IX
PRÉFACE
peureuse. On lui parlait alors d'un prêtre sans tête, d'une main velue qui poursuivait comme une araignée ; des revenants et des fantômes qui hanteraient son esprit désormais. Mais les adolescents vont déjà se baigner en groupes et Paul a vu, plus d'une fois, Virginie toute nue.
Un épisode raconté par Dario peut nous fournir l'image parfaite de cette vie ardente et libre où les volontés sont nues comme les désirs. Imaginez un groupe de grands seigneurs de son pays qui causent un soir sous les étoiles. La nuit est admirable et les promeneurs n'ont pas été sobres. On se trouve près d'une petite forteresse qui surplombe le village endormi et le général Sanchez propose de bombarder la capitale. Il insiste, il veut faire son Néron créole. Il appelle déjà l'officier qui commande la batterie. « Regardez, dit-il, quelle cible charmante! Nous allons démolir la Cathédrale. » Alors un des promeneurs, qui est un grand poète, trouve une idée. On bombardera quand il aura fini de réciter des vers. Au deuxième poème le général s'est endormi doucement et la ville est sauve. La scène^ parfaite d'extravagance, n'aurait pu être égalée par aucun maître de l'arbitraire romantique. C'est du meilleur Dumas et c'est du Dumas vécu.
Dans ce milieu la jeunesse de Dario, comme celle du Frédéric Moreau de Flaubert, pourrait se nommer « l'éducation sentimentale ». Elle résume tellement les autres jeunesses américaines qu'elle devient presque symbolique. Déjà le grand cubain Marti se plaignait de la part trop largement faite à la littérature dans l'éducation de nos jeunes gens. Toutes les femmes, les hommes aussi, ont lu les rimes de Becquer. Cette poésie frissonnante et chantante se propage en Amérique comme une exquise maladie. Baignée de rêve, septentrionale et brumeuse, elle ne paraissait pas devoir s'acclimater dans nos clairs pays. Jamais pourtant le livre de ce Rodenbach né à Séville n'atteignit en Espagne la popularité qu'il eut chez nous; et repre-
VENTURA GARCIA CALDERON
nant un mot charmant de Barbey d'Aurevilly sur La Fontaine, on pourrait dire que nous avons tous été «baptisés en Becquer». Les rimes sont la chanson décevante et inapaisée du bonheur que l'on n'atteindra pas". Les strophes, brèves comme des lieds, répètent l'expérience des âmes qui passent sans se comprendre, des mots que les lèvres n'ont pas dit, de tout ce qui reste inexprimé dans les limbes de la tendresse. Nous sommes bien loin de la poésie du Nord, de ce « poème en action des seins et des hanches », comme disait brutalement Walt Whitman. La poésie de l'Amérique Latine est rarement charnelle. Que dis-je ? elle chante les plus purs élans. La femme, c'est Béatrice au Ponte Vecchio que Ton regarde passer de loin. « Aujourd'hui, la terre et le ciel me sourient, je l'ai vue, je l'ai vue et elle m'a regardé; je crois en Dieu aujourd'hui », disait Becquer, et nous n'avons pas trouvé cela si ridicule. Contraste frappant s'il y en eut. Un milieu nouveau, presque barbare, où Stendhal aurait surpris à l'état natif l'amour-passion ; et cependant ces hommes violents ont toutes les tendres subtilités du sentiment; les femmes sont toutes des « sensitives » de Shelley poussées dans nos forêts. L'homme sensuel qu'était Rubén Dario aura chanté ardemment plus d'une fois les « muses en chair et en os », mais ses véritables compagnes et les revenantes de sa tendresse étaient toujours les sœurs de Perdita, de Hadaly, de Dulcinée, du chœur en deuil de la vie, qui traverse les rêves d'Edgard Poë, Et il a brossé dans ses mémoires et dans le chapitre d'Aïul a Palomas blancas y garzas morenas », un tableau inoubliable de cette enfance tropicale où l'amour est ardent et chaste.
A vingt ans, il savait donc par cœur les rimes^ mais en même temps, dans ses loisirs d'employé de la Bibliothèque Nationale de Managua, il avait lu tous les classiques espagnols du « siècle d'or ». Ces deux influences des premières années restèrent toujours vivantes dans son esprit. A l'instar du maître espagnol, il