‹ Pages choisies;Chapitre 4 sur 91 · RUBEN DARIO · texte numérisé non relu

RUBEN DARIO

Des critiques américains ont dit souvent que le poète dont nous allons essayer de raconter les tourments, le génie et la mélancolie, n'aurait pas été, pour M> Taine, une bonne rencontre. Voici un fils de peuples romantiques qui garda toujours la mesure, voici un créole de l'Amérique Centrale qui est à la fois un Athénien de la grande race et, par sa sensibilité toute française, le frère des « poètes maudits » Villon et Verlaine. Ce métis est le plus raffiné des aristocrates. Et il arrive du fond de la petite Nicaragua transformer, vivifier la poésie de la grande Espagne. Enfin, il ne sait pas un mot de grec et nul n'a mieux chanté la vie païenne. Vous rappelez-vous un récit de Kipling où un simple commis anglais se souvient tout d'un coup d'avoir ramé aux galères grecques? Notre grand somnambule est le véritable personnage de ce conte charmant. Le fils d'un commerçant de Metapa, près de Léon, en Amérique Centrale, savait aussi par cœur la chanson des sirènes.

l'homme, le poète, le déraciné

Il la savait et ce fut un renouveau du paganisme sincère qui nous délivrait des Grèces artificielles. Mais, comme dans ces

PRÉFACE

contes de la Renaissance qu'il aimait tant, le faune a été converti. Et puis, ses pèlerinages l'ont perdu. Dans les pays de son désir il a oublié sa paix rêveuse au fond des bois et il a pris le goût de l'infini. Son drame, comme celui de Verlaine, aura été de rester toute sa vie a entre la Cathédrale et les ruines païennes », selon le mot d'un de ses vers. Nous lui devons les plus belles louanges à la gloire charnelle de la fem me, et on l'a vu descendre un jour de sa voiture, dans le pays de Raymond Lulle, lumineux et fleuri, pour prier à genoux son Dieu sévère.

« Avoir des mains de flagellant qui puissent ensanglanter mes « flancs, et non ces mains lubriques de l'amant qui caressent les « fruits du péché ! » se dit-il dans un poème, écrit à Majorque aussi, et qui est beau comme une litanie. Sa volupté se noie avec délices dans l'abîme défendu. On dirait même que le mystique exagère ses fautes pour que le repentir soit plus beau et la grâce lustrale plus grande. Il a pour la vie cet amour cérébral des grands malades que Nietzsche connut si bien; mais il a perdu l'orgueil, et ce franciscain ne connaît pas le spleen de Baudelaire. Ce mot, la Vie, qui revient si souvent dans ses poèmes, est pour lui l'image d'un bonheur lointain, rêvé peut-être, et qui devait être suivi de longues plaintes.

Car il ne sait que se plaindre et ses chants désespérés seront toujours les plus beaux. Il est le moins Vigny des poètes. D'autres ont eu cette grandeur eschylienne qui se roidit devant le jeu mystérieux des destinées. Rubén Dario a toutes les craintes et toutes les faiblesses. Nous le savions infiniment bon et sans défense. Dirais-je encore que nous Taimions pour la candeur enfantine et la sincérité de ses aveux. « S'il y a une âme sincère, c'est la mienne » avait-il dit : la phrase pourrait être signée par Jean-Jacques.

Désir ardent de vivre, complainte des heures qui s'envolent, il répète le thème ancien, mais avec quelle voix déchirante et

VENTURA GAHCIA CALDERON.

quelle solennité' de chœur antique ! 11 tâtonne et chavire devant cette fuite d'apparences qu'est le monde. Sa foi, comme elle l'e'claire peu, son amour, comme il le trompe! Et de la vague qui 'vient mourir au bord de Téternité, selon le vers de Baudelaire, voici s'élever une humble voix qui déferle sur la rive éternelle. C'est, à peine modernisée, la plainte de l'Ecclésiaste : «Il n'est point de douleur comme celle de vivre, ni de peine plus grande que la vie consciente ». Sentir, penser, tout est déchirement. « O misère de toute lutte pour le fini ! » « Bienheureux l'arbre qui à peine est sensible et plus encore la pierre dure qui ne sent même pas. » Un grand amour a éclaté dans ce cœur solitaire. Tous les êtres sont ses égaux dans la poussière, ses compagnons dans le grand mystère, se^ pairs dans cette confrérie du malheur.

