INTRODUCTION. XXXVII
fois, non sans complaisance, les meurtres et les morts (dans Carme?} par exemple, dans Colomba, dans Tamango, etc.) et finissant la plupart de ses récits de façon assez lugubre (ainsi la Double méprise, le Vase étrusque, Colomba, Lokis, Arsène Guillot, d'autres encore); parce que tout en conduisant son récit de droite et de gauche, il a un ou deux pays privilégiés où il revient avec une prédilection marquée; parce qu'enfin nous rencontrons assez souvent chez lui des personnages de même famille, entre autres d'aimables savants, raisonneurs et raisonnables, d'une bonhomie spirituelle et enjouée, d'une science quelque peu universelle, d'une discrète gourmandise, d'une exquise galanterie enfin, chez qui nous retrouvons un peu des goûts et humeurs particulières de l'auteur (voyez le savant de Carmen, le professeur de Lokis, le docteur d'Arsène Guillot, etc.). Non. Ce qui fait que ces récits, quels qu'ils soient, appartiennent bien à Mérimée et n'appartiennent qu'à lui, c'est tout d'abord qu'ils sont le produit d'une observation très précise, très pénétrante, et d'un art très délicat. Mérimée met en œuvre les données de ses investigations et veut avec le moins de mots possible, sans effets cherchés ni voulus, faire le maximum d'impression. C'est un classique dans le sens large du mot; toutefois un classique qui se pique de peindre non seulement le cœur humain, mais encore l'extérieur, et aussi l'un par l'autre. De là, chez lui, un choix continuel : choix entre les états d'àme, choix entre les faits. En cela consiste pour lui l'art suprême. Beylequi eut sur lui tant d'influence (au
XXXVni INTRODUCTION.
point de 1' a obliger » à lire le livre De VEsprit^ d'Helvétius), l'avait sans doute gagné de bonne heure à sa théorie, en admettant que Mérimée eût eu besoin d'y être gagné, ce Dans chaque anecdote, dit Mérimée sur Beyle, dans chaque anecdote pouvant servir à porter la lumière dans quelque coin du cœur, il retenait toujours ce qu'il appelait le trait, c'est-à-dire le mot ou l'action qui révèle la passion. » C'est ce que voulait et faisait aussi Mérimée, pour la peinture des passions comme pour la peinture de tout personnage ou de tout fait. Aussi admire-t-il l'art de Tourguenef à ce embrasser d'un seul coup d'œil une foule de détails unis par un lien mystérieux » et loue-t-il en même temps que la sobriété de Pouchkine dans ses récits merveilleux son habileté à (( choisir les traits les plus frappants en négligeant maint détail qui nuirait à l'illusion ». Et il ajoute : ce Remarquons encore qu'il y a dans tous un trait qui frappe et qu'on n'oublie plus : trouver le trait qu'il faut, c'est le problème à résoudre^ ». Ce qu'il dit des récits merveilleux, il l'a appliqué à tous. On ne saurait trop louer chez lui la sobriété et et le choix habile du détail.
Ses nouvelles valent surtout par là. Il n'en est point que l'auteur n'eût pu facilement, s'il eût voulu, développer bien davantage. Même la plupart auraient fourni sans peine la matière d'un volume, voire de plusieurs. Mais Mérimée ramasse à dessein son récit et le concentre comme ferait un dramaturge.
1. Cf. Extraits historiques et littéraires, art. sur Pouchkine cl Tourguenef, p. 311 et 341.