XXII
VENTURA GARCIA CALDERON
pour dénoncer « l'infinie vanité de tout. » Il y a plus que des nuances entre ces deux attitudes découragées. Le poète américain n'arrive jamais à la sécheresse de cœur, lourde et sombre comme un ciel d'orage. Voyez tomber en larmes chaudes tous ces nuages amoncelés. N'a-t-il pas dit un jour en parlant de Nunez de Arce, que la mission du poète est de cultiver l'espoir?
Le contraste est singulier de son examen de conscience nocturne avec cette voix qui monte de ses profondeurs quand il dit sa foi dans l'Amérique nouvelle. Le poète de l'intimité lyrique devenait aussi, jouant sur toute la lyre, le chantre de nos jeunes démocraties. Son désespoir, dirait-on, l'a servi. Le souvenir des amertumes reste vivant dans ses chants épiques, modère leur élan désordonné, leur donne une solennité religieuse. « Le désespoir n'exagère-t-il pas comme l'espérance », a dit un écrivain français, et c'est, je crois, toute la critique du romantisme. Rubén Dario reste à mi-chemin de l'emphase solennelle de nos grands pleureurs et de l'enthousiasme un peu brut et demi-barbare de Whitman. Le poète du Nord ne doute de rien. Il est, par moments, un Homais de génie ; il a des énumérations de conseiller municipal qui n'omet pas une gloire de sa commune. Nous croyons davantage au poète qui a douté, qui, de ses solitudes, nous apporte l'espoir comme une victoire intérieure.
C'est bel et bien une victoire, cette foi nouvelle de Rubén Dario. N'oublions pas qu'il a été jeune vers 1890 : et il règne vers cette « fin de siècle » un état d'âme singulier. En France et ailleurs, des jeunes mécontents cherchaient une certitude. Les poètes se fatiguaient;, comme disait l'un des leurs, Gabriele d'Annunzio, de pleurer leurs illusions mortes etd'énumérer les couleurs des feuilles tombées. « Quel peut être aujourd'hui notre métier? Exalter sans doute le suffrage universel ? » s'est demandé d'Annunzio, au seuil d'une œuvre hautaine où le rêveur installait le plus magique des belvédères dans un vieux