‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 40 sur 74 · LIVRE SIXIÈME CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME CHAPITRE III

Etat intellectuel et moral de l'Iran sous les Parthes.

On est assez naturellement enclin à penser et à dire qu'une paix profonde est nécessaire au développement de l'esprit ; que la sécurité dans TÉtat doit être le préliminaire de la fécondité dans les arts et dans les sciences ; que partout où régnent le tumulte et la g-uerre les Muses se taisent. Mais les Muses n'ont jamais été plus éloquentes et plus actives que pendant la période agitée de l'administration de Périklès. Les républiques italiennes n'ont pas habitué les poètes, les philosophes, les artistes de la Renaissance, aux loisirs d'une situation calme ; et cela a fait dire aussi que la liberté la plus étendue, dût-elle toucher à la licence, ne comptait pas parmi ses innombrables inconvénients celui d'émousser l'intelligence et de la stériliser.

Quoi qu'il en puisse être, le temps des Parthes, si profondément agité, si constamment en ébullition, entraîna les têtes iraniennes avec non moins de passion dans les travaux de l'esprit que dans ceux de la guerre ; assurément des causes étrangères influèrent considérablement sur cette action, mais il est certain qu'elle ne fut ni refu-

sée, ni contrariée, ni paralysée ; au contraire, elle fut bien servie.

Les expéditions d'Alexandre, mais plus encore ses fondations de villes, de forteresses, de postes^ dont une chaîne ininterrompue reliait la Méditerranée, c'est-àdire rÉgypte et la Grèce, aux rég'ions indiennes, activèrent singulièrement un mouvement d'expansion intellectuelle qui existait longtemps avant le fils de Philippe et qui alors atteignit à sa maturité. Les Grecs avaient acquis en fait de virilité philosophique et scientifique tout ce que leur tempérament leur permettait, et d'autre part les Indiens étaient à l'apogée de la renaissance causée par le bouddhisme, renaissance d'une portée extrême, en matière de morale principalement. Il est à croire que déjà les Çramanas avaient pénétré dans le pays de Kaboul et commencé à répandre leurs doctrines jusque dans la Bactriane ; mais lorsque les compagnons d'Alexandre vinrent parler au monde occidental émerveillé de leurs relations avec les gymnosophistes, qu'Alexandre lui-même eut signalé son estime pour Calanus, et que les innombrables colons macédoniens et hellènes se trouvèrent en état d'apprendre d'une manière plus suivie encore ce que les missionnaires indiens enseignaient, tout en leur communiquant à leur tour ce qu'ils savaient eux-mêmes, il est évident qu'il s'établit deux courants d'idées opérant en sens contraire par des canaux parallèles, et qui transportèrent d'une manière suivie de l'est à l'ouest et de l'ouest à l'est, à travers le milieu si intelligent et si compréhensif de TAramée, une foule de notions diverses dont les contacts, dont les unions, dont les erreurs, dont les malentendus, ne pouvaient manquer

d'exercer une action immense et toute nouvelle sur les sentiments de l'humanité civilisée. Il ne faut pas juger des aptitudes des populations antiques ni même des populations orientales contemporaines d*après celles des Européens. Des g'arnisons anglaises ou françaises peuvent habiter un pays étranger pendant des siècles sans que leurs rapprochements avec les indigènes produisent nécessairement aucun résultat intellectuel. Nos officiers et nos soldats ne feront connaître Descartes ou Bacon ni aux Algériens ni aux Bengalis, et la raison en est que nos races, étant pratiques, comme on dit, mais en général peu occupées d'idées, ne sauraient transmettre ce qu'elles ignorent et ne possèdent pas. Mais les compatriotes de ces soldats athéniens, qui, mendiants en Sicile, gagnaient leur vie en chantant Sophocle, avaient quelque chose à dire aux disciples des Çramanas,qui avaient beaucoup à leur demander.

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