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VENTURA GARCIA CALDERON
veut écrire des études discursives sur les écrivains de son choix : Leconte de Tlsle, Ibsen, Verlaine, etc., et il ne réussit que le dithyrambe. De la mort d'un lyrique naît souvent un prosateur subtil, et ce fut le cas de Sainte-Beuve. Mais il est très difficile d'écrire en même temps le Livre d'amour et les Causeries du Lundi, L'homme infiniment intelligent et compréhensif qu'était Rubén Dario ne savait pas rester dans la sérénité d'une raison qui ne veut pas troubler son analyse. Il se cabre, il s'exalte. Ses critiques ne sont pas des critiques, mais des hymnes qui rendent parfois merveilleusement Timage de l'écrivain aimé, car l'amour est aussi une façon de comprendre.
Les maîtres avoués de Dario étaient alors José Marti et Paul Groussac, ce qui nous montre son goût des contrastes. Groussac, c'était la subtilité d'un Français transplanté à Buenos-Ayres, qui modérait d'un sourire le goût pompeux et l'outrance de nos jeunes littérateurs. Mais Marti, l'admirable Marti, représentait l'imagination torrentielle, le génie trépidant, l'abondance tropicale d'un homme qui pensait en métaphores. Notre grand poète trouva le moyen d'adapter à sa façon toute personnelle ces deux manières et une prose de chroniqueur est créée, tour à tour familière et lyrique, qui s'envole, et descend à terre et s'amuse un moment au coin des rues, mais finit toujours par remonter l'élan de son « ode funambulesque )>. De là, le charme divers et inégalé de ses livres de journalisme : Espagne contemporaine, Pèlerinages^ Terres ensoleillées , La Caravane passe^ Lettres^ Opinions, Tout au vol. Le poète, né pour chanter les choses éternelles, devient le forçat de l'actualité qu'il transfigure. Ses pages sur l'Exposition Universelle, sur la tragédie d'Oscar Wilde, sur « l'Oncle Paul )>, demi-barbare et touchant, qui arrive du Transvaal avec sa Bible dans le Paris frivole d'antan, son Léon XIII, son Castelar^ digne du maître orateur de l'Espagne romantique et haletant comme un de ses discours, tous ses grands morceaux d'oraison funèbre et d'oraison vivante,
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PRÉFACE
resteront comme des modèles d'un journalisme déconcertant que l'on n'a point l'habitude de trouver dans les journaux. Ce sont des pages d'un poète en mission dans la vie. Il lui faudrait envoyer une chronique hebdomadaire au grand journal de Buenos-Ayres, La Naciôn^ dont il fut toujours l'enfant gâté, et il vient sans doute d'être encore, pendant de longues semaines, « malade » comme on disait chez lui. « Le breuvage écossais » lui a fait perdre un temps précieux. Maintenant sa hâte, son trouble même le servent. Le retour du voyage aux paradis artificiels amène toujours chez lui une lucidité fiévreuse. Le voici aux prises avec une actualité qui n'est pas toujours intéressante. Et il décrit la vie, passionnément, comme s'il ne racontait que des rêves.
Du Parnasse éclatant de ses jeunes années où résonnaient pourtant les chalumeaux d'une si confidentielle musique, Dario venait à la poésie qui suggère et qui chante. Sa plus pure gloire est d'avoir été, sinon le seul initiateur, le véritable maître du modernisme qui correspond au symbolisme français mais n'est pas la même chose.
C'est, dirait-on, un symbolisme d'extrême-droite, et, comme en France, un mouvement de liberté. Par son individualisme seulement, il ressemble au romantisme espagnol et américain qui voulait rompre en Espagne, avec Larra, d'anciennes contraintes. Nous avions ressenti, certes, le contre-coup de l'école naturaliste ; mais c'est plutôt contre le romantisme aussi vide et faussé que l'ancien classicisme que nous avons réagi. Notre formule aura été un symbolisme de parnassien qui se réduit en somme à la première manière de Paul Verlaine. Il n'arrive que plus tard, avec d'autres poètes, au culte de l'extravagance et de la phrase confuse. Il vise d'abord la richesse verbale et la