusieurs s'étaient engagés à tuer le roi dans sa tente pendant son sommeil. Le philosophe Gallisthène, intimement lié avec le chef de l'entreprise, nommé Hermolaûs, fut enveloppé dans l'afifaire, et tout neveu d'Aristote qu'il était, il fut mis à mort avec les autres coupables. G'était, de l'aveu des historiens qui lui sont le plus favorables, un homme extrêmement vain, arrogant, grossier, affirmant que la gloire d'Alexandre dépendait uniquement de la façon dont lui-même consentirait à écrire l'histoire du règne, et sans cesse occupé à réclamer contre les habitudes persanes du conquérant, contre l'oubli chez celui-ci de ce qu'il lui plaisait d'appeler la liberté grecque et le sacrifice des prétentions soldatesques aux nécessités gouvernementales d'un grand pays. Il paraît s'être surtout élevé contre les prétentions supposées d'Alexandre à se faire

adorer de son vivant, et comme ce reproche a été constamment répété contre le fils d'Ammon, il est utile d'en examiner la valeur.

Pour des Grecs il pouvait être question, en eflFet; de l'apothéose d'un homme. La façon dont ils concevaient l'idée relig^ieuse n'y répug-n^t en aucune sorte. Toutes les villes helléniques avaient leurs éponymes divinisés; outre les éponymes, on dressait des autels à des personnalités respectées, et il n'était pas jusqu'aux athlètes heureux qui ne pussent prétendre à recevoir un jour un culte. Toute la question était de savoir si un candidat olympien devait assister lui-même à son culte, ou s'il était mieux qu'il différât de goûter cet honneur jusqu'après sa mort. Cette question de pure convenance n'entamait pas le fond du principe, lequel, à la gprecque, était incontestable. En ce qui concernait Alexandre, beaucoup d'Hellènes suivant l'armée, tels que le devin Anaxarque, et Gléon, et le poète argien Agis, soutenaient hautement qu'une exception devait être faite en sa faveur; d'autres, et parmi eux Callisthène, dont son oncle Aristote assurait qu'il avait de l'éloquence, mais pas de jugement, prétendaient au contraire qu'Alexandre, pas plus que personne, ne devait être adoré de son vivant, et ils en prenaient texte pour se répandre en propos toujours dangereux et très propres à exciter les mauvais esprits contre l'orgueil et la tyrannie du roi, lequel d'ailleurs n'avait jamais demandé, encore moins ordonné et pas même insinué qu'on dût lui rendre l'hommage en question. Tous les historiens sont d'accord sur son extrême retenue à cet égard. Ils disent toutefois qu'il poussait en secret les flatteurs à lui faire décerner

ce qu'il ne réclamait pas lui-même. C'est une pure supposition. Il paraît seulement qu'il voyait avec plaisir qu'on se prosternât devant lui, et, sa situation donnée, il n'avait pas tort ; c'était le salut usité chez les Perses de l'inférieur au supérieur. On se prosternait devant le Grand Roi, mais aussi devant les satrapes, et en général devant tous les hommes élevés en dignité. Les Assyriens en avaient répandu l'habitude en Asie, et comme ils avaient longtemps passé pour les arbitres des belles manières, on leur avait emprunté cette coutume . Les Grecs disaient que c'était une marque d'adoration réservée à la Divinité; rien de plus faux. Sans doute on l'empruntait aux usages cérémoniels du culte des dieux, mais on ne lui donnait pas plus cette portée ni ce sens que les peuples modernes ne le font pour des formules de politesse comme « votre serviteur », ou « votre esclave », ou « je suis à vos pieds », ou ce je vous baise les mains », auxquelles personne n'a jamais attaché un sens direct, pratique, sérieux, au pied de la lettre. De tous les peuples de l'ancien monde, les Perses, soit qu'ils pratiquassent l'antique doctrine de l'Iran, soit qu'ils fussent mazdéens, eussent été les plus éloignés d'adorer un homme, et ce que les Grecs pouvaient mettre en discussion et résoudre même affirmativement, comme du reste ils le firent plus tard pour les empereurs romains, était absolument inadmissible pour les Perses, soit du vivant, soit même après la mort du héros. Leur Panthéon était fermé et ne s'augmentait pas ; il ne recevait jamais de nouveaux hôtes ; Ormuzd, ses amshaspands, ses izeds, n'admettaient personne parmi eux. Les plus glorieuses figures du passé, Férydoun, Menoutjehr, Cyrus, n'avaient

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qu'une j^i^Ioîre humaine» et nul n'avait à prétendre ce qu'il n'avait jamais été question de leur donner. Alexandre eut avec le temps ce que lui refusaient Callisthène et ses pareils, mais il l'obtint des Grecs^ jamais des Perses ; et si les Arsacides montrent sur quelques-unes de leurs monnaies des têtes de rois divinisés, c'est par les colons helléniques et pour eux que ce trait d adulation fut accompli. Rien de pareil n'existe sur les monnaies indigènes des mômes rois. Ni Arsace ni Mithridate n'obtinrent cette marque de respect des cavaliers parthes. Ainsi le fait tant reproché à Alexandre d'avoir voulu se faire adorer des Grecs pour égaler ceux-ci aux Perses est complètement calomnieux ; les Perses n'adoraient pas leurs princes, et, je le répète, on se borne à dire qu'Alexandre l'eût souhaité, mais on avoue qu'il ne le demanda jamais. Il voulait seulement qu'en se prosternant devant lui tous ses sujets lui rendissent une même forme d'hommage, et que les Asiatiques, en voyant les Macédoniens et les Grecs lui refuser un acte de déférence d'ailleurs devenu assez banal, n'en pussent pas induire que le Grand Roi n'exerçait pas sur tous ses alentours indistinctement une égale autorité.

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