VI
VENTURA GARCIA CALDERON
monde le trompe et il le sait, et il recommence à croire le premier venu qui lui fera des projets magnifiques. Il a toujours trouvé des aventuriers dont il faisait des amis et qui partaient un jour avec sa bourse. Tout dernièrement, il accompagne en Amérique un malandrin qui vaTexploiter, l'abandonner, et il l'appelle dans ses lettres un « véritable frère... » Quand il a de l'argent, il le gaspille ; quand il n'en a plus, il en demande avec des naïvetés solennelles. Je racontais au Mercure de France le télégramme qu'il adressait à tous ses amis d'Europe un jour qu'il échoua, on ne sait comment, retour d'Espagne, dans une petite ville française : S. O. S. {Salvation of Soûls) le cri des navires en détresse...
Il a l'admiration infatigable. Il est toujours prêt à louer les autres écrivains, et les autres ne lui pardonnent pas son génie. Deux ou trois amis^ dont nous tairons les noms célèbres, lui arrachent des articles ou des prologues, le fréquentent pour le bafouer et le torturer. « Qu'ai-je fait à cet homme? » me disaitil un jour, en me parlant d'un de ces forbans des lettres. Que lui avait-il fait? Des chefs-d'œuvre... « Il est venu et m'a menacé avec son revolver ». Une fois de plus on avait eu raison de sa faiblesse.
Faiblesse devant les hommes, devant soi-même, devant les ombres. Il avait la peur des ténèbres et des revenants. Combien de fois mon pauvre ami, Técrivain péruvien José Lora, devait accompagner le soir le poète craintif! « Il ne dormait jamais dans une chambre sans lumière et il ne s'approchait pas des cimetières », nous dit un chroniqueur de son pa3^s qui le visitait, en 1908, au Nicaragua. Un matin, près de Buenos- Ayres, il part brusquement à la première heure... parce que le spectre d'un ancien Président argentin était venu le réveiller. Une autre fois, c'est une femme « qui est le diable », dit-il, et qui a miaulé toute la nuit dans le jardin.
Même les êtres inoffensifs l'effrayaient souvent dans ses rêves.
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PREFACE
Un jour, il appelle d'urgence son grand ami Julio Piquet, qui m'a raconté l'anecdote. « On veut m'assassiner », annonce sa lettre. Le grand journaliste de Buenos-Ayres, devenu le Bon Samaritain du poète dans ses dernières années, accourt et tâche de le calmer. Gomment peut-il supposer de si noirs desseins de l'humble et passive Cendrillon qui fût la compagne ancillaire de sa vie? Dario ne veut rien savoir. « Regardez ses yeux, mais regardez donc leur haine. » « Car, ajoute-t-il avec cet accent profond qui faisait frémir, il y a longtemps, il y a des siècles, j'étais inquisiteur et je l'ai fait brûler^ ». Pour celui qui connaissait bien le poète, ce n'étaient pas là des propos d'un cerveau obsédé par son démon familier. On reconnaissait en lui un de ces esprits de la lignée d'Edgar Poë, qui ont mis leur foi dans leurs rêves comme dans les seules réalités. Et le grand Espagnol Del Valle Tnclan qui fut son admirateur et son ami, disait bien que le poète a été un de ces êtres qui sont en contact direct avec le mystère.
Cette brume de mystère enveloppait l'homme et ses vers. En les lisant, son visage morose de somnambule s'éveillait soudain. On oubliait ses cheveux crépus, ses grosses lèvres africaines, toute sa laideur gonflée de faune malade, pour ne voir que ses yeux d'une douceur étonnée, ces yeux qu'il fermait à demi quand il soulignait une syllabe chantante pour en savourer la musique. Et puis, dans ses silences, dans les grands silences dont il coupait sa lecture, il était en .vérité, pour qui savait le voir, le sylvain aux écoutes du grand frisson qui passe dans sa lointaine forêt.
I. L'anecdote a été racontée, avec certaines variantes, par M. Tulio Cestero dans sa charmante et très injuste plaquette Ruhén Davio {El Homb?'e y el Poeta) HalJafia 1916. C'est sans doute la même scène un peu. « arrangée » par l'imagination du captivant romancier dominicain.
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VENTURA GAliClA CALDERON.
A Métapa, la ville charmante que Rubén a décrite comme une Nazareth romantique, un poète est né en 1867, qui n'attend pas d'être adolescent pour écrire des vers. Avec son visage frêle d'enfant grandi trop vite, ses cheveux de'jà longs, son air candide et passionné, il ravissait les vieilles demoiselles. Il aimait déjà la cousine blonde et une étoile de cirque qu'il voulut suivre. J'ai donné dernièrement à la Revue Hispanique de Paris les pages naïves de sa treizième année qu'une petite revue de jeunes « El Ensayo » de Léon, publiait en 1880. Mais bien avant, il composait des chansons pour toutes les fêtes, des fêtes catholiques et païennes à la fois, car l'empreinte coloniale était restée dans nos mœurs. Nous avions eu des églises alourdies de parfums comme des alcôves et des madones poignardées près de serins chantant dans leur cage d'or. Dans les processions du Nicaragua vers 1880, les colombes de Vénus s'envolent avec des vers au bec. Les vers sont de Dario. Et le jeune poète qui composait des épigrammes funéraires pour tous les morts illustres de la localité, serait bientôt l'auteur de l'admirable Répons oh. il dépose sur le tombeau de Verlaine, comme les auteurs de l'Anthologie, du lait et du miel.
Quelle étrange, troublante et fantasque jeunesse! Des mœurs sensuelles dans un vieux pays catholique, le cadre de Paul et Virginie avec toutes les ardeurs tropicales, une innocence païenne et pour tout dire le romantisme intégral. Tout tremble là-bas d'une vie exaspérée, du papillon jusqu'à l'étoile. L'enfant Rubén Dario rêvait déjà sous les « étoiles prodigieuses n. Les soirs d'orage, une tante vieille comme une fée tissait, avec des branches de palmier béni, des couronnes pour les fronts des enfants et ils priaient tous, protégés par ce naïf paratonnerre. Dario devait garder toute sa vie les craintes de son enfance