XXXV
PRÉFACE
d'éloges est magnifique : « Son chant fut pour nous un nouvel horizon..., les héroïques audaces de Rubén Dario ont été une grande opération vitale dans la langue espagnole..., il a fait tomber la frontière septentrionale de l'Espagne », s'écriait M. José Garner. « Ce magicien poète a dit le mot initial dans la renaissance de la poésie hispanique » souligne Emilio Carrère. « Il aura été l'homme qui donna une unité aux sentiments castillans, le poète unanime du monde espagnol » avoue José Maria Salaverria. « Quand on écrira l'histoire de la poésie lyrique castillane au xix^ siècle, il faudra dire que Rubén Dario a été le chef d'une révolution littéraire comparable à celle des italianisants du xvi^ siècle... Il fut un conquistador qui retourna d'Amérique en Espagne », dit le critique Andrenio^ qui remarque avec profondeur tout ce qu'on trouve d'abondance de vie nouvelle dans cette littérature de Dario, rajeunissant le vieux lyrisme. « Lui, un Américain, il nous met en communication avec l'Europe » dit-on ailleurs. Enfin, un des plus fins écrivains de l'Espagne contemporaine, Diez Ganedo, reprend un mot de Rachilde sur Verlaine : pour lui la mission de Dario aura été aussi celle « d'ouvrir les fenêtres ».
La grande lumière est donc faite et la gloire du maître rayonne. Mais si ses vers sont devenus classiques, si on ne peut guère parler de modernisme en omettant Dario, on aurait tort de dire que son succès dans le grand public hispano-américain fut immédiat. Gelui-ci ne le lisait pas, et pourtant les jeunes poètes savaient par cœur les Proses profanes, La raison de cet éloignement,*il faut peut-être la trouver dans l'hérédité romantique de nos pays. Le Rubén Dario d'alors n'était pas devenu populaire, tandis que Becquer le restait. <i Parnassiens et Symbolistes, nous n'arrivons jamais jusqu'au cœur palpitant et magnanime de la multitude », avouait dernièrement un jeune poète colombien de grand talent, M. Ricardo Arenales.
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VENTURA GARCIA CALDERON
Dario avait trop chanté les somptuosités lointaines avec des mots rechercliés.
On aimait plutôt chez i^ous une poésie très simple et très familière, créole presque, qui semble faite pour la guitare et dont nous pouvons trouver l'origine dans les admirables chansons populaires d'Espagne, où se trouve enchâssée toute l'expérience sentimentale de la race. De là l'accueil fait au jeune maître espagnol Jiménez, dont vous trouverez l'éloge dans un chapitre de ce livre. Il est certain que Dario, si sensible à tous les vents de l'esprit, voulait chaque jour davantage s'approcher de l'àme simple de nos pays. Sa Chanson d'automne an printemps^ demeurée dans toutes les mémoires, est bien l'exemple et la preuve de ce retour à la simplicité plaintive. Il ne va pas jusqu'au penchant pour la poésie populaire qu'on a signalé chez les poètes du symbolisme français, mais cette poésie sans faste est déjà faite avec des mots de tous les jours et des sons de vieilles cantilènes.
Il pouvait se permettre ces pauvretés voulues puisqu'il venait d'être le libérateur du dictionnaire qu'avant lui on n'osait pas toucher. La langue et les pires lieux communs étaient devenus sacrés comme ces sarcophages d'Orient, aux peintures superbes qui gardent la poussière d'un mort. Il nous fallait donc, un grand barbare, mais un barbare qui, pour violer les règles, les connût d'abord. Et c'est ce qui est admirable dans les audaces de Dario. A vingt ans, il a lu tous les classiques d'Espagne. A trente ans il peut bien culbuter la vieille rhétorique. Sans doute sa prose est parfois trop chargée de néologismes. Il a la passion du mot en vog^e, il dit struggleforlifer^ ce qui est, même en anglais, un néologisme, il dix Jeérico^ ce qui est du français tout pur. On le voit pressé de dénombrer ses trésors, comme ces pirates de la Renaissance qui utilisaient pour leurs palais des mosaïques byzantines et des colonnes grecques. On devine la main tremblante qui a déterré des marbres éternels