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II

RUBÉN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MÊME

le Momotombo, entre tous les volcans d'Amérique, pour lui

faire chanter les merveilleux alexandrins de sa « Légende des

Siècles »...

{Le Voyage au Nicaragua. Trad. par Max Daireaux.)

BENJAMIN ITASPES^

Itaspes dans ses moments d'exaltation s'adressait a4a mer et lui parlait comme il Teut fait à une divinité ou à un être intelligent; il lui parlait à voix haute ou à mi-voix, du ton dont il disait chaque soir son « Notre-Père », car, malgré son esprit inquiet et combattif, malgré l'agitation de sa vie errante, il avait conservé la plupart des 'croyances religieuses qu'on lui avait inculquées dans son enfance, là-bas, dans un lointain pays tropical d'Amérique.

Benjamin Itaspes avait peu de goût pour le commerce des gens et pour la bêtise courante qui se fait jour dans la conversation banale et coutumière, du « vulgo épais et municipal », disait-il. C'est ainsi qu'il aimait à s'entretenir avec les esprits simples, les paysans naïfs, les marins et avec les petits vieux et les petites vieilles qui ont peu de lumières, qui vivent de souvenirs et content de curieuses choses passées dont ils furent témoins. Il déjeuna donc tout seul, dans là barque. A la fin du repas, il osa prendre, malgré les prescriptions du médecin, une tasse de café... Et, encore qu'il se rappelât ses souffrances et qu'il subit les élancements et les tourments de la gastrite, il

I. Ces pages, fragment de l'Or de Majorque, roman inédit et inachevé de Rubén Dario, constituent un document humain des plus suggestifs. Sous le voile transparent de Benjamin Itaspes, musicien célèbre, Rubén Dario se cachait lui-même, ainsi qu'il l'avoua dans une confession, d'ailleurs si inutile, qu'il fit de vive voix, peu de jours avant sa mort. (Note de l^. revue Es/i7îge, de Tegucigalpa, Honduras, qui publia ces pages.)

BENJAMm ITASPES.

se trouva de bonne humeur, car il avait l'espoir que bientôt l'air et la terre enchanteresse de l'île de Majorque, la bonté des âmes qui devaient l'accueillir en leur maison, dans une région saine et délicieuse, l'exercice et surtout la paix et la tranquillité et le fait de se trouver loin de la vie agitée qu'il menait en France, devairent lui rendre la santé, le désir de vivre et de produire, et ranimer en lui l'enthousiasme et la passion de son art.

Il constatait avec satisfaction qu'il n'éprouvait plus le besoin des excitants, ce qui, selon les médecins, devait contribuer au rétablissement complet de son bien-être physique et moral. Bien qu'il se sentît faible depuis la dernière crise qui l'avait pendant de longs jours abattu dans son lit, il n'avait plus recours aux alcools, auxquels, toute sa vie, il avait été habitué. Tout au plus, de temps à autre, quand ses forces Tabandonnaient, prenait-il quelques gorgées d'un vin de quinquina •médicinal, amer et mielleux à la fois, qui, s'il est vrai qu'il le soutenait quelques instants, lui causait à l'estomac, des sensations de brûlure et de pointes d'épingles. Il connaissait les souffrances consécutives à tous ses péchés ; car le cinquième et le troisième des péchés capitaux étaient ceux qui, depuis ses premières années, s'étaient davantage emparés de son corps sensuel et de son âme curieuse, inquiète et inquiétante.

Il payait maintenant, selon toute justice, ses dettes anciennes. Comme on dit : c'est de ces poussières que cette boue était faite. Pourtant il songeait : « Mon Dieu, si je n'avais recherché ces plaisirs, qui, bien que fugitifs, font oublier pour un instant l'incessante torture d'être un homme, torture d'autant plus violente que l'on naquit avec la maladie de penser, que serait-il advenu de ma pauvre existence, passée dans une douleur perpétuelle sans autre espoir qu'une immortalité probable, à laquelle seules donnent droit, la foi, la grâce et la pureté ? Qu'une boisson diabolique, qu'un mets appétissant, qu'un

RUBÉN DARIQ RACONTÉ PAR LUI-MÊME.

beau corps de pécheresse me donnent à l'avance et « au comptant )), un peu de paradis, laisserais-je passer cette réalité pour quelque chose dont je n'ai pas, à proprement parler, une idée bien certaine? Et dans l'intimité de ses volitions, lorsqu'il parlait sincèrement, du fond du cœur, plein de courage et d'instincts mal contenus, il se représentait l'infini tel qu'il est. Et ainsi, il aimait, mangeait ou absorbait ces boissons qui le transformaient et modifiaient son esprit et son cœur. Et comme sa vie depuis qu'il avait l'âge de raison avait été fort contradictoire et que le destin l'avait rendu très amer, il avait cherché un refuge dans ces paradis momentanés, dont la possession traînait irrésistiblement à sa suite des heures de désespérance et d'abattement. Mais quoi? Dans le piège des songes, n'avaitil pas emprisonné dans le temps, encore que ce ne fût que pour quelques instants, une félicité relative.

