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SÉANCE DE TRAVAIL D'UN GOUVERNEUR

La scène est à Lima. Le cabinet du Yice-Roi.

Le Vice-Roi, en robe de cliambre, assis dans un grand fauteuil, auprès d'une table couverte de papiers. Une de ses jambes enveloppée de flanelle repose sur un coussin. Martinez, debout auprès de la table, une plume à la main.

MARTiNEZ. — Messieurs les Auditeurs attendent la réponse de Voire Altesse.

LE VICE-ROI, d'un ton chagrin. — Quelle heure

est-il?

MARTiNEZ. — Bientôt dix heures. Votre Altesse a justement le temps de s'habiller pour la cérémonie.

LE VICE- ROI. — Le temps est beau, dis-tu?

MARTINEZ. — Oui, monseigueur. 11 souffle un vent frais de la mer, il n'y a pas un nuage dans le ciel.

LE VICE-ROI. —Je donnerais mille piastres fortes pour qu'il plût à verse. Alors je resterais volontiers dans mon fauteuil à me dorloter; mais par un temps comme celui-ci... quand toute la ville sera dans l'église... renoncer à se montrer, et céder le premier rang aux Auditeurs ! . . .

MA.RTINEZ. — Ainsi Votre Altesse se décide...

LE VICE-ROI. — Les mules sont attelées?...

MARTiNEZ. — Oui, monseigneur, elles sont attelées à ce beau carrosse qui vous est arrivé d'Espagne.

LE VICE-ROI. — Les habitants de Lima n'en ont jamais vu un semblable... Quel effet cela va produire!... et je renoncerais à ce plaisir-là! Non, ma foi!... Mes deux gardes sont habillés de neuf, et je ne me suis pas encore montré au peuple avec mon habit de gala et la plaque dont je viens d être décoré... On ne peut perdre une si belle occasion... Martinez, j'irai; oui, vive Dieu! et je marcherai. Une fois au bas du grand escalier, le plus fort sera fait. Qu'en dis-tu, Martinez?

MARTINEZ. — Le peuple sera enchanté de voir Son Altesse.

LE VICE -ROI . — J'irai, morbleu ! et les Auditeurs, qui s'attendaient à jouer le premier rôle, en crèveront de dépit... D'ailleurs, je ne puis me dispenser d'y aller... L'évêque doit faire allusion, en chaire, à l'ordre dont je viens d'être décoré... Il est agréable de s'entendre dire ces choses-là. . . Allons, un effort. . . (Il sonne. Entre Baithasar.) Qu'on m'apporte mon habit de gala... Toi, répond' aux Auditeurs qu'ils aient à prendre place derrière moi pour la cérémonie... Baithasar, donne-moi des souliers et des bas de soie. . . Je veux aller à l'église.

BALTHASAR. — Al'église, monscigneur ! etlcdoc-

teur Pineda qui a défendu que Votre Altesse sortît!

LE VICE-ROI. — Le docteur Pineda ne sait ce

qu'il dit... Je sais bien si je suis malade ou si je ne le

suis pas... Je n'ai pas la goutte... Mon père ni mon

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grand-père ne l'ont jamais eue... Il voudrait me faire croire qu'on a la goutte à mon âge!... Martinez, quel âge me donnes-tu?

MARTINEZ, embarrassé. — Monseigneur... Votre Altesse a si bon visage... à coup sûr...

LE VICE-ROI. — Je gage que tu ne devines pas... eh?

MARTiXEz. — Quarante... Hein?...

LE VICE-ROI. — Ta, va, tu n'y es pas... Allons, Balthazar... habillons-nous.. (Il fait des eiïorts pour se lever.) Aidez-moi donc, vous autres... plus doucement... Aïe... Plus doucement, morbleu!... Je ne sais ce que c'esl, mais il me semble que j'ai dix mille aiguilles dans ma pantoufle.

BALTHASAR. — Ne VOUS exposcz pas à l'air, monseigneur; cela serait dangereux.

LE VICE-ROI essayant de marcher. — Oh! vive Dieu! quelle douleur!... Jamais je ne pourrai mettre des souliers... ma foi!... Oh! corps du Christ!... Parbleu ! va-t'en au diable avec tes bas de soie et tes souliers... J'aimerais autant être mis à la torture. (On l'assied.) Avance ce tabouret... Ouf! Je ne sais, mais je ne souffrais pas comme cela tout à l'heure. BALTHASAR. — Quo Votro Altcsse songe aux recommandations du docteur Pineda... Il dit que vous devez éviter le grand air... Et puis la cérémonie sera fatigante. Il faut rester longtemps debout...

LE VICE -ROI. — Oui, c'est la fatigue que je crains... car je ne suis pas malade... Même, je suis assez bien, maintenant... et je pourrais sortir si je voulais... Mais je ne veux pas me rendre malade pour le sot plaisir de tenir un cacique indien sur

les fonts de baptême... Baste ! Martinez, écris à l'Auditeur don Pedro de Hinoyosa qu'il tienne l'enfant... c'est-à-dire le cacique, à ma place... Voici les douze noms qu'il doit porter... Je lui souhaite bien du plaisir... Balthasar, ôte-moices habits de devant les yeux... je ne veux pas avoir de regrets. Sotte chose que la gloire de montrer des galons, des rubans et des broderies!... Qu'on m'envoie aussi Pineda, s'il n'est pas à ce baptême du diable... Donne-moi un cigare et du maté K Allons, puisque je suis obligé de garder la chambre et que je n'ai rien à faire, je vais m'occuper des affaires de ce gouvernement... Balthasar, je n'y suis pour personne, personne absolument. (A Martinez.) As-tu fini, voyons! (Il lit la lettre que Martinez vient d'écrire.) Bon... vive Dieu ! tu oublies de mettre avec mes titres. . . chevalier de Saint Jacques... Parbleu! je le suis depuis six mois en Espagne et depuis trois jours au Pérou.

MARTINEZ. — Je demande pardon de ma négligence à Votre Altesse, (il ajoute ce titre à la lettre.

LE VICE-ROI. — Balthasar, envoie un écuyer avec cette lettre... Allons, Martinez, travaillons. Il y a bien des dépêches dans le portefeuille, n'est-ce pas?

MARTINEZ. — Oui, mouseigncur, j'allais en entretenir Votre Altesse. Pour commencer par le plus pressé, voici une lettre du colonel Garci Vasquez, lequel annonce qu'il règne une grande fermentation dans la province de Ghuquisaca; que les Indiens font des assemblées fréquentes, et que, s'il

i. Boisson en usage dans le nouveau monde. C'est une sorte de thé.

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ne reçoit pas de prompts secours avant un mois ils seront en pleine révolte.

LE VICE-ROI. — Martinez? mais il me semble que tu m'as déjà parlé de quelque chose de semblable. Le colonel Garci Vasquez, et la province de... de... diables de noms indiens! Pourquoi tous les Indiens ne parlent-ils pas espagnol?

MARTINEZ. — Chuquisaca, monseigneur. J'ai eu l'honneur de faire à ce sujet un rapport à Votre Altesse, il y a deux mois, la dernière fois qu'elle a éprouvé une attaque de goutte... je veux dire, la dernière fois qu'elle a été indisposée.

LE VICE-ROI. — Eh bien, qu'ai-je répondu? MARTINEZ. — Vous avez dit que vous y songeriez. LE VICE-ROI. — Ah! Eh bien!... Nous n'avons guère de troupes... A combien de lieues de Lima se trouve cette province de... tu sais bien?

MARTINEZ. — A près de trois cents lieues d'Espagne.

LE VICE-ROI. — Vraiment... je croyais que c'était bien plus près... Eh bien! le cas est difficile, et il ne faut pas prendre de résolutions à l'étourdie. — J'y songerai. — Quel autre papier tiens-tu là à ta main?

MARTINEZ. — C'est uue supplique de Francisco Huayna Tupac, soi-disant descendant de la main gauche de l'inca Huayna Capac, lequel demande à joindre à son nom le titre d'inca, à en porter les armes et à jouir des privilèges dont jouissent les autres incas.

LE VICE-ROI. — Et, est-ce qu'il n'y a rien pour accompagner cette demande?

MARTiNEZ. — Pardonnez-moi, monseigneur.

Environ une aune et demie de satin de la Chine sur laquelle est peinte la généalogie du postulant, depuis Manco Gapac, Titu Capac, Lloque Yupanqui... des noms à faire dresser les cheveux sur la tête...

LE VICE-ROI. — Ce n'est pas là ce que je demande... Mais, quand on veut obtenir quelque chose de ce genre -là, on s'y prend d'une autre manière... Ce n'est pas une petite affaire que celle de vérifier une généalogie comme celle-là. C'est ordinairement l'affaire de mon secrétaire... et je ne suis pas fâché qu'il tire quelque profit de son travail... Après cela, si ce secrétaire est homme d'esprit... Tenez, informez-vous auprès de votre prédécesseur de ce que vous avez à faire.

MARTiNEZ. — Je comprends. Cet inca est fort riche...

LE VICE-ROI. — Passons à une autre affaire. Pourquoi riez- vous?

MARTiNEZ. — C'est uuc plainte portée par la marquise d'Altamirano contre le perroquet de la senora Camila Perichole et la senora Perichole elle-même.

LE VICE-ROI. — Autre folie de cette méchante fille!

MARTiNEz. — ((Attendu que le perroquet susdit, à l'instigation de la défenderesse, toutes les fois que la marquise passe dans la grand'rue, l'appelle en des termes que la pudeur de la demanderesse lui défend de répéter, » elle conclut à ce que la senora Perichole soit étranglée... Non, je me trompe, à ce que (( le perroquet soit étranglé et la senora, sa maîtresse, réprimandée et mulctée. d

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LE VICE-ROI. — Que dit donc ce perroquet? MARTiNEZ. — Monseigneur, voici le fait. Il ne s'agit que d'une aimable espièglerie de la senora Camila. Le perroquet, quand la marquise passe, s'écrie : A combie7i Vaune de drap"! Or, comme la marquise, avant d'épouser le marquis, était fille d'un riche marchand de drap, elle est grièvement offensée de l'allusion.

LE VICE-ROI. - Cette fille là me brouillera avec toutes les dames de Lima.

MARTiNEz. - Voici une lettre de la comtesse de Montemayor qui se plaint d'une tentative de la senora Perichole pour la tourner en ridicule au théâtre, dans la saynète de la Vieille coquette. LE viCE-Roi. ■— Encore:

MARTiNEz. — Votre Altesse sait avec quelle perfection cette inimitable actrice saisit et rend tous les ridicules.

LE VICE-ROI. — Oui, mais elle passe les bornes et ne respecte rien. Je la tancerai vertement. Vive Dieu! je me suis intéressé toute ma vie à l'art dramatique, mais je n'entends pas qu'on se permette des personnalités injurieuses pour des femmes dont les familles pourraient me faire le plus grand tort à Madrid.

MARTiNEz. — Voici la pétition d'un capitaine invalide...

LE VICE-ROI. C'en est assez. Je commence à me fatiguer. x\ous lirons le reste une autre fois.

(Le Carrosse du Saint- Sacrement. — Théâtre de Clara Gazul).

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