XXXI
PRÉFACE
dans toutes les choses vivantes : « L'écrevisse poilue a des épines de rose et les mollusques des réminiscences de femmes ». Ne le croyez donc qu'à demi quand il dira, quelques pages plus loin, que le plus grand malheur est celui de vivre. Il se contredit avec passion, comme les autres poètes. Le plus grand malheur est d'être jeune une fois seulement. Et pourtant! Il s'obstine à aimer malgré ses cheveux gris. Mais le cinquième acte de sa tragédie s'approche : le ciel ou la terre, il faut choisir. C'est le dilemme antique de la race, le dilemme d'Espagne, où la volupté fut toujours assombrie parla mort. L'histoire de Rubén Dario, nous l'avions apprise sur certaines toiles du Greco ou dans le drame populaire de Zorrilla, le Don Juan, Avez-vous vu à Tolède ces saints du maître, d'une maigreur figée de vitrail, dont les manteaux s'éclairent soudain d'une touche violente? Ses biographes vous raconteront qu'après avoir aimé la sensualité facile de sa Grèce natale, de l'Italie où il séjourne, il vient chercher, dans cet exil voulu de l'Espagne catholique, le chemin du ciel. Cet anachorète de la peinture ne veut peindre que des âmes dépouillées presque de leur mortelle enveloppe. A la divine gaucherie des anges et des madones, on sent qu'ils viennent de quitter la chrysalide. Pour un peintre, pour un amateur du corps humain et de la lumière, nulle tragédie intérieure n'est comparable à ce mystique dépouillement. Hélas, ce Theotocopoulos ne peut pas oublier les éclatantes somptuosités des grands vénitiens qu'il a connus. Et des verts acides, des orangés criards traversent soudain sa palette appauvrie, comme les tentations des jours anciens qui hantent la solitude des saints ermites... Don Juan, c'est toute l'Espagne. C'est la jeunesse étourdie, le plaisir sans contrainte et le rire impavide des étudiants de Salamanque. Pourtant, dans ce tableau d'or et d'écarlate, une ombre sort du cimetière, comme dans la scène du Commandeur. Je ne sais pas laquelle des Inès de la vie aventurière de Dario a prié pour le pécheur endurci. Il en est