XVI
VENTURA GARCIA CALDERON
vente jeunesse est en train de le prouver à Santiago, mais notre Rubén devait avoir là-bas son premier contact avec le Philistin. Nous reconnaissons dans plus d'un conte d'Aiu7% comme la Chanson de ï'Of^ le Roi Bour^geois ou le Voile de la Reine Mab^ l'allégorie à peine voilée du rêveur échoué dans une Béotie militaire.
Toute sa jeunesse déjà grave et frémissante se trouve dans ce premier grand livre, qu'il aimera toujours. « Mon vieux livre aimé, mon premier livre, s'écriera-t-il plus tard, je le feuillette aujourd'hui, comme celui qui relit d'anciennes lettres d'amour. L'origine de ce nouveau mouvement fut la connaissance récente des auteurs français du Parnasse. Catulle Mendès
était mon véritable initiateur. Quelques-uns de ses contes lyricoérotiques, quelques poésies que Ton trouve dans le Parnasse contejnporain, furent une autre révélation pour moi. Puis viendraient d'autres plus anciens, plus grands : Gautier, le Flaubert de la Tentation dç S aint- Antoine , Paul de Saint-Victor, qui me donneraient une conception inédite, éblouissante, du style littéraire. Habitué comme je l'étais à l'éternel cliché espagnol du « siècle d'or » et à sa poésie moderne indécise, je trouvais chez les Français que je viens de nommer une mine littéraire à exploiter : Tapplication à l'espagnol de leur façon de comprendre le rôle de Tadjectif et certains tours de syntaxe, de leur aristocratie verbale... Quelques années auparavant, mon esprit avait exploré l'immense forêt de Victor Hugo...
« Il y a là surtout de la jeunesse, une anxiété de vie, un relent païen malgré mon éducation religieuse, malgré que je professe depuis mon enfance la doctrine catholique, apostolique et romaine... » Et cette vivacité, cette fraîcheur d'âme éveillent chez les jeunes une attention passionnée. Sans doute un romantique de Madrid aurait pu signer les vers d'Azur, où Ton retrouve par instants la plainte imprécise et nostalgique de Becquer; mais la prose était vraiment une nouveauté en espagnol.
^ XVII ^ Darto. — b
PRÉFACE
Ici la phrase élégiaque des grands ancêtres devenait plus courte et nuancée. Le maître écrivain Gomez Carrillo, qui fut le témoin des premières années de Dario, nous a raconté le ravissement de tous les adolescents de son époque. « Dans ce petit volume imprimé au Chili, qui était un bréviaire pour vingt pays, nous trouvions une richesse inépuisable d'images, de rythmes, de nouveautés. »
Mais ce candidat au symbolisme l'a plutôt deviné. Il refait le chemin de Verlaine, du Parnasse à cette musique confidentielle, à la « nuance seule fiance », à tous les mots pleins de mystère qui font frissonner les amants des Fêtes galantes. Rubén Dario va cherchant son cœur profond par des chemins faciles et la moralité de ses contes est encore du Perrault un peu amer. C'est le Voile de la Reine Mab^ qui cache les misères de l'artiste, c'est le poète du Roi Bouj^geois, qui joue de son orgue de Barbarie pour amuser la cour et meurt en tournant la manivelle, une nuit d'hiver. Sa fantaisie matinale comme celle du Shakespeare des comédies, s'amuse dans ses contes au tour impertinent qui sont aussi des chansons et des apologues. On pouvait déjà y deviner le poète des Proses Profanes. Dario vient de partir pour Buenos-Ayres, le véritable climat de son génie. Il publie là, tour à tour, des études lyriques sur les jeunes maîtres français qu'il découvre. L'éclecticisme de son choix peut surprendre aujourd'hui mais il faut se rappeler que bien des espoirs naissants furent déçus. Son Répons paru à la mort du poète des Poèmes Saturniens^ provoquait à Buenos-Ayres une petite bataille à'Hernani. L'admirable écrivain argentin, Angel de Estrada, un des rares amis véritables du poète si souvent trahi, a raconté magistralement les colères, les haines, quand ce novateur publie son élégie, « quand le mot décadent était attaché à ses épaules comme un grelot de lépreux ». On répétait dans les rues, tour à tour avec ravissement ou avec fureur ce « lirophore céleste » que désignait Verlaine. « Enthousiasme