LES CYGNES
Quel signe fait ton col sinueux, Cygne, Cygne, Quand passent les errants et moroses songeurs? Pourquoi, silencieux de ta blancheur insigne, Tyranniser les eaux et dédaigner les fleurs ?
Je te salue, ainsi que sous 'la Décadence L'eût-fait en vers latins Ovidius Nason. Les mêmes rossignols chantent même romance, La langue change et c'est toujours même chanson.
Ma langue ne doit pas vous paraître étrangère. Peut-être avez-vous vu pleurer Garcilaso... Je suis Américain et l'Espagne est ma mère... Et vous savez encor les vers de Quevedo...
Cygnes, que Téventail de vos pâles plumages De son plus pur baiser caresse nos fronts las, Et que, dans la candeur de vos fraîches images Nos tristes cœurs soient délivrés des pensers bas.
Les lourds brouillards du Nord nous envoient leurs détresses, Nos palmes sont fanées et nos lys sont flétris. Il n'est plus d'illusions, il n'est plus de tristesses; Nous sommes les mendiants de nos pauvres esprits.
On nous prédit une invasion d'aigles vandales; Aux poings sont revenus les antiques gerfauts ; Mais elles sont ternies, les gloires ancestrales. Il n'est plus de Nunos, de Gids, ni de Renauds...
Poètes, il n'est plus le temps des grandes choses. Que ferons-nous, sinon chercher tes lacs charmants ? A défaut de lauriers, contentons-nous des roses, Faute de gloire, ayons les baisers des amants.
L'Amérique espagnole avec l'Espagne entière Regarde à l'Orient de son fatal destin; J'interroge le Sphinx, qui attend et espère, Avec la question de ton long col divin.