Un poète nous dit ce que les autres poètes ont dit déjà, car la douleur est toujours la même. La jeunesse est partie qu'ils ne sauraient point revivre et toute leur vie ne sera plus qu'un regret de ce qui ne peut pas revenir. Ce regret, qui l'a mieux chanté en espagnol que Rubén Dario ? Dans ses Nocturnes^ pensifs et las, une plainte monte et se déchire comme ces jets d'eau de fontaines arabes qui sont la voix inquiète de la nuit. Nul n'est plus seul. Il a peur de tout et de la mort. Ce grand solitaire a des craintes de petit enfant. Si le poète est celui qui a porté le fardeau de nos peines, c'est aussi celui qui a éprouvé toutes nos faiblesses. On ramenait doucement sa main qui voulait prendre la bouteille cachée, on le rassurait quand il voyait des assassins partout, on l'accompagnait un soir qu'il avait peur des revenants. Et ce sont les tâtonnements de Rubén Dario, ses cris dans les ténèbres, qui font peut-être la beauté de son drame terrestre. Pour en faire de vraiment touchants il faut de faibles êtres qui soient les jouets de la destinée, des Atrides qui ne se révoltent pas. On a dit de Sénèque qu'il ne réussissait pas ses tragédies parce que ses personnages étaient tous des stoïques,

PRÉFACE

Nul le fut moins que ce grand Rubén. Il n'a jamais leur dégoût féroce ni leur hautaine froideur. Il aime tout, « la chair qui tente avec ses grappes fraîches », l'or qu'il convoite, les bonnes ripailles et les vins coûteux. Il est un pauvre homme ballotté par la vie, peureux, désirant tout, n'ayant presque rien, incapable de vivre bourgeoisement comme les autres, et de boire un peu moins, un pauvre Œdipe sans Antigone, qui sent l'alcool et le mauvais lieu. Dans sa tragédie, le malheur semble parfait, et dirait-on, prédestiné. Enfance d'orphelin qui ne l'est pas, loin de ses parents qu'il ne devait connaître que tardivement et presque par hasard; adolescence précoce, jeunesse qui brûle trop vite ; le bonheur manqué deux fois, car après un premier essai de bonheur paisible, il connut la bouffonnerie tragique d'un mariage de minuit organisé par de faux amis quand le poète n'était pas réveillé de son ivresse ; — solitude morale, exil partout ; le goût des femmes d'élite et presque toute sa vie la compagnie d'une maîtresse-servante ; la honte absurde d'être un métis et la timidité qui en résultait ; les ennuis d'argent d'un homme qui ne sait pas le garder, qui ne peut pas le gagner souvent, car il reste engourdi de longues semaines; l'alcool enfin, son ennemi de tous les jours, dont il sent l'empire avec la lucidité d'un homme qui s'enlise... « Tours de Dieux, paratonnerres célestes », nommait-il les poètes, dans une magnifique élégie, songeant sans doute à un mot d'Huysmans sur les moines. Rubén Dario aura été pour nous comme le bouc émissaire de la destinée.

Il connaissait ses cruels démons, les raillait presque. Et d'abord le « démon de l'alcool » comme il disait. Dans ses lettres à son ami intime, M. Piquet, certaines phrases font frémir et font sourire : « Je ne crois pas indispensable pour moi le W. et S. (whisky and soda) ; je vais mieux avec mon nouveau système, Gambrinus limited ». Sa biographie, écrite par lui-même, a ce même ton de franchise accablée. Tout le

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