C'était la première fois qu'il avait vraim^ent besoin d'un long repos, d'un large contact avec la nature ; d'un éloignement de l'accablante cité, de la tâche précise, presque mécanique qui lui aigrissait l'esprit; du semblant de foyer qu'il devait aux conséquences d'une vie manquée, de l'incessante souffrance morale aggravée par le souvenir invétéré de l'excitation des alcools dont le secours est perfide. Il se trouvait à quarante ans à peine, fatigué, désorienté, possédé par les incurables mélancolies qui, depuis son enfance, le firent méditatif et silencieux, peu communicatif, plein d'une fatale timidité, victime d'un continuel besoin d'affection et de tendresse, solitaire inconsolable, éternel orphelin, Gaspar Hauser sans appui, sans autres consolations que son art qu'il chérissait, bien qu'il fût douloureux par essence, et la fumée dorée de la gloire dans laquelle Dieu Tavait enveloppé pour apaiser son incurable détresse.

Sa santé jusqu'alors robuste commençait à décliner. Ni dans son enfance, ni dans sa jeunesse il n'avait fait d'exercices physiques. Il n'avait point fréquenté de gymnases, il n'avait pas

BENJAMIN ITASPËS.

fait de service militaire, il ne s'était point consacré aux sports. Et par-desslis tout cela, depuis son adolescence passée sous des climats ardents et épuisants, il avait été l'ennemi de son corps à cause de son appétit de jouissances, de son imagination exaltée, de sa sensualité, compliquée plus tard par des lectures et des initiations, par son désir inné de jouir de l'instant qui passe, par tout et par son éducation religieuse. Un tempérament erotique attisé par la plus exubérante des imaginations,

une sensibilité morbide d'artiste, une passion musicale qui • . . . . . .

l'exacerbait et le possédait comme un divm démon mtérieur.

Dans ses angoisses, parfois sans cause, il accueillait un vague mysticisme, non moins maladif que ses exaltations artistiques. Son grand amour de la vie était en opposition avec une immense frayeur de la mort. Celle-ci était pour lui une phobie, une idée fixe. Quand ce clou de glace planté dans son cerveau l'obligeait à penser à la fin inévitable, s'il se trouvait seul, il sentait se hérisser ses cheveux, ainsi que Job, au frôlement des ailes invisibles de la nuit.

Après tant d'années errantes, pendant lesquelles il avait souffert toutes les traverses d'une existence de roman; ayant toujours vécu dans l'incertitude de l'avenir, dans un labeur continu, avec des alternatives d'aisance et de pauvreté ; avec des instincts et des prédispositions d'archiduc et presque toujours gêné, n'ayant pu satisfaire que pendant de courtes périodes ses besoins de bien-être et même de luxe, encore qu'il fut ami de paraître, de bien manger, de bien boire et de jouir de toutes choses; fatigué déjà par un travail copieux dont le produit s'évaporait au jour le jour; dégoûté de Tavarice et de la mauvaise foi des impresarii, des « patroni », des exploiteurs de son talent, blessé par les fausses amitiés, par les adulations intéressées, par l'ignorance agressive, par les rivalités inférieures et traîtresses, désabusé de la gloire elle-même, et déçu par l'infamie déguisée, ornée et flatteuse des grands

RUBÉN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MÊME

centres, il se voyait à la veille d'entrer dans la vieillesse, redoutant un écroulement physiologique, à moitié neurasthénique, à moitié arthritique, l'estomac délabré, ayant des frayeurs inexplicables, indifférent à la célébrité, aimant l'argent pour ce qu'il donne d'indépendance, souhaitant le repos et l'isolement, et, malgré cela, éprouvant une attirance vers la vie et le plaisir — vers Toubli de la mort. — C'était un homme étrange que Benjamin Itaspes.

(Trad. par Max Daireaux.)

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