XXVIII
VENTURA GARCIA CALDERON
souplesse du vers. Celui-ci change d'accent, on ne dédaigne pas la rime, ce « bijou d'un sou », mais on y incruste de nouvelles pierreries. Il faut encore souligner que les poètes ne l'abandonnent pas, même après avoir connu les assonances de Becquer, dont la poésie, dirait-on, devance Verlaine. Un grand écrivain du Mexique, Amado Nervo, l'ami et le compagnon de Dario, avouait bien l'impossible délivrance de ces « roulements puérils », de ces « grelots de charlatan ». ■ Le poème n'a plus cette ancienne raideur qui semble isoler chaque vers. Dario a dérangé les accents classiques. Ses rimes sont souvent des « et » et des « qui » donnant l'image d'une prose hachée, dont le rythme ne se limite pas au vers, mais continue dans la strophe. La rime qui résonnait seulement au bout, il la place aussi au milieu d'une phrase lyrique et ces consonnances imprévues qui la délivrent des anciennes monotonies, devaient irriter les vieux professeurs de rhétorique. Ce sont parfois des jeux de clown qui s'amuse, mais nous n'avons pas eu en espagnol des « odes funambulesques » et aucun Hugo n'avait gaspillé le dictionnaire ^ Rubén Dario a souligné avec ironie que les poètes du Madj^d Cômico furent les seuls novateurs de la poésie en Espagne.
Souplesse, grâce rêveuse, exotisme voulu, liberté qui n'alla presque jamais jusqu'au verslibrisme, richesse du vocabulaire, goût du rare et du choisi, voici les nouveautés de ce modernisme, si fécond pour la poésie espagnole. S'il fallait lui donner un équivalent français, on pourrait dire que du moins chez
I. Ce n'est pas ici la place de dire toutes les nouveautés métriques de Ruben Dario. Dans une étude de détail il faudrait souligner que le goût musical du poète s'accommodait rarement du vers sans plénitude. Rien ne semble entièrement instinctif dans ses livres. Une raison sereine, une intelligence lucide modèrent toujours l'élan désordonné et c'est pourquoi on peut bien l'appeler un grand classique. En assouplissant le vers ancien, son verslibrisme a gardé non seulement les rimes mais parfois aussi un élément fixe dans la mobilité du vers, comme par exemple ce rythme cie trois syllabes de la Marche Triomphale ^ qui se prolonge vers la fin en roulements sourds pour éclater dans un coup de cymbales,