‹ Pages choisies;Chapitre 12 sur 91 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

VENTURA GARCIA CALDERON

sonore et jalousie souterraine, c'était de la belle récolte », épiloguait Dario au s'euil même de son livre. Il était sacré chef d'école, mais un chef d'école qui repétait le mot de Wagner : «surtout ne pasm'imiter )>... On lui a désobéi pendant vingt ans. Ce fut une lutte sans merci comme celle des symbolistes. Le « philistin » de Heine et le « bourgeois » de Flaubert étaient en tournée en Amérique et quand Dario adopta une boutade officielle, une boutade sur le « monsieur qui ne comprend pas », tout le monde reconnut ce pharisien. Gelui-qui-ne-comprendpas devenait chez nous, comme disait le poète, correspondant de l'Académie Espagnole et rastaquouère. Mais la jeunesse comprenait, et c'était beaucoup. C'était même trop, car nous avons eu depuis des sœurs innombrables de cette parisienne de Versailles, la marquise Eulalie, agaçante et charmante, qui riait aux éclats du vicomte spadassin et de l'abbé galant pour embrasser plus tard sous la ramée, un petit page poète. C'était un air suave est le titre de la pièce initiale du livre que tous les adolescents sauraient bientôt par cœur ; et les cygnes de Caystre et du lac de Bavière hantaient déjà nos rives. Dans la fantaisie du poète, l'oiseau de Léda devient la bête héraldique de son blason. Hélas, on l'a vu si souvent dans nos poèmes, on a tant chanté cet étranger de nos forêts que nos jeunes poètes semblent définitivement le bannir ! Hier encore un romancier de la pampa, M. Carlos Reyles, chantait sa mort, et un doux rêveur mexicain, }Ji. Gonzalez Martinez, nous proposait récemment « de lui tordre le cou », comme on tordait jadis le cou à l'éloquence... Toute l'Amérique secouera longtemps « cette blanche agonie. »

Les meilleures pièces du recueil n'étaient pas pourtant ces tours mignards avec lesquels le jongleur de Notre-Dame-la Lune épatait le bourgeois de Buenos-Ayres. Les meilleurs sont ces superbes Centaures coulés en airain sombre où chaque vers métallique garde encore la chaleur de la fonte, ce parfait«sonnet

Page